L’analyse du film parue dans la revue Image et Son en décembre 1965


Les Portes de la nuit (1946)

Article d’Hubert Arnault paru en décembre 1965 dans la revue Image et Son n° 189 (spécial frères Prévert)

ScénarioDécoupage succinctAnalyse dramatique Le style
Éléments pédagogiques

LES PORTES DE LA NUIT

Fiche établie par Hubert Arnault

Scénario

Paris 1945. Le métro extérieur. Vues de Paris au crépuscule. Diégo se rend chez Mme Lecuyer pour lui annoncer la mort de son mari, qu’il avait connu pendant la Résistance. Arrivé chez elle, il retrouve Lecuyer sain et sauf. Ils vont dîner au restaurant, où un étrange clochard se présente ainsi : « Le Destin, c’est moi ». Il prédit à Diégo qu’il rencontrera cette nuit « la plus belle fille du monde ». Or Diégo ayant raté le dernier métro, Lecuyer et sa femme l’hébergent pour la nuit. Quand tout le monde semble endormi, Cri-Cri se lève ! Diégo le suit et se retrouve dans le chantier d’un entrepreneur de démolition (Sénéchal). C’est là que Diégo rencontre Malou (fille de Sénéchal) et femme de Georges, homme d’affaires, enrichi pendant la guerre, qu’elle vient de quitter. Pour Diégo la prophétie du Destin se réalise. Il danse avec Malou sur le thème célèbre des Feuilles mortes. Pendant ce temps, Guy Sénéchal se dispute avec son père, leur querelle se poursuit sur le chantier, où ils retrouvent Diégo et Malou. Guy Sénéchal s’en va prévenir Georges, et lui donne son revolver, malgré l’intervention du clochard-Destin qui tente vainement de les empêcher de se parler. Un peu plus tard, Diégo et Malou sortent d’un bistrot de cheminots. Georges arrive en voiture, tire et blesse Malou ; Guy Sénéchal s’enfuit tandis que Diégo conduit Malou à l’hôpital. Guy Sénéchal marche, hagard, à travers les voies d’une gare de triage. Il est renversé par un train. À l’hôpital, Diégo et Georges apprennent que Malou est morte. Lorsque Diégo quitte l’hôpital, les rues commencent à s’animer. Au métro Barbès, les voyageurs du premier métro partent pour le travail. Vues de Paris à l’aube.


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Découpage succinct

Voix off sur fond de vues panoramiques documentaires de Paris :
« Février 1945. Vers la fin d’une journée d’hiver, le dur et triste hiver qui suivit le magnifique été de la Libération de Paris. La guerre n’est pas encore finie. Mais, au nord de la ville, la vie coutumière reprend son cours avec ses joies simples, ses grosses difficultés, ses grandes misères, ses terribles secrets. »

