1985 – entretien parue dans Cinématographe


Arletty
– Interview d’Arletty parue dans le numéro 108 de la revue Cinématographe en mars 1985 –

je suis simple, tellement simple.
je suis comme je suis
je suis faite comme ça
Quand j’ai envie de rire
Oui je ris aux éclats.
J’aime celui que j’aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n’est pas le même
Que j’aime à chaque fois.
Garance

Toujours coiffée à la garçonne, Arletty garde sa fine silhouette de « femme de revue ». Le blanc est sa couleur : de la pointe des escarpins jusqu’aux cheveux, du pantalon jusqu’à la veste. De ses rayures bleues, une blouse de marin rehausse l’ensemble. « C’est un cadeau de chez Coco, en soie ! » lance-t-elle, ravie. Elle se raconte avec détachement et ironie. Elle écoute avec attention ses interlocuteurs. Souvent, son rire fuse, le rire frais de la femme qui peut prendre la vie au tragique mais pas au sérieux. Quand quelque chose l’amuse, Arletty se renverse en arrière sur son divan et, serrant ses genoux entre les bras, bat l’air de ses pieds avec une souplesse de danseuse. La petite fille n’est jamais loin, derrière le profil pur de la grande dame.

Cinématographe : – Nous voudrions vous poser quelques questions…
Arletty : C’est pas des questions trop indiscrètes ?

– Dans le scénario de Céline (1), il vous appelle « jeune fille dauphinoise ».
Il avait choisi cela pour son plaisir, en sachant que je n’étais pas dauphinoise ! On était tous les deux de Courbevoie.

– Cela crée des liens ?
Je pouvais le connaître depuis avant la sortie de Voyage au bout de la nuit, mais moi je ne voulais pas. Je n’ai pas voulu connaître les grands types. C’est dans Racine qu’il y a : « L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux ». Et moi, je dis : c’est un méfait des dieux ! Je n’ai jamais voulu connaître des Proust que je pouvais absolument connaître, je pouvais le voir tous les jours. Aucun désir. J’avais tout lu de lui, mais je ne voulais pas du tout le connaître ! Mais un jour Céline est venu et je ne l’ai pas regretté. Parce que Céline, ce n’est pas un monsieur qui parle l’argot, c’est un grand poète ! Voyage au bout de la nuit, c’est une création de l’esprit… Vous n’êtes pas très céliniens, je crois ? Ah si, malgré tout. Pour moi, c’est un génie, c’est un poète qui passe dans le siècle. On aime ou on n’aime pas. Moi, je ne force pas ! Heureusement… Je souhaite qu’il y ait des types qui n’aiment pas Céline, je voudrais être toute seule ! (rires) Parce que je vois des gueules de con qui me disent qu’ils aiment Céline, alors je me dis : « Ça c’est pas de chance ! »

– Céline avait-il d’aussi bons souvenirs de Courbevoie que vous ?
Oh, il a très peu vécu à Courbevoie, lui. Il y est né. Après, il est revenu médecin au grand hôpital, mais il n’y a pas vécu. Moi, j’y suis née, mes parents s’y sont mariés. Il y a aussi le père Léautaud qui y a vécu beaucoup. Il me faisait rire, Léautaud, oh la la, il ne pouvait pas blairer Céline. Un beau jour, je lui dis :
« Vous savez, je suis née à Courbevoie ». Il me fait : « Il n’y a pas de quoi se vanter »…

– Enfant, vous alliez au cinéma ?
Très peu. Il y avait un cinéma très moderne à Puteaux, je pouvais y aller à pied de chez moi, tout le temps. Une fois pas hasard, j’y allais : Quo Vadis, tout ça… Oh, mais sans excitation. Il est toujours là, ce cinéma Pathé. Il date de 1905, vous vous rendez compte. Il l’ont gardé par réclame peut-être, une très jolie salle… Non, je n’étais pas une tordue. Je ne suis une tordue de rien…

– On vous avait proposé de jouer des films muets ?
Oui, oui. Je n’aimais pas le muet. Il y a beaucoup d’acteurs à qui cela ne plaisait pas. Et puis, le muet, c’étaient des acteurs spéciaux, vraiment. Dès qu’il y a eu le parlant, vous avez vu sortir Raimu, Fernandel, mais avant, ces grands acteurs-là n’y étaient pas.

– Vous avez la même formation qu’eux : la revue.
Des quantités de revues. Mon vrai métier, c’était la revue, mais des revues spirituelles, comme Rip. Moi, je le mets l’homme le plus spirituel du siècle, jusqu’ici ! A part des génies comme Forain qui, lui, était un caricaturiste, un peintre, et aussi un très grand ami de Rip.

