1938 – le fameux article de Roger Régent (Pour Vous. janvier 38)


« Une Étoile est née – Michèle Morgan, une âme, un visage » paru dans la revue POUR VOUS n°480 du 26 Janvier 1938

Ce fameux article est le premier d’une longue lignée consacrant l’avènement de Michèle Morgan au statut de Star alors qu’elle n’a tournée à ce moment là que deux films : Gribouille de Marc Allégret au coté de Raimu en 1937 et Orage (toujours de Marc Allégret en 1938) où elle a comme partenaire Charles Boyer qui vient de tourner à Hollywood avec Greta Garbo dans Marie Walewska (Conquest) de Clarence Brown.

Cet article fondateur est de plus important par rapport à Marcel Carné et Michèle Morgan car le journaliste Roger Régent nous apprend qu’il a vu Gribouille lors d’une projection privée au coté de… Marcel Carné. Il nous relate ainsi l’impression de Carné à la vue de cette jeune actrice (elle n’avait pas 18 ans à l’époque) et que c’est la raison pour laquelle il a voulu l’engager pour tourner dans Le Quai des Brumes. Au moment où parait cet article le film est en plein tournage depuis le 02 Janvier 1938.

Mais ce n’est pas la seule révélation de cet article. En effet, Régent nous apprend que Carné avait comme projet d’adapter le roman de Julien Green, paru en 1929, Leviathan et de proposer le rôle phare de l’héroine à… Michèle Morgan. Film qui ne sera bien entendu jamais tourné et en plus Carné n’a jamais parlé de ce projet. Nous n’en saurons pas plus malheureusement.

Sachez que Leviathan sera adapté magnifiquement au cinéma en 1962 par Leonard Keigel avec Marie Laforêt. Vous pouvez trouver ici quelques captures écran de ce film rare.


Les Vedettes françaises disent souvent aux journalistes : « Vous êtes très injuste envers les artistes de votre pays ! Dès qu’il s’agit d’une star américaine, vous trouvez tout de suite des trésors d’inspiration pour célébrer sa beauté ou son talent. Mais quand il s’agit de nous…! « 

Ce reproche est justifié, le plus souvent. Malheureusement, nous ne sommes pas responsables d’une telle injustice… Nous n’en sommes pas responsables parce que, lorsque nous parlons d’un artiste français, nous avons neuf chances sur dix de parler de quelqu’un que nous connaissons dans le privé,que nous avons rencontré trois fois ou cent fois dans notre vie, de quelqu’un qui nous a serré la main, comme tout le monde, qui nous a parlé, qui nous a dit des mots dont le microphone et le haut-parleur n’ont pas altéré ou embelli la musique. Mais quand nous parlons de Greta Garbo ou de Bette Davis, nous n’avons comme repère que des images ! Rien ne nous influence, la présence n’a pas dissipé le rêve.

Je voudrais parler, dans ces conditions, d’une artiste française que les hasards de la vie cinématographique ne m’ont pas encore fait rencontrer. Cela peut arriver demain, dans un mois ou dans un an. Pendant qu’il en est encore temps, je voudrais interviewer son image, le reflet seul de son visage et de sa voix tel que l’écran nous le renvoie. La première fois que je l’ai vue, c’était quelques jours avant les vacances, en juillet dernier. on avait bien voulu me montrer Gribouille dans une petite salle privée et dès sa première scène, à la Cour d’assises, je me penchais vers Marcel Carné qui était près de moi et lui dis :

« Nous ne savons pas encore si elle a du talent, mais nous savons déjà qu’elle a un très beau visage et qu’elle dit juste !…« 

Quand le film fut achevé, Marcel Carné me dit : « Nous savons maintenant qu’elle a aussi du talent …« 

Michèle Morgan était née et venait de donner au cinéma, en un seul film, plus que ne lui donneront jamais, pendant toute leur vie, beaucoup de vedettes.

Peut-être, dès ce jour-là. Marcel Carné désira-t-il la diriger dans un film ? Je l’ignore. Si le réalisateur de Drôle de Drame a toujours l’intention de tourner Leviathan, elle serait en tout cas l’interprète rêvée pour incarner la touchante héroïne de Julien Green, Angèle la lingère. En attendant, Carné l’a engagée pour Le Quai des Brumes qu’il tourne actuellement à Joinville.

Elle ne ressemble à aucune autre de nos vedettes, et c’est pour cela que ce qu’elle apporte au cinéma français est précieux. Nous avons des jeunes premières, des jeunes premières dramatiques, des ingénues, des coquettes ! Nos Annabella, Darrieux, Feuillère et autres ont leurs talents bien à elles. Michèle Morgan, elle, semble créer un emploi. Les rôles qu’elle joue, d’autres pourraient les tenir, mais les personnages changeraient d’âme et de ton. C’est elle plus que la protégée de Gribouille qui nous a émus. Dans Orage, si nous croyons aussi sincèrement à l’amour de l’infortunée Françoise, c’est parce que quelques mots d’elle, quelques regards en ont dit plus long que des tirades, parlées ou silencieuses.

Il semble planer sur elle on ne sait que/le amertume. Le sourire même trace sur son visage les lignes du désespoir. Et pourtant rien en elle ne trahit le faux romantisme de la douleur, le goût littéraire et morbide de la corruption de l’âme par la poésie du malheur : elle est pure dans l’impur.


Comme il est difficile de dire ces choses ! On peut aisément écrire que Greta Garbo a du génie. Quelle importance ! On sait qu’on ne la rencontrera jamais…

Et comme il est difficile, aussi, d’écrire un article en sachant qu’il n’apprendra rien à ceux qui le liront ! Le public aime qu’on lui parle de ses artistes préférés pour lui révéler des petits secrets. Je n’ai rien révélé sur Michèle Morgan que chacun, ayant vu ses deux films, n’ait pu connaître. Comment elle vint au cinéma, ses premiers pas au studio, ses impressions après les premiers jours de travail et son angoisse probable de se voir un jour sur l’écran, j’ai délaissé tout cela, ces problèmes « passionnants » pour ne m’intérésser qu’au mystère d’un visage, au pathétique d’une voix ! C’est à la portée de tout le monde, de tous ceux qui vont s’enfermer dans un cinéma, face à face avec des êtres qui, dans la lumière de l’écran, livrent d’eux-mêmes plus qu’ils ne le pensent…

Michèle Morgan est l’un de ces êtres dont l’image dit beaucoup… Ses personnages en profitent !

J’aurais pu la rencontrer après avoir vu ses films : je l’aurais félicitée sans doute et elle m’aurait probablement remercié des compliments comme elle a remercié cent indifférents qui l’ont accablée des mêmes vérités. Pour en arriver à dire des choses intéressantes, il aurait bien fallu dire des banalités pendant 10 minutes. Ce n’est la faute ni de l’un ni de l’autre.

Avec une image comme la sienne, l’interview est passionnante dès les premières secondes. Un mot qui tombe de l’écran, un regard qui passe, et voilà que des perspectives infinies s’ouvrent sur un être inconnu…

Roger Régent



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