• Dans le métro :
Diégo et le Destin. Ils descendent à Barbès-Rochechouart.
• Station Barbès-Rochechouart :
Le père Quinquina, bonimenteur, vend des piles électriques. Étiennette, sa fille cadette, bavarde avec son amoureux (musique : Les enfants qui s’aiment).
• Des vues de Paris :
Des gens simples, des gens de tous les jours s’approvisionnent en bois.
• Chez Mme Lecuyer :
Diégo vient annoncer une terrible nouvelle à Mme Lecuyer : — Pierrot a été abattu au Fort de Romainville à la fin du mois de juin. Rires hystériques de Mme Lecuyer : son mari entre.
À Diégo :
Moi qui te croyais mort !!! Pierrot, chef manœuvre à la SNCF, militant communiste, raconte son arrestation, parle des tortures qu’il a subies (hydrothérapie, manucure…). Ils décident d’aller au restaurant.
• Dans les escaliers de la maison : connaissance de la famille Quinquina.
Pierrot : — Ils mangent comme quatre, mais ils sont quinze !  M. Quinquina parle de sa famille (ses enfants), de son mariage (« et puis un jour j’ai regardé ma femme… »). Monsieur Sénéchal, propriétaire, laisse entendre que Quinquina vole son bois. Mme Quinquina évoque la collaboration de Sénéchal avec les Allemands. Un voisin, en honnête bourgeois offusqué : — Vous oubliez que le fils de M. Sénéchal s’est conduit en héros !
Tout le monde disparaît. Les gosses avec des morceaux de bois. Mme Quinquina à son mari :
Tu reviendras quand tu auras trouvé Étiennette, pas avant !
• La nuit dans Paris, sur le pont du canal Saint-Martin.
Le Destin et M. Quinquina :
Le Destin : — Ce soir elle est heureuse ! M. Quinquina : — D’où qui sort celui-là ? l’ est complètement fou !
• Un panoramique découvre les deux amoureux sous le pont (musique : Les enfants qui s’aiment).
• Au restaurant :
La table de Diégo. Fin du repas. Arrivée du fils Sénéchal. Il tient des propos « ironiques » contre « ces forçats de la faim ».
Le fils Sénéchal : — Je trouve ça un peu contradictoire !
Le Destin entre.
Une cartomancienne.
Le Destin au fils Sénéchal : — Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir une mort heureuse !
Le Destin joue Les enfants qui s’aiment sur son harmonica. Diégo a déjà entendu cet air. Georges, époux de Malou, homme du monde, entre. Le Destin soulève le rideau de la fenêtre. Diégo découvre une femme blonde dans une auto (musique : Les enfants qui s’aiment).
Il est 11 h 10.
• Dans la rue, près de la station Barbès : M. Quinquina : — Le dernier métro est parti.
Pierrot invite Diégo à passer la nuit chez lui.
• Dans la voiture de Georges :
Malou : — Je ne t’aime plus, Georges. Elle le quitte.
Georges : — Pour te garder, je serais capable de faire n’importe quoi (musique tragique). Malou marche dans les rues du quartier de son enfance. Le Destin saisit Malou par le bras : — On peut être perdu dans les endroits les plus familiers (musique : Les enfants qui s’aiment).
• Chez Monsieur Sénéchal :
Malou rend visite à son père. — Ma mère est morte en 39 à New York ! M. Sénéchal : — Ainsi, j’étais veuf et je n’en savais rien !
Malou dépose une liasse de dollars sur une table. Malou regarde le chantier par la fenêtre.
• Chez Pierrot :
Le gosse s’éveille et emmène Diégo dans la « pièce aménagée » du chantier (musique : Les enfants qui s’aiment, sur plusieurs tons).
• Sur le chantier :
Le Destin est là. Malou erre dans le chantier. Dans la pièce le gosse s’endort. Diégo l’emporte dans sa chambre et rencontre Malou (musique : Les enfants qui s’aiment ). Le gosse réveillé se sauve à la maison. Diégo à Malou : — Vous connaissez aussi l’île de Pâques ?. Les souvenirs surgissent.
J’ai vu dans la lumière de la lune un nom gravé, et ce nom m’a frappé… Le lendemain j’ai débaptisé mon bateau. Malou : — Je suis sûre d’avoir vu ce bateau (musique : Les enfants qui s’aiment. Les paroles sont fredonnées). Un musicien ambulant venait souvent jouer cette valse
Ils dansent. Musique vive. Le Destin accompagne à l’harmonica. La musique devient étrange.
• Dans la « pièce aménagée » :
Malou : — Je chantais à la radio. Chez M. Sénéchal : le fils Sénéchal entre chez son père. 
Le père : — Ah ! te voilà !
Le fils : — Je fous le camp. Ici les carottes sont cuites ! Il prépare ses valises, s’empare de la liasse de dollars.
• Sur le chantier :
Dans un hangar. La discussion se poursuit dans le garage. Diégo : — Je connais cette voix ! Il avance vers les Sénéchal. Le fils dénonciateur est démasqué et s’accuse. Pierrot qui part à son travail entend le bruit et entre. 
Pierrot : — Tu vois ma main. Si je te la foutais sur la gueule, ça me ferait même pas plaisir
Malou arrive. Diégo et Pierrot s’en vont. Pierrot : — M. Sénéchal, vous pouvez préparer les faire-part. Le fils se sauve dans la nuit. M. Sénéchal entre chez lui.
• Les berges du canal : 
La cartomancienne s’est noyée. Le Destin au fils Sénéchal : — Tu mourras peut-être comme un chien. Georges arrive en auto. Malou n’est pas la noyée. Le Destin leur conseille d’aller se coucher. Le fils Sénéchal rencontre son beau-frère. Exploitant la jalousie de Georges, il lui donne son revolver.
• Le bistrot de la gare de triage : Étiennette et son amoureux. Étiennette : — Il faut que je rentre ! Malou et Diégo. Le Destin entre. À Diégo : — Toi ici, je t’avais prévenu… Malou et Diégo sortent dans la nuit.
• Dans la rue :
Georges rencontre Malou et Diégo. Georges tire sur Malou. Le fils Sénéchal s’enfuit. Malou est conduite à l’hôpital (musique dramatique). Le Destin regarde par la fenêtre du bis­trot se jouer leur destin.
• La gare de triage :
Le fils Sénéchal marche sur les voies. Un convoi en manœuvre l’écrase.
• (fondu enchaîné) À l’hôpital :
Mort de Malou.
Diégo s’en va seul, les yeux perdus dans la tristesse (musique et chanson : Les enfants qui s’aiment).
• Station Barbès :
M. Quinquina a retrouvé Étiennette. Diégo prend le premier métro. Travelling arrière découvrant l’ensemble de la station Barbès.
• Panoramique sur Paris comme au début.