– Rip a écrit pour vous des chansons ?
Pas des chansons, des airs pour moi dans les revues. Pour tous ses acteurs… Il s’est trouvé que j’ai fait « le cinéma », avec Pauley dans Si que je s’rais roi, je ne sais pas en quelle année, cela se contrôle (2). C’était Pauley, le grand acteur des Variétés qui faisait le roi. Ma scène à moi, c’était « le cinéma ». Je chantais mes trois couplets au roi. J’étais habillée par Poiret, merveilleusement habillée. Les photos qu’il y a de cela ont toutes été volées, même à l’époque ! Je restais statique avec mon beau costume, je ne faisais rien, je chantais à l’avant-scène :
« je connais la célébrité / Depuis que j’ai débuté / Dans un film américain / Tourné à Pantin »…
C’est l’histoire d’une jeune personne qui est chez elle, et voilà qu’on sonne :
« Elle reçut d’un air vainqueur / Une flèche en plein cœur. / Soudain le lendemain matin… »
C’était une chanson célèbre qui s’appelait Soudain le lendemain matin. C’est là que Signoret a pris son titre (3). C’était un génie cet homme-là. Il a sorti des tas d’acteurs, Max Dearly, tout le monde. J’ai appris même que le grand acteur du Français, de Max, jouait des revues de Rip. Mais malheureusement, on ne va pas plonger là-dedans. On y viendra…

– Y avait-il une part d’improvisation des interprètes ?
C’était écrit ! Il n’y a qu’avec les petits auteurs qu’on improvise, avec les grands, jamais ! Cela n’existe pas, je peux vous le dire. Quand Jeanson vous donnait un texte, on n’improvisait pas. Quand Monsieur Prévert vous donnait un texte, on n’aurait pas changé une virgule !

– Vous étiez heureuse de jouer au théâtre ?
Sacha Guitry a écrit pour Sarah Bernhardt une pièce qu’elle n’a jamais jouée puisqu’elle est morte, et qui s’appelait On ne joue pas pour s’amuser. Moi, j’allais au théâtre pour m’amuser : exactement le contraire !

– Lors de vos débuts au cinéma, vous avez tourné la version française de deux films allemands : La belle aventure et La guerre des valses. Comment se passaient ces doubles tournages ?
C’est comme partout, et encore maintenant : on enchaîne avec d’autres acteurs. C’était une autre troupe, mais tout s’enchaînait avec le même metteur en scène dans les mêmes décors… C’étaient les Allemands qui commençaient, et on tournait plus vite puisque tout était réglé sur l’un et l’autre. On ne regardait pas, mais c’était le même type de choses. C’était la Barsony, une grande danseuse, qui chantait mon rôle. Et moi, je ne dansais pas, elle a dansé mon rôle, elle a dansé les deux… Il y avait Gravey, Dranem, j’en suis sûre… Un acteur allemand très connu, Willy Fritsch, oh un grand acteur ! Et la Barsony, elle avait les fringues, elle faisait le rôle, je ne pouvais pas mettre un pied devant l’autre !

– Avec Pension Mimosas de Feyder, vous avez rencontré Marcel Carné pour la première fois.
Il était premier assistant, il allait passer grand metteur en scène. Premier assistant de Feyder, c’était déjà un metteur en scène.

– Comment était-il ?
Comme il a toujours été, le roi de la technique. Un type très fort. Et puis, quel maître il avait ! J’admirais Feyder : il était élégant, il était beau, il avait tout pour lui… J’ai fait la connaissance de quelqu’un que j’adorais qui était Paul Bernard. Et Françoise Rosay, la patronne de la pension. Et l’actrice du Français. Je veux dire son nom, elle était ravissante, jeune, belle, Lise Delamare.

– Vous étiez parachutiste !
Oui, tiens, c’était déjà lancé ce truc-là !

– Il y avait aussi Roger Hubert.
Quel opérateur ! Je le mets dans les plus grands, et un artiste en même temps… Après je l’ai retrouvé dans Le petit chose. Des images de lui très, très belles… Oh oui, j’y pense avec émotion. Il n’est pas devenu vieux ce type-là, pas vieux du tout. On ne parle pas de ces gens-là, alors que cela avait une importance capitale, l’opérateur. Moi, j’ai débuté dans un film qui s’appelait La douceur d’aimer, mais j’avais cent ans ! J’étais affreuse… « Oh, j’ai dit, moi il ne m’en feront plus faire, c’est fini, c’est pas la peine ! » Je n’étais pas frappée, je me disais ; « je ne suis pas indiquée pour ça. »

– A cette époque-là, vous alliez très souvent au cinéma ?
Avant que de faire du cinéma, j’y allais tout le temps. J’ai appris par le cinéma ; dès qu’il y a eu le parlant, j’y allais souvent trois fois par jour. Il y avait des permanents.

– Vous alliez voir trois fois de suite le même film ?
Je faisais trois cinémas, pas trois fois le film, pas de redite ! Il y avait un cinéma qui donnait de très bons films, Les Agriculteurs, à côté de la rue de Clichy. Alors là, je voyais tous les films. Je pense que c’est là que j’ai appris le cinéma, en voyant les très grands… Les plus grands de l’époque, tous les acteurs américains, tous les acteurs anglais, allemands. Il y avait ces trois formes-là. Pour ainsi dire, c’est par la vue que j’ai appris le parlant. Et puis, on allait voir ce qu’il fallait faire et ce qu’il ne fallait pas faire non plus…

– Il y en avait beaucoup qui vous montraient ce qu’il ne faut pas faire ?
Oh, très peu. Je suis une admirative, je suis faite pour admirer. Et puis, je choisissais les films, aussi…

– Vous vous intéressiez aux metteurs en scène ?
Je voyais moins leur présence. C’étaient surtout les acteurs qui m’intéressaient. Je ne jugeais pas tellement la valeur du metteur en scène. Ce qui me frappait, c’était le naturel des acteurs américains. Parce que nous, à cette époque-là, on se servait toujours des vêtements neufs dans les films, on a toujours joué au début du parlant — moi, comme les autres, peut-être même plus que les autres — guindés. Tandis qu’eux, ces types-là, les Américains, ils avaient l’air d’être depuis dix ans dans leurs costumes.

