Nogent, eldorado du dimanche vu par Albert Palle (Avant-Scène)


Nogent, eldorado du dimanche vu par Albert Palle

Dans ce numéro double consacré à Nogent, eldorado du dimanche (1929) et aux Jeunes Loups (1968), L’Avant-Scène Cinéma reproduit un article de l’historien du cinéma Jean Mitry consacré à Nogent et un autre du romancier Albert Palle qui donne une version littéraire de Nogent. Ce numéro est épuisé.

Que nos lecteurs ne s’étonnent pas de la présentation et du texte concernant « Nogent, eldorado du dimanche ». Notre ami Marcel Carné fut ahuri lui-même à la pensée que nous désirions reconstituer le découpage (inexistant) de ce premier film. En effet nous en aurions détruit la poésie. C’est la raison pour laquelle nous avons fait appel d’une part à Jean Mitry, l’historien du cinéma bien connu, d’autre part à Albert Palle, romancier (Prix Renaudot) qui, après une vision attentive et même passionnée du film, a écrit une version littéraire. Chacun des deux auteurs insistent sur le côté lyrique et social de ce premier essai et, comme nous en informions Carné en lui précisant que nous le baptisons « précurseur du néo-réalisme italien », il répliqua simplement : « Une telle expérience se fait encore tous les jours. Ça revient un peu plus cher à cause du son et de la couleur, mais beaucoup de jeunes s’en vont actuellement, une caméra sous le bras pour tourner de cette façon-là. Mais si j’ai une faible part dans ce mouvement, j’en suis heureux et très fier ».N.D.L.R.

N.D.L.R.

Article d’Albert Palle paru dans L’Avant-Scène Cinéma – mai 1968  (n° 81).

C’est un dimanche comme on n’en fait plus, à Nogent, sur les bords de la Marne. Ce qu’a vu un Marcel Carné de 20 ans, tout seul, sa caméra à la main, est un jaillissement de lumière et d’ombre, de foules ensoleillées, d’eaux accueillantes, de peupliers tranquilles, de baigneurs musculeux et sans chagrins, la fête de l’homme et de la femme. Un beau dimanche populaire d’avant la grande crise économique (1929), d’avant la guerre, d’avant la destruction des rivages de la Marne par la voiture, la construction, la pollution. Un dimanche à pied, à vélo, en bateau, et non un week-end en voiture, à la Godard, dans la ferraille, l’impatience et le sang.

Un jaillissement et non une somnolence bien que tout dorme, en ville, les machines à écrire sous leur housse, les machines dans les ateliers, et la place de la Madeleine absolument vide. Un jaillissement de vie : il faut en profiter pendant ces quelques heures. Des images s’enchaînent très vite et pourtant sans bousculade, avec des temps de pause, tel ce phono dans l’herbe berçant un dormeur — une rareté — comme plus tard les premiers transistors. Nous allons bon train tout en ayant le temps : dans notre joie, nos plaisirs, au bal, en skiff, et sur les balançoires. II y a un monde fou en route vers la baignade ; on n’en avance pas moins d’un pas vif sur les trottoirs le long desquels aucune voiture ne stationne, et même sur la chaussée où filent quelques Renault et Citroën, bien plus rapides qu’aujourd’hui : partout le champ libre, la respiration aisée, la mobilité.

Est-ce la vision dynamique d’un Carné qui attaque joyeusement son premier film ? Est-ce la réalité ? C’est en tout cas, aujourd’hui, 40 ans plus tard, notre bonheur et peut-être aussi notre nostalgie. Et d’abord, celle des choses, que Carné nous montre avant les gens. Voilà l’autobus avec son nez cassé de vieille Renault qui nous conduit vers la Bastille. Et puis une enseigne « Bernot » qui ne nous dit plus rien sinon qu’elle a un style, si banale soit-elle. Et voici le train à impériale avec ses marchepieds, et les fumées ensoleillées, et les poteaux télégraphiques avec leurs innombrables fils dont on a ensuite si souvent usé et abusé. Ils ont ici le charme des commencements, celui d’une belle journée où, dès le matin, les choses elles-mêmes préparent le plaisir des gens.

Une petite gare encore déserte. Un panneau dans un cadre métallique qui ressemble à un lumignon de fiacre : c’est Nogent. Le Nogent ultra moderne des chemins de fer, des autos, des prolétaires endimanchés, et pourtant un village infiniment lointain qui nous paraît plus proche des temps néolithiques que du nôtre. Quels sont donc ces merveilleux indigènes qui font une irruption massive sur le quai inondé de soleil avec leurs costumes exotiques ? Est-il possible que ce soient nos oncles, nos pères, nous-mêmes peut-être quand nous étions adolescents ? Nous, avec ces canotiers, ces feutres, ces bérets, ces casquettes préhistoriques ? Pas un bourgeois, mais pas un homme nu-tête et fort peu sans cravate. Une masse indistincte dont ne se dégagent pas encore les visages, comme des sauvages de l’Océanie dont on ne voit d’abord que les plumes et les tatouages.