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Analyse dramatique

L’action des Portes de la nuit se déroule dans l’espace d’une nuit. Nous rencontrons les personnages principaux (Diégo et le Destin) dans le métro en fin d’après-midi et le drame sera consommé le lendemain à l’aube à l’heure du premier métro.
Dans cette continuité temporelle, des actions parallèles simples se développent et se rencontrent. Les rencontres provoquent l’évolution de l’action principale menée par Diégo et son destin.
• Les personnages :
On sait que Jacques Prévert, en écrivant des scénarios et leurs dialogues, le fait toujours en fonction des interprètes. Il faut donc tenir d’abord compte des personnalités des acteurs qui interprètent les rôles (Carette, Saturnin Fabre, Serge Reggiani, Jean Vilar — les rôles de Diégo (Yves Montand) et de Malou (Nathalie Natier) devaient être tenus par Jean Gabin et Marlene Dietrich). Les textes de Jacques Prévert s’ajoutent à leur personnalité et sonnent donc toujours juste. Dès lors les dialogues font éclater les véritables visages des personnages.
Il est donc capital pour bien saisir les personnages de Jacques Prévert de les examiner en situation et de saisir la pleine valeur des mots compte tenu de l’ambiance visuelle (décor et cadrage) et auditive (musique et bruits) dans laquelle ils sont exprimés. Chaque composant est difficilement séparable ; c’est pour cela que l’art cinématographique de Jacques Prévert est complet et que chacun de ses films est toujours différent sous des aspects de trompeuses ressemblances.
•• Diégo et Malou :
Ils sont les deux personnages que le destin tente de réunir. Piliers centraux de toute l’histoire, Diégo et Malou, être surréels par leurs propos, leur amour tout imprégné des limbes du souvenir, se révéleront l’un à l’autre, mais les obstacles de la réalité croiseront leur chemin et disloqueront leur bonheur : les passions humaines ne font pas de concession. La pureté de l’amour de Malou et de Diégo n’a de réalité que dans la merveilleuse île de Pâques. Une île lointaine dans le souvenir du bonheur où naquit un amour fou.
« Et cette nuit-là je marchais dans l’île ; brusquement je me suis arrêté devant une de ces statues. Et j’ai regardé !
Et j’ai vu dans la lumière de la lune un nom gravé et ce nom m’a frappé. Frappé comme une pierre. Et j’ai gravé mon nom à côté de ce nom. Et soudain je suis devenu très calme, très content comme si quelque chose de très heureux venait de m’arriver. » 
Amour surréel de deux êtres que le Destin réunit un soir, une nuit, mais qui se brise parce qu’il veut s’épanouir librement.
« Toi ici, je t’avais prévenu. Tous les mêmes. Une nuit, une seule nuit, ce n’était déjà pas si mal. Beaucoup ne connaissent pas une nuit heureuse» (Le Destin à Diégo dans le bistrot de la gare de triage). 
Cet amour jailli d’un simple regard connaît sa plénitude en dehors du fatras de la vie quotidienne. Toutes les interventions véreuses de la réalité, les fausses idées, l’ambition, la jalousie et les passions qu’elles entraînent dérégleront leur amour, « si violent, si fragile ». Malou sera la victoire d’un monde argenté qui n’était pas le sien et où elle a été attirée par un amour passager. « Je ne t’aime plus, Georges ! » Diégo, être pur et franc, saisit mal sa condition d’être sur terre. Sa douleur passagère renforce en contrepoint le bonheur de sa réalité éclairée par ces quelques mots échangés avec le Destin :
Diégo : — C’est toujours triste, les chansons d’amour !
Le Destin : — L’amour n’est pas toujours gai !
Diégo : — C’est parce que les gens ne savent pas le faire. Ils font semblant
Tout le mystère tient dans cette liberté bridée.
•• Monsieur Sénéchal :