– On redonne beaucoup de films de Gary Cooper.
J’aime beaucoup cet acteur-là. Très sobre, très élégant, très beau. Un bonheur des dames… Est-ce qu’il avait pas fait le cow-boy ? Je comprends les Américains d’avoir pris un cow-boy. Un chanteur de charme, ça n’irait pas dans le truc. Tandis qu’eux, c’est un cow-boy, il a dressé des chevaux, le père Reagan. Quand on dresse un cheval, on peut dresser un homme ! (rire)

– A propos de meneurs d’hommes, vous avez rencontré Albert Dieudonné, sur le tournage de La garçonne ?
Il y avait très peu de temps que je faisais du cinéma, alors tout m’intéressait, je traînais partout. Dès que je ne tournais pas, j’étais vers les rampes, je recherchais tout, je disais : « Comment vous appelez ça ? ». Alors j’étais là, et il y avait l’assistant de Jean de Limur, ce n’était pas un assistant appointé, c’était un ami qui venait voir le film. Peut-être lui donnait-il aussi des conseils, je n’en sais rien. Quand j’ai bien fait mon petit tour, comme un chat dans le studio, je viens vers lui, mais je ne le reconnais pas ! « Ça vous intéresse, il me fait, je vois que vous regardez tout. — Oui, ça m’intéresse beaucoup… Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes assistant en ce moment, vous ça n’a pas l’air de vous intéresser… — Moi, pas du tout. Comment voulez-vous que je m’intéresse à des choses pareilles ? — Moi, je ne sais pas… — Ça ne peut pas m’intéresser. Quand on a commandé à 6 000 hommes dans la plaine de je ne sais quoi. (Il me cite un nom napoléonien, Marengo…) — Ah oui, bien sûr, ça je comprends, ça n’a pas d’intérêt pour vous… » Je m’en vais, je fais de nouveau mon tour, et je me dis : Malgré tout, ce n’est pas un type ordinaire ce type-là ! » Je vais trouver de Limur, pendant un petit arrêt : « Ecoutez, qui est ce Monsieur qui est là ? Il me dit qu’il est votre assistant et qu’il a commandé à 6 000 hommes… dans la plaine de…. — Bien sûr, c’est normal, c’est Napoléon ! » Je me dis : « Ils sont tous timbrés dans ce film ! » Et c’était Albert Dieudonné qui avait été le Bonaparte de Gance ! J’avais vu le Napoléon d’Abel Gance, j’avais vu tous les films de Gance, je ne l’avais pas reconnu !

– Lorsque vous tourniez avec Marc Allégret, est-ce que Gide venait sur le plateau ?
Il ne venait pas. J’ai connu Gide, mais chez Sacha Guitry. Très sympathique, avec un crâne comme je n’en ai jamais vu, une triple tête. Je ne sais pas où il achetait ses galures, mais il devait avoir du mal à les trouver ! C’est probablement Sacha qui avait voulu le voir. Gide était un Monsieur. Ils devaient s’apprécier l’un et l’autre. Moi, j’adore Gide. Je l’ai vu deux, trois fois comme ça. C’est la gueule surtout, cette solidité. Drôle ? Je ne dirais peut-être pas cela…

– Votre premier film avec Guitry, c’est une apparition dans le prologue de Faisons un rêve.
Je dansais, j’étais avec Bertin.

– Ensuite, vous avez fait la reine d’Éthiopie dans Les perles de la Couronne.
Avec un cobra… Je n’ai pas peur des reptiles. A condition de savoir qu’ils ne sont pas venimeux. Mais évidemment, si je sais qu’il est venimeux, je n’irai pas le taquiner ! C’était une bête de cirque, il avait l’habitude des tournages, le cobra. Je disais : « Piquez-le un peu pour qu’il remue, qu’il n’ait pas l’air d’être mort ». Il fallait quelqu’un qui n’ait pas peur des cobras, parce que malgré tout, il est sur moi, le cobra, et il remue… J’avais un dialogue un peu spécial. J’avais demandé à Sacha de m’exprimer ce que voulait dire ce dialogue. Je l’ai fait traduire par un officier français d’Addis-Abbeba, un de mes amis — je ne sais pas ce qu’il est devenu, c’est loin, Les perles de la Couronne… — Alors j’ai dit à ce garçon ce que Sacha Guitry voulait exprimer et il me l’a traduit, et je l’ai dit de cette façon, en éthiopien. C’est ce qui donne du caractère à la chose, c’était rigolo comme idée.