Les voilà tous en route vers les lieux sacrés de la tribu, les « bords » mythiques de la Marne. Ils marchent à pied, car ils ont des jambes qui les portent. Ils sont presque tous en costume sombre sous le canotier clair. Les femmes, moins nombreuses que les hommes, portent des chapeaux cloches, des « renards », malgré la chaleur, des jupes très courtes, des bas très noirs ou très blancs. Les murs qu’ils longent sont des murs de village bien que Métropolis soit la porte à côté. Mais l’usine est loin, n’existe plus. Les marronniers ne sont pas encore déracinés, et la Renault qui passe, croisant les piétons sans les menacer, est un gentil cheval ayant quitté son écurie pour un petit trot dominical et non la mécanique à décerveler qu’elle deviendra plus tard. La fête peut commencer. La masse des canotiers, des bérets et des chapeaux cloches qui s’entassait il y a un instant dans le canot pour passer dans l’île s’est métamorphosée. Maintenant grouillent dans l’eau éclaboussée, ou sur l’herbe blanche de lumière, d’innombrables maillots de bain uniformément noirs, et tous à bretelles, qui font briller les chairs blanches des travailleurs. Contraste : les pantalons de flanelle de quelques rameurs élégants, les maillots blancs des équipiers de skiffs, le corps nu des enfants.

Bientôt, du grouillement lumineux se détachent les silhouettes, les corps, les visages de quelques individus. Un éblouissant rameur de skiff, ange élégant et musclé. Un militaire allongé, écrasé de sommeil, guerrier de la guerre de Cent Ans, avec ses bandes molletières, sans visage, mais exhibant tous les clous réglementaires de ses formidables brodequins. Ou encore c’est la courbe épaisse et douce d’un gamin bien charnu qui pêche, couché sur le ventre. Et c’est encore l’éclair comique, à bout portant, de deux fesses qui s’envolent en haut d’un plongeoir. Et puis un innocent visage de jeune fille — avec la cloche et le renard — qui croit cueillir on ne sait quelles fleurs dans l’herbe piétinée.

S’enroulant autour de ces images de plein air, la mélopée muette de l’accordéoniste, de la violoniste des petits bals, nous proposent des plaisirs plus intimes. Un bas noir, des robes claires, des guiches luisantes et plaquées aux tempes, des vœux perdus, des rêves. Et soudain, dans la salle, un visage d’homme dont les traits et les regards expriment plus que des sentiments collectifs, un tourment personnel. Mais on passe très vite. C’est dimanche. À demain les soucis. L’individu reste ici principalement une parcelle de la joie de vivre de tous. Même cette vieille femme qui égoutte ses frites est contente. Même ce vieillard qui pompe avec une paille, comme un gamin, les dernières gouttes de sa menthe à l’eau.

Pas de beuverie ni de festin. À l’enseigne de « L’Escargot » on se restaure sans doute, mais ce n’est visiblement pas l’essentiel. L’amour lui-même est très discret. À ce « bal pour noces en promenades » il y a des « chambres meublées », mais nous n’y pénétrons pas. Et nous devinons seulement ce couple d’amoureux qui bouge dans le feuillage exubérant dont il se distingue à peine, comme deux bêtes dans la forêt. Pourtant cette chanteuse, dont la bouche surréaliste palpite au fond du porte-voix et lance les notes muettes mais sûrement rauques de la chanson qu’elle essaie de vendre et dont nous voyons le titre de « Seducion », nous laisse entendre que les plaisirs les plus secrets ne sont pas absents de la fête.

Passons, passons, le dimanche est court. Déjà le soleil baisse. Courons encore à l’eau où les rameurs inlassables abaissent une nouvelle fois leurs avirons pour une dernière course. À l’élan lumineux des skiffs répondent les tâtonnements ombreux de vélocipédistes, petits et grands, qui essayent de rouler sur des vélos difformes aux roues disparates. Leurs maladresses comiques font ressortir la beauté de l’attraction voisine : des athlètes tout blancs qui volent de trapèze en trapèze.

Un pétard explose. Un chien loup se réveille. Il faut rentrer. La migration du matin reprend mais en sens inverse. Sur la route du retour un accordéoniste dont l’instrument colossal étincelle dans le soleil couchant s’enivre encore des plaisirs du jour. Collectif est le retour comme l’aller. Mais la journée a laissé sa marque dans la vie de certains. Aussi nous quittons un instant la foule pour accompagner deux garçons qui, au début du film, ont rencontré deux filles et qui rentrent avec elles. Et nous faisons encore quelques pas avec la pure et innocente jeune fille, toujours en chapeau cloche, qui ramène de son dimanche en même temps que sa vertu quelques herbes et quelques fleurs un peu poussiéreuses.

Mais ces visages, ces destins entrevus se reperdent dans la masse dont ils sont à peine sortis. De nouveau les trains et les fils télégraphiques. Là-bas, derrière nous, la Marne vespérale sur laquelle il n’y a plus personne, nous rappelle la place de la Madeleine déserte du matin. Mais l’accordéoniste continue à jouer avec enthousiasme dans les derniers rayons du soleil pour les seuls peupliers, les riverains de la semaine. Rêve et réalité. Il nous chante aussi bien la mélancolie d’un Dimanche passé qui n’aura plus jamais son pareil que l’espoir d’un Dimanche prochain.


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