1938 – « Deux yeux bleus immense : Michèle Morgan » (Pour Vous. juin 38)


Deux yeux bleus immense : Michèle Morgan
Paru dans la revue POUR VOUS n°501 du 22 Juin 1938

Si la qualité de cet article n’atteint pas le niveau de celui de Roger Régent dans la même revue (numéro du 26 Janvier 1938 que nous avons déjà mis en ligne), il n’en demeure pas moins intéressant car il nous montre l’impact de Michèle Morgan (et de ses yeux) sur le cinéma français en 1938 à la sortie du film « Le Quai des Brumes« .

Ce film était sorti quelques semaines auparavant, le 18 mai 1938. Il s’agissait du troisième film en un peu plus d’un an où Michèle Morgan tenait le rôle vedette. Comme le rappelle André Arnyvelde, elle avait signé son premier contrat pour son premier film « Gribouille » le jour de ses dix-sept ans et un an plus tard elle fêtera ses dix-huit ans durant le tournage de « Le Quai des Brumes« . Entre temps elle aura tourné « Orage » avec Charles Boyer.

Un beau parcours en effet pour une jeune fille. Nous n’apprendrons pas grand chose par contre dans cet article si ce n’est la fascination qu’exerçait (et exerce toujours) ce fameux regard de Michèle Morgan et qu’elle n’est encore à l’époque qu’une jeune fille simple.


Mettons que je fusse en état d’âme de cousette ou de collégien en me rendant chez cette jeune star. La rue où elle habite est d’un grand quartier, entre l’Etoile et la porte de Neuilly. L’imagination, épice de photos de magazines, d’affiches virulentes, de majuscules au néon, évoque l’escalier aux tapis fastueux, le maître d’hôtel ou le boy ou la camériste…

– Mlle Morgan ?

– Au cinquième, répond la vieille concierge, d’une petite loge enfoncée dans un mur sans âge ni couleur.

– Il y a un ascenseur ?…

Un bon sourire peuple ride la face vétuste…

– Non. Mais je vais vous donner la minuterie.

L’étroit escalier s’éclaire. Cinq étages.

– Mlle Morgan ?

La maman, très simple, qui a ouvert la porte appelle :

– Michèle !

Voici Michèle Morgan. Une gentille môme de dix-huit ans qui pourrait être, à cette heure-ci de l’après-midi, dans un atelier de la rue de la Paix, ou derrière un comptoir de frivolités, rue Royale. Mais…

Mais deux yeux bleus immenses. Dès qu’on les a vus, comme, les volets s’ouvrant, le jour d’été frappe le dormeur et chasse les fantasmes, les réalités s’évanouissent : l’atelier, le comptoir, l’escalier, les cinq étages… Et la chambre.


La chambre : papier bleuâtre vaguement rayé à vingt sous le rouleau. Un petit divan recouvert d’une mince soie violâtre. Deux ou trois petites tables ornées de tout petits vases de fleurs : myosotis qui se fanent, renoncules, anémones. Au-dessus du divan, un cosy. Les rayons contiennent quelques romans policiers. Sur la tablette supérieure du cosy d’autres petits vases avec leurs petites fleurs, une vierge de porcelaine, une photo sous verre de jeune fille dans un décor floral : Michèle Morgan par un photographe pour familles.

La fenêtre. Derrière les rideaux de fil brodé, la rue. Étroite, grise, et de l’autre coté de cette rue, un abominable toit vitré de garage, au-dessus d’une façade sordide : « Marché de voitures d’occasion ». A gauche du toit vitré, tout bigarré de larges flaques de suie, un pan de mur couvert d’une réclame Ford. Au delà du toit, un rectangle d’horizon gris, fendu par la maigre tour de fer d’une attraction de Luna-Park. Mais…


Mais comme les yeux de Michèle ont fait fuir l’escalier, les cinq étages, la chambre, font fuir le garage, la réclame Ford, cent, deux cents Michèle Morgan, couvrant entièrement deux panneaux des murs au triste papier bleu. Des photos, des photos, des photos de Michèle Morgan dans ses rôles. Les grandes photos prises au studio, comme celles qu’on voit aux façades des cinémas. Michèle Morgan dans « Gribouille« , dans « Orage« , dans « Le Quai des Brumes« . Michèle Morgan en robe royale de soirée sur un haut escalier, Michèle Morgan dans son imperméable, avec Gabin, Michèle qui rêve, qui sourit, qui attend, qui aime…

Alors le regard va de ces images à la petite fille si simplette. Celle-ci raconte au visiteur son enfance, l’horoscope d’une voyante, annonçant, comme elle avait trois ans, qu’elle serait « quelqu’un » dans les arts… Le premier contrat, « Gribouille« , signé le jour des dix-sept ans. Ses goût, l’Histoire, la Géographie, les Sciences naturelles. Et le cinéma. Le cinéma, où elle va sans avoir choisi le film, l’après-midi, quand elle ne tourne pas. Le plus souvent, toute seule. Ou avec l’une de ses deux petites soeurs, quinze et douze ans, le petit frère, cinq ans. Mais elle préfère y être seule. Seule en face de l’écran, sans doute pour mieux, à travers n’importe lesquelles des aventures blanches et noires pour tout le monde, contempler, en flamboiements multicolores, en féeriques pièces d’artifices, les enchantements et les mirages de son grand avenir tout neuf.

André ARNYVELDE


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