– Mais votre grand rôle avec Guitry, c’est dans Désiré.
Un rôle très amusant. Mais ce n’est pas moi qui l’avait créé au théâtre, c’est Betty Daussmond. Betty, une grande comédienne, j’avais une admiration folle pour elle. J’ai joué avec elle à mes débuts dans La danseuse éperdue de Fauchois. Il y avait de quoi la regarder, celle-là.

– Maintenant, on a l’impression que le rôle a été écrit pour vous !
Vous trouvez ? Je ne me rends pas compte, vous savez. Je l’ai fait au cinéma sans l’avoir vu au théâtre. C’est un beau rôle en tout cas. Quand c’est un beau rôle, c’est joué par tout le monde, non ? On n’a pas de mérite.

– On a retrouvé le découpage de La loi du 21 juin 1907, un court-métrage qui n’a été projeté qu’une fois, lors de la Nuit du Cinéma en 1942. Avec Marguerite Pierry qui faisait l’ouvreuse dans la salle et dialoguait avec l’écran (4) !
Il y avait Gravey, et un metteur en scène qui avait toujours des gants, impeccable…

– Marcel L’Herbier ?
Ça devait être un gala, j’en suis sûre. Il avait cette spécialité, Sacha, il en faisait tous les deux ou trois ans, il réussissait ces trucs-là, c’est fou. Sacha Guitry avait aussi la réputation de tourner très vite. De toutes façons, on ne s’appesantit pas au cinéma, ça va vite pour tourner. Si des types mettent un an à tourner une scène, alors, hein… mais c’était sa spécialité.

– Il ne vous faisait pas répéter ?
Ecoutez, on vous donne un rôle, vous l’apprenez déjà. Mais c’était un type rapide, ça c’est vrai.

– Michel Simon disait qu’il préférait la première prise qui était la plus spontanée.
On est plus vrai, plus spontané. Tout le monde est un peu comme cela… Je préférais que cela marche bien à la première prise !

– Il vous arrivait de demander de faire une nouvelle prise ?
Jamais. Je m’en rapporte absolument au metteur en scène dans ces cas-là. Et puis, l’acteur n’a pas grand-chose à dire.

– Vous avez tourné des scènes huit, dix fois ?
Non, heureusement pour moi, je n’ai pas eu ce truc-là ! Parce qu’alors, ça devient une seringue… Je suis un peu comme Michel Simon dans ce cas-là !

– Sacha Guitry était-il dans la vie comme sur la scène ?
Tout à fait pareil… C’est-à-dire qu’il jouait tout le temps, Sacha. C’est peut-être lui qui était dans la vérité, c’était sa nature. Il était né comédien, cet homme-là. Avec sa voix grave, une très jolie voix de théâtre. Il ne devait pas avoir fait beaucoup de muet…

– Il y a même des articles de lui où il disait beaucoup de mal du cinéma muet !
Ça ne m’étonne pas. Parce qu’il n’en faisait pas… C’est de la jalousie (rire). Il devait se dire : « Qu’est-ce que je vais leur passer quand ça va être parlant ! »

– Vous avez fait de grands voyages avec Sacha Guitry.
Quelques voyages avec Jacqueline Delubac, sa femme. En Italie, à Vienne, à Budapest… Nous avions été chez le célèbre cuisinier de pâtes à Rome, célèbre, célèbre, célèbre. Si on ne dit pas son nom, ce n’est pas drôle. Sacha n’avait pas joué en Italie. Il ne le connaissait pas, pas plus qu’il ne connaissait Delubac ou moi. On s’installe à table. « J’aimerais bien voir votre livre d’or » dit Sacha à ce type. Un vrai cabot, le type italien incroyable, il avait la fourchette d’or. Sacha feuillette le livre d’or et sort son stylo pour signer. L’autre fait : « Oh, touchez pas »… Il a embarqué son livre, il avait la frousse ! Le type a arraché le livre. Sacha riait, mais riait jaune. Jacqueline et moi, vous pensez si on riait ! Il est célèbre ce type-là, le roi du macaroni, avec ses petites fourchettes en or ! On n’a pas eu de fourchettes, rien du tout…