Il est le portrait écœurant du parfait petit bourgeois pétainiste et collaborateur. Il tente de justifier extérieurement son « patriotisme » en se donnant bonne conscience. — Du bois que je vends aux gens du quartier, pour leur rendre service ! Mais l’« Ami Fritz », comme les gens le surnomment, doit se résigner à croupir cloîtré dans son appartement cossu. Ses propos, ses attitudes, sont à l’image de sa vie ratée. Et ce n’est pas triste chose que d’entendre sortir d’une telle bouche : « Y a plus de morale », « Y a plus d’idéal ».
C’est devant son fils qu’il dévoile le plus bas étage de ses pensées. Il justifie ses assassinats, ses dénonciations par : « Après tout, tu n’as fait que ton devoir. Tu as agi suivant tes idées… quand le monde évolue, le mieux est tout de même d’évoluer avec lui. »
Attaché à l’argent, il voit d’un mauvais œil le vol des dollars par son fils, « c’est pas tellement pour l’argent, c’est pour le principe ». Les mots masquent parfois mal le dépit. Sénéchal est cynique, grotesque. C’est une loque humaine, un parasite répugnant, qui vit aux crochets des pauvres. L’ensemble de son personnage est une abjection.
•• Le frère de Malou :
Jeune portrait de son père, cette petite crapule arrogante est le visage du fasciste français. Par un double jeu à la Libération, il tente de sauver sa peau. Dénonciateur, collaborateur, il se complaît dans la fange du mal, et ne peut s’en dégager. Le mal est son domaine d’action. Égoïste fanatique, il ne recule devant aucune bassesse. Son comportement envers son père et sa sœur achève de le cataloguer parmi la vermine de la société. Découvert au grand jour, il tente de se cabrer. Mais il apparaît encore plus petit.
« … ce que je ne voudrais pas c’est que les autres me possèdent, qu’il m’interrogent, qu’ils me jugent, qu’ils me rient au nez, qu’ils me traitent de dégueulasse, même si c’est vrai… », « ça j’pourrais pas le supporter ».
En fait, la justice fera son œuvre le plus naturellement du monde. Le convoi de la gare de triage que dirige Pierrot écrase le petit salaud. Cet accident suicide réduit en bouillie ce ver blanc de la société.
•• Pierrot et sa famille :
Chef de manœuvre à la SNCF, Pierrot est militant communiste. Son arrestation, les tortures qu’il a subies pendant ses interrogatoires, ses activités de résistant dans le groupe de Diégo sont les reflets qui cautionnent la pureté de ce travailleur. Être simple, peu ouvert au rêve, il est imperméable aux îles merveilleuses de Diégo. Il a les deux pieds solides sur terre. On retrouve ce visage sain dans sa famille et son logis. Petites gens de condition ouvrière, ils sont avec Diégo le sang vif de la vraie réalité. Ils se complètent harmonieusement. Que la rame de wagons de Pierrot écrase le fils Sénéchal symbolise la victoire des esprits sains.
•• Georges :
Roulant en voiture de luxe immatriculée en Angleterre, Georges exprime bien la conception de la société des artificiers de l’industrie lourde et légère d’un pays. Ses valeurs morales éclatent dans la lumière aveuglante de sa couardise. « Y a la guerre, nous n’y pouvons rien ! L’argent, c’est le nerf de la guerre. Si je gagne de l’argent, je gagne la guerre. Enfin, à ma façon, c’est très joli la guerre, j’ai pas attendu après elle pour gagner de l’argent. Dans ma famille, la fortune c’est héréditaire, c’est contagieux, l’argent ça s’attrape. » En amour, Georges gagne aussi momentanément par l’argent, mais cet amour est fugitif et l’argent n’y peut rien.  Je ne t’aime plus, Georges ! » lui déclare Malou. Et comme l’amour ne se façonne pas comme les billets de banque, Georges est incapable de « gagner » ce marché. « Pour te garder je serais capable de faire n’importe quoi ! » Perdu par cet échec, il tue Malou, machinalement avec le pistolet que lui a glissé dans les mains le fils Sénéchal.
•• Le Destin :
« Je suis le Destin, le monde est comme il est. Ne comptez pas sur moi pour vous donner la clé, je ne suis pas concierge, je ne suis pas geôlier, je suis le Destin, je vais, je viens c’est tout… »