– Il vous est arrivé aussi une aventure à Gênes.
Moi je me levais tôt, j’allais voir ce qu’il y avait de curieux, tandis que Jacqueline et Sacha se levaient à midi. Un jour, il me demande : « Qu’est-ce que vous faites demain matin ? » —« Demain, je vais visiter le cimetière de Gênes… — Ah bon… Vous y allez vers quelle heure ? — Vers dix, onze heures. — Pour une fois, j’ai envie de voir le cimetière de Gênes. Est-ce que je peux me joindre à vous ? » Jacqueline ne se levait pas du tout. « Si vous voulez, d’accord; c’est très bien ». Nous commençons à visiter avec le guide, un type très théâtre, un acteur, fringué, la petite cravate de chat, tout ça, qui nous faisait voir toutes les tombes célèbres : le mari qui a trompé sa femme qui lève les bras, qui crie, qui vous jette des oeufs… Ça vaut le coup d’être vu ! C’est tombé au moment où l’on inaugurait le colombarium. Il y avait peut-être deux mois que cela marchait. Le type, quand il a été dans la salle, a dit : « C’est extraordinaire, il faut que vous vous mettiez chacun là. Vous, vous allez vous mettre au fond… » Parce que : « Echo, Echo, Echo (murmuré) Formidable Echo, Formidable… » (en hachant les syllabes). Il y avait deux ou trois cercueils qui attendaient d’être grillés… « L’Echo ! » Son écho, le gars… « Madame, vous allez vous mettre là » Parce qu’il fallait que des deux côtés, chacun se réponde. Moi, je me mets à un endroit et Sacha de l’autre côté… Maintenant, il nous dit à tous les deux : « Chantez, chantez ! » Sacha fait : « Mais je ne chante pas… » Alors moi, je commence à chanter : « je t’ai rencontré simplement… » Sacha répond : « Et tu n’as rien fait pour chercher à me plaire… » (rires). Le type était content de son écho, il fallait voir ça… Ils auraient du le garder dans leurs archives !

– En Autriche, vous avez rencontré Max Reinhardt.
Il nous a reçus, tout seul, chez lui, dans son palais de Salzbourg. C’était impressionnant, pas de bruit, et puis vraiment impeccable, tous les objets étaient mis là pour une représentation. J’ai dit à Sacha : « On attend le « Silence, on tourne » ». Parce qu’il n’y avait aucune ambiance, vous comprenez, pas de rigolade !

– Vous deviez aussi aller en Amérique, pour l’inauguration du Normandie.
Je suis allée en Amérique, mais pas avec Sacha Guitry. Mais là, nous devions y aller sur le Normandie, j’avais la cabine 32, lui avec sa femme une superbe cabine… On devait jouer une scène, c’était la découverte de l’Amérique, je faisais une bonne femme qui arrivait en Amérique avec Christophe Colomb. J’avais même appris un pas de danse espagnole… Mais j’ai rendu ma place, je croyais que j’aurais le mal de mer. Je n’ai pas voulu partir, c’était la peur, c’est vrai, c’était sincère… Mais on n’a pas le mal de mer sur ces bateaux-là, c’est ce que m’avait dit Volterra, qui était mon directeur à Marigny. Sacha, il n’aurait pas travaillé, il avait le mal de mer, il entrait dans sa cabine, il n’en sortait pas… Je l’ai averti à la dernière minute. Sacha n’est pas parti, sa femme non plus. C’est Valentine Tessier qui est partie, elle a joué je ne sais quoi… Sacha était furieux, et il m’avait envoyé une dépêche :
« En vérité, je vous le dis, / Ce n’est pas encore cette fois, / Que vous verrez le Normandie; / J’ai compris que vous marronniez / De jouer en ma compagnie; / Restez donc sous les marronniers / Du théâtre de Marigny ! »

– Sacha Guitry vous a même demandée en mariage !
Oui, il m’a proposé de l’épouser. Moi, je n’aimais pas le chiffre cinq, déjà ! Ne pouvant pas lui dire non — je ne veux pas me marier, jamais — ne pouvant pas dire cela, j’ai trouvé une astuce, je lui dis : « Si, c’est possible… à une condition. — Laquelle ? — C’est que le Pape nous marie ! » Il répond tout de suite : « Ça n’est pas impossible… » Il avait réponse à tout.

– Avec Hôtel du Nord, vous avez retrouvé Marcel Carné.
Je l’ai retrouvé dans un film où il était metteur en scène, son troisième ou quatrième grand film.

– C’est lui qui faisait la distribution ?
D’abord, il y avait un monsieur qui faisait le scénario. Dabit était mort, c’était l’hôtel où il avait été élevé, avec ses parents qui tenaient cet hôtel. Et l’homme qui a eu la grande joie de faire le dialogue était Monsieur Jeanson, qui avait choisi les interprètes, naturellement.

– C’est le dialoguiste qui choisissait les interprètes ?
Dans un cas comme ça, c’était, malgré tout, le type qui faisait les dialogues. Je n’aurais pas pu jouer le rôle de Jean-Pierre Aumont, pas plus qu’il n’aurait pu jouer le mien ! Attention, parce qu’il faut se méfier de tout ce qu’on dit aujourd’hui : c’était d’accord avec Marcel Carné, avec le producteur… Tous étaient d’accord. Mais Jeanson écrivait pour Jouvet, c’était fait sur mesure. Peut-être avec d’autres acteurs, aurait-il fait d’autres rôles, au fond. En tout cas, c’était inventé. Je n’ai pas le souvenir du roman, mais je pense que les scènes écrites pour nous sont inventées. Oui, pour Jouvet, pour Périer, pour Blier

– Jouvet n’aimait pas le cinéma ?
Il disait le faire pour sa vie économique. Moi, il ne me l’a pas dit. Cet homme avait l’air d’aimer tellement son métier… En tous les cas, cela lui a réussi, le cinéma ! Ce film de Feyder qui se passe en Belgique, La kermesse héroïque… Il a réussi beaucoup de choses au cinéma. Une grande sympathie de camarade, ne troublant pas l’autre interprète…

– Avez-vous connu Jean Giraudoux ?
Très bien. Je crois même qu’il a lu la première fois La folle de Chaillot chez moi, quai Conti… Infiniment sympathique, très fin… Son fils avait demandé à plusieurs comédiennes, à Marie Bell, à moi, de reprendre le rôle de Moréno. Cela ne m’allait pas du tout. Et j’aurais dû aussi reprendre le rôle de Bogaert dans Amphytrion. Je n’ai pas pu le faire. Mais pour ce qui était de La folle de Chaillot, cela ne me plaisait pas. Je n’aurais rien apporté à cette pièce, j’aimais le rôle, mais je ne me voyais pas là-dedans du tout. Ni Marie Bell, ni moi ne l’avons fait…

– Dans Le jour se lève, vous aviez Gabin comme partenaire. Etait-il « bon camarade » ?
Oh oui. Il n’a pas du tout la réputation de mauvais camarade, Gabin. Avant que je le connaisse dans Le jour se lève, je le connaissais dans la vie, on était des camarades.

– Il y a une scène du film qui a été censurée, on vous voyait sous la douche.
Ça ne s’était pas fait beaucoup encore. Et ça s’expliquait parce que ce type, Gabin, allait plaquer cette femme-là. Il était très amoureux de la petite, la petite fille, la petite jolie. C’était bête de l’avoir enlevée, non pas pour le corps nu ni rien de tout ça, mais c’était l’idée que… ce type disait, en regardant cette bonne femme-là qui n’était plus un bébé : « Mais… elle n’est pas si toc que ça… » C’était ça que la scène suggérait. L’idée poétique était très jolie.

– La musique était de Maurice Jaubert.
La musique était très belle. C’est une symphonie. Aussi belle que le film… Il avait du talent, Jaubert. Je l’ai connu surtout là, il s’amusait, il était enfantin. Il faisait des farces, et d’une drôlerie…

– Il vous en a fait ?
Moi, sûrement ! Je les ai oubliées, mais il en faisait à tout le monde ! Il venait sur le tournage, c’était assez naturel. Peut-être à ce moment il n’avait pas fait la musique. Peut-être s’inspirait-il des personnages pour faire quelque chose… Nous l’avons perdu à la guerre. Quand on pense qu’un type comme ça a été tué, c’est tragique.

– Comment était Jules Berry ?
Il ne faisait ni rire, ni rien. Il devait toujours penser : « je tire à 5 ou je ne tire pas à 5 ? » Il était hanté par le jeu… Mais toujours avec le sourire, adorable. On ne l’entendait pas beaucoup, Jules Berry, mais c’était un charmant camarade, un enchantement de jouer avec un type comme ça.

– Quelle est la qualité que vous appréciez le plus chez vos partenaires ?
C’est un piège ?… La simplicité ! En tout, j’aime la simplicité. Eh bien, voilà un acteur qui était simple, très simple… L’acteur qui a un arsenal, cela ne m’épate pas. Je préfère une grande simplicité. Justement, des gens élégants, comme Gary Cooper en Amérique, Hans Albers à Berlin…

– C’est Michel Simon qui a été le plus souvent votre partenaire…
C’est plus long le théâtre, quand on joue 400 fois, 300 fois des pièces, Le bonheur mesdames, Les oies du Capitole, des revues de Rip, Fric-Frac… Au cinéma, ça nous est arrivé aussi, dans des films plus ou moins bons… Circonstances, à mon avis, c’est presque son meilleur rôle. Je l’adore dans ce juge. Le personnage du roman d’Arnac s’appelait Marie qu’a d’ça, c’était bien plus joli comme titre que Circonstances atténuantes qui fait roman policier…

– Michel Simon était-il facile sur un tournage ?
Oui, facile, et puis, vous savez, le type pas facile, quand il tombe sur des numéros qui le mettent en boîte… C’est très difficile d’embêter quelqu’un, les gens ne se laissent pas faire ! C’est comme Raimu : grogner, c’était un jeu. C’était pour s’amuser qu’il faisait cela. Avec Michel Simon, on s’entendait bien.

– Vous m’aviez raconté que vous vous amusiez plus en vous racontant les intrigues du plateau que l’histoire du film…
Ça devait être un navet célèbre. Il y a de tout quand on tourne.

Vous acceptiez tous les rôles ?
Il y en avait que je n’acceptais pas. Ou que je ne me sentais pas capable de faire, il y a aussi ça, il n’y a pas que le choix. Il y a des trucs où on se dit : « Ça ne marchera pas pour moi ». Il y a aussi une honnêteté vis-à-vis de soi. Même quand le rôle est bon. Et puis souvent, j’étais prise par autre chose.

– Au cinéma, vous parlez souvent l’argot, mais cet accent parisien, vous ne l’avez pas en réalité !
Je le quitte quand je veux. Vous savez, Raimu quittait son accent marseillais comme il voulait… L’homme au chapeau rond, il n’a pas l’accent marseillais. C’est un type très fort ça, un géant. Pour moi, il y a lui et tous les autres. Cela ne prouve pas d’amour pour lui. C’est une constatation, pas d’erreur !