Il va, il vient et fait aller et venir les êtres auxquels il s’attache. Personnalisant le hasard des rencontres, le hasard qui peut faire bien des choses, il s’intéresse tout particulièrement à Diégo et à Malou. Il les réunit dans le quartier de leur enfance, l’île de Pâques des souvenirs tendres. Mais la nature humaine échappe au destin, les passions le désarçonnent et il ne peut plus maîtriser la situation. L’homme est seul maître de son destin.
• L’Humour :
Il est une constante que l’on retrouve dans tous les scénarios de Jacques Prévert. Il s’épanouit en général par le texte, mais l’image le renforce souvent quand elle ne le décuple pas. Car, et c’est bien là un des aspects particuliers du talent de Jacques Prévert, il est admirable de découvrir un auteur complet qui joue aussi bien avec les mots qu’avec les images en les agençant savamment pour en obtenir les effets les plus drôles, les plus durs, les plus généreux…
L’humour de Jacques Prévert n’a pas de moments privilégiés. Il se donne libre cours quand bon lui semble et ne dédaigne pas de crisper le tragique en le sapant. Les Portes de la nuit contient donc lui aussi son potentiel d’humour. 
On notera toutefois qu’il varie de couleur suivant le personnage qui le fait naître et prend ainsi des valeurs psychologiques d’une très grande richesse. Monsieur Quinquina, M. Sénéchal, Pierrot, le fils Sénéchal, Georges ont chacun quelques traits qui n’échappent pas à une compréhension approfondie de leur personnage. La gratuité des propos, le jeu pour le jeu n’existent pas chez Jacques Prévert. Tout a une fonction expressive. Chaque personnage a donc un ton spécifique. Monsieur Sénéchal « cloîtré » dans son appartement « cossu » d’ancien collaborateur avec l’occupant allemand est bien à l’image de son humour mécanique (« fortuit c’est le mot, modeste c’est le mot ! Humain c’est le mot ! »). Ces réparties dénotent assez la veulerie et la malignité de son être dérisoire. En relisant les quelques réparties suivantes, on identifiera de suite les charges corrosives dont Jacques Prévert imprègne le personnage. La résultante tient beaucoup aussi à la diction. On comprend plus aisément pourquoi Jacques Prévert écrivait ses scénarios en fonction des interprètes qui les jouaient.
« Dans mon chantier y a du bois qui disparaît. Du bois que je vends aux gens du quartier, pour leur rendre service ! » et un peu plus tard, dans le feu de l’altercation : « Je vais vous montrer de quel bois je me chauffe… »
Sa porte refermée, les gosses Quinquina montent du bois chapardé dans son chantier.
Avec Pierrot l’humour change de résonance, c’est l’humour de la vraie vie, la vie simple, quotidienne. La bonne humeur volontaire ou celle qui bénéficie d’une coïncidence heureuse, telle cette exclamation : « Moi qui te croyais mort ! ». Alors que Diégo venait d’annoncer sa mort, les tortures deviennent soins par hydrothérapie et manucure. L’image évoque les raffinements de ces sévices, mais sortis de la bouche de Pierrot ces mots lui donnent une grande valeur morale d’être sain, confiant dans la justice de la société. La haine ne l’habite pas.
La cartomancienne n’est pas superstitieuse, mais le fils Sénéchal sent sa fin proche. Ses traits humoristiques arrogants, méprisants, ironiques, illustrent à merveille la petite crapule nauséabonde qu’il est : « Y s’refusent rien les damnés de la terre, ils y viennent aussi au marché noir, les forçats de la faim. » Il n’a aucun scrupule à conspuer son père en lui lançant un cinglant « Maréchal nous voilà ! ». Et si « douze balles dans la peau, c’est pas la mort d’un homme », il n’en tremble pas moins devant son arrestation inéluctable.
L’humour prend donc une valeur corrosive chez Jacques Prévert. Et ce sont toujours les êtres veules, répugnants qui font exploser ces saillies d’humour noir et grinçant. L’humour trouve ici une dimension extraordinaire.