– C’est quelque chose dont vous jouez ?
Je me servais de mon accent, j’aurais été bien bête de ne pas m’en servir ! Ecoutez, Maurice Chevalier, je crois, il s’est servi de son accent, Mistinguett aussi, non ? Seulement, je le quittais. La preuve, c’est que je jouais la tragédie…

– Laquelle ?
Une des plus grandes, Un tramway nommé Désir. C’est toutes des tragédiennes qui l’ont créée. Si je m’étais mise à vouloir faire de l’accent là-dedans, cela n’aurait rien voulu dire.

– Vous avez aussi joué Phèdre à la radio.
C’est pas plus difficile qu’autre chose quand on quitte son accent… C’était bien plus difficile de jouer Un tramway nommé Désir : que des tragédiennes ! La descente d’Orphée, une tragédienne… Un otage, (5) une grande tragédienne qui a créé le rôle… Ça, c’est le métier des acteurs, il n’y a pas à s’épater !

– Vous aviez joué Fric-Frac au théâtre avant de tourner le film.
Je préférais Fric-Frac au théâtre, je ne sais pas pourquoi. Peut-être le côté nouveau de ce théâtre. Ça a été un immense succès pour Bourdet. Le jour de la première du spectacle, il était nommé administrateur du Français ! La plus grande Générale qui soit. Le soir, je soupais au Café de Paris avec Mountbatten, le Gouverneur de l’Inde, lui, sa femme… Pour vous dire la qualité de la première, c’était pas ordinaire. Il était superbe, plus beau que son neveu. Quelle fin tragique, il a été tué en Irlande… Une beauté qui ne savait pas, qui ne fait pas le beau.

– Vous avez connu des acteurs qui faisaient le beau ?
C’est leur métier, au fond c’est naturel, on ne peut pas leur reprocher… Si un acteur ne fait pas de choses comme cela, qu’est-ce que c’est ? Un crémier !

– Bourdet venait sur le tournage de Fric-Frac ?
C’était un auteur merveilleux aussi pour jouer : il n’était pas encombrant, il venait, bien sûr, mais pas au tournage. Tout ce théâtre de Bourdet est remarquable. Il n’y a qu’une pièce que je n’aimais pas : c’est Père. Il y avait Larquey, là-dedans… Je l’aime moins. Mais j’ai joué des centaines de fois Fric-Frac avec Victor Boucher et Michel Simon.

– On a repris Les temps difficiles au Palais-Royal.
J’aime beaucoup aussi.

– Avec Denise Grey.
Oui, mais c’est Marguerite Deval qui avait fait cela, probablement. Oui, bien sûr, Denise Grey, c’est une vieille dame, quoi ! Elle a fait les vieilles dames à vingt, vingt-cinq ans, elle était grand-mère à trente ans, pensez si elle connaît le truc ! Et comme elle a une santé unique, une fraîcheur unique, ah, il n’y en a pas d’autres pour faire les grand-mères ! Alors, arrière-grand-mère, aïeule, bisaïeule… chacun son truc !

– Victor Boucher avait aussi créé La fleur des pois qu’on ne redonne plus aujourd’hui.
On l’a redonné une fois, en 1960, au Palais-Royal, avec Francen qui était épatant dans le rôle créé par Saturnin Fabre. On se demande comment Francen faisait pour être aussi merveilleux dans ce rôle comique, alors qu’au cinéma, il jouait des rôles dramatiques, genre Lucien Guitry. C’est rigolo ça, ils étaient marqués par d’autres personnages.

– Comment était Victor Boucher ?
Victor Boucher, c’était une entité, un cas… Il parlait à peine, il arrêtait tout le monde ! C’était un peu comme Aristide Briand à la Chambre, avec une voix pas grande du tout, il arrêtait tout le monde. J’y allais surtout quand il parlait, je le savais d’avance. Il avait un peu l’accent de Nantes : « je vais vous dire une chose… eune cheuse… » Il y aurait eu un gueulard, l’autre arrivait, parlait à peine : fini, on n’écoutait que Briand ! C’est l’orateur-né, le tribun, et sympathique en même temps !

– Vous alliez souvent à la Chambre des Députés ?
Quand j’ai quitté la sténo, pour m’entraîner, j’avais des amis qui me faisaient rentrer à la Chambre. J’ai vu la rentrée de Malvy, il s’était trouvé mal, il s’est mis en arrière… C’était tout préparé ! Et puis j’ai vu souvent Briand, Tardieu. L’évacuation de la Ruhr, avec Herriot, j’étais là. Il roulait de la gauche à la droite, un clown, il était drôle ! Plus tard, j’ai vu la rentrée de Thorez, de Gaulle devait être président du Conseil. La salle était pleine, tous les types étaient endimanchés, c’est la seule fois où j’ai vu de Gaulle.