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Le style

La réalisation de Marcel Carné est sobre. Ses images approchent un naturalisme conscient. On sentira d’autant mieux l’essence de ce naturalisme en analysant la séquence de la danse « surréelle » dans le chantier de Sénéchal.
L’ouverture et la fermeture du film par des panoramiques sur un Paris d’hiver apparaît peut-être aujourd’hui comme désuet. Mais ils situent l’action, les extérieurs dénotent beaucoup de soucis à reconstituer la réalité dans ce qu’elle a d’essentiel. Les décors à cet effet ont une fonction primordiale. Leur auteur Alexandre Trauner, un nom que l’on retrouve pratiquement dans tous les films Carné-Prévert, a eu pour souci de créer une ambiance visuelle mettant en valeur les personnages de l’histoire. Les décors ont donc un rôle majeur dans la résonance que prennent les gestes et paroles des acteurs, que ce soit la station de métro Barbès-Rochechouart, les rues du 18e, les abords du canal Saint-Martin, ou le bistrot de la gare du triage et ses abords, nous retrouvons une plastique de la réalité qui met en valeur les nombreux aspects de ces lieux qui échappent un peu à une vue quotidienne donc blasée.
Cette réalité n’est pas une servile reconstitution, mais une vision artistique de la réalité de Paris. Cela a son importance.
Comme a son importance la musique de Joseph Kosma. Le scénario des Portes de la nuit est tiré d’un ballet écrit par Prévert et KosmaLe Rendez-Vous. La chanson Les enfants qui s’aiment revient comme une obsession, comme le thème principal d’un ballet. Musique tantôt douce, tantôt forte, elle épouse l’évolution de l’amour. Sous-jacente très souvent, elle ne se fait entendre que lorsque l’amour est vrai, sincère. Son volume s’amplifie au fur et à mesure et puis surviennent les paroles fredonnées. L’amour sort de son oubli et sévit. Et le destin sur un harmonica rythme la chanson en valse. L’harmonica n’est plus harmonica mais orchestre. Le destin a perdu son emprise, les amoureux se sont retrouvés. Ils partagent le bonheur des « enfants qui s’aiment ». Étiennette et son jeune amoureux connaissent un amour pur et heureux.
Le découpage technique de Marcel Carné exprime tout cela avec naturel sans recherches esthétiques surannées qui désorientent et affadissent l’expression. Cette écriture simple significative peut paraître vieillie à certains moments, mais à certains seulement comme dans la séquence de l’accident suicide du fils Sénéchal. On passe d’une action à l’autre par coupe franche, le fondu enchaîné n’étant utilisé que pour indiquer l’écoulement du temps (ex. l’hôpital à l’aube). Ce qui prêtera à discussion sera l’interprétation des acteurs, du moins de certains. Les interprétations de Yves Montand et Natalie Natier seront sans doute très discutées. Elles sont peut-être pour beaucoup dans l’échec du film.


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Éléments pédagogiques

La présentation des Portes de la nuit trouve sa place dans l’illustration du cinéma français de 1946. Il marque la fin de la collaboration de Jacques Prévert avec Carné (La Fleur de l’âge n’ayant pas pu être achevé).
On évoquera les grands films de ces auteurs. On insistera sur les aspects réalistes des personnages et de leur situation psychologique. N’oublions pas que nous sommes à la Libération, les résistants et les faux de la dernière heure, les collaborateurs « déçus », les artisans du marché noir… sont autant de faits réalistes qui donnent au film une portée sociale importante, que « l’hymne à l’amour, comme toujours dans les scénarios de Prévert, n’estompe pas ».
Les Portes de la nuit est sur le plan artistique l’illustration d’un travail d’artistes amis. Il ne faut pas perdre de vue la quadrilogie Prévert-Trauner-Carné-Kosma, qui marque le cinéma français d’une spécificité dont il faudra un jour un gros volume pour en analyser toutes les richesses.


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