– Vous vous intéressez à la politique ?
Je l’ai toujours suivie. Du reste j’ai eu un parent en politique, Marius Viple. Quand on a tué Jaurès, c’est lui qui arrivait avec la dépêche. Jaurès a dit : « Ah, voilà Marius » Il pensait qu’il n’y aurait pas la guerre. Et il arrivait avec la dépêche contraire, Marius : c’était la guerre… Marius Viple était mon cousin, il a été au Bureau International du Travail, une immense situation politique. Mais moi, je n suis pas du tout pour faire de la politique. Je préfère de bonnes répliques de théâtre à des choses politiques ! Ils n’en ont pas tellement. Ils auraient pas mal fait de demander à Jeanson des répliques…

– Vous trouvez que les hommes politiques sont de bons acteurs ?
Aujourd’hui, je trouve qu’ils savent tous jouer. Ils travaillent, ces gens-là. Gémier travaillait avec Briand, des cours privés c’est une façon de parler, il suivait les conseils de Gémier… Chez Simon, il y a eu des hommes politiques.

– Est-ce que vous connaissiez Caillaux ?
Il aimait beaucoup rire, il allait à toutes les revues de Rip. Dans les revues, on mettait tous les politiciens comme le fait aujourd’hui Le Luron. Caillaux n’avait pas un poil sur le caillou, et dans la revue, il y avait un type tout chauve qui arrivait en chantant : « je me suis fait couper les cheveux »… Caillaux s’est levé dans la salle pour applaudir !

– Vous avez tourné Madame Sans-Gêne. C’est votre premier film avec Roger Richebé, et vous retrouviez Albert Dieudonné en Napoléon.
Il était remarquable en Napoléon, personne d’autre que lui… Il était le fils d’un antiquaire, un peu de la jeunesse dorée, il n’était pas un type qui avait fait ses premiers pas dans des petits théâtres, pas du tout. On donnait une Madame Sans-Gêne à l’Odéon, au moment où il tournait, et il disait à ses copains : « Allons voir comme ils me jouent »… J’adore ça (Arletty pouffe comme une petite fille). C’est incroyable ce type-là, ce type qui avait joué Bonaparte, je l’ai retrouvé avec les mensurations de Napoléon à l’âge qu’il avait ! Il était d’ailleurs très bon dans ce Napoléon de Madame Sans-Gêne. Excellent. Vous l’avez vu ?

– Vous aussi vous étiez excellente !
Oh, les présents sont toujours exclus ! (rire). C’est un très beau rôle, un rôle de femme. Richebé a fait une bonne Sans-Gêne. Je l’avais vue par la Miss à la Porte Saint-Martin. Je ne l’avais pas vue par Réjane qui l’avait créé. Miss était très bien.

– On arrive aux Visiteurs du soir…
C’est du sur mesure aussi tout ça. Tous avaient de beaux rôles. Quels jolis dialogues ! Marie Déa, c’est une adorable comédienne, gentille… Jules Berry, remarquable… Et surtout un acteur que j’adorais, c’était Herrand, un grand ami. Il était de Puteaux, et moi de Courbevoie, il y avait une espèce de complicité, ça fait chic, c’est tout ce qu’il y a d’élégant ! Cuny était très bien le personnage, quand on arrive devant le château…

– On a dit que l’idée du film viendrait d’un ballet créé par Serge Lifar à l’Opéra. Le chevalier et la damoiselle, de Philippe Gaubert (6).
C’était un très beau ballet, avec des décors de Cassandre, Solange Schwartz qui dansait… C’était merveilleux ce décor. Je vois surtout les décors, la beauté des danses, mais vous dire le sujet… Ça a eu un succès fou. Moi, j’étais très balletomane à cette époque-là, j’étais tout le temps fourrée dans les ballets. J’habitais le Plaza, et on me permettait d’arriver aux répétitions. C’était passionnant pour moi… Un matin, j’ai vu Stravinsky — l’expression « en bras de chemise », ça se dit ? — Stravinsky faisait répéter en bras de chemise, j’assistais à toute la répétition… Alors ils auraient eu l’idée, en voyant ce ballet, de faire Les visiteurs du soir, de tomber dans le médiéval, en somme ? Ça, je ne le savais pas…

Ce qui est frappant, c’est cette idée d’une Bourgogne médiévale pour tourner la censure. Il y a beaucoup d’allusions dans le film…
Tout était allusif. C’est ce qui faisait la force de ce film. Parce que dès qu’on passe d’un siècle à quatre-cinq siècles, on peut dire beaucoup de choses. Il s’en est servi aussi, notre cher Jacques Prévert, dans Les enfants du paradis. Mettez ça en moderne, ça ne serait peut-être pas passé. Avec un siècle, c’est différent…

– Le Diable, c’est l’ennemi ?
Oui, sûrement. Il aurait fallu poser ces questions à Jacques.

– Jules Berry est le Diable, mais vous êtes sa fille, c’est un rôle très ambigu, qui est double…
Je suis sa fille de toute façon. Elle redevient femme, tout ça… L’ambiguité, c’est ce qui faisait le charme de ce film.

– Dominique est un androgyne, qui séduit pour faire le mal.
Malfaisante… C’est un rôle de tragédie. Il était bien là-dedans Berry, énigmatique, pas conventionnel du tout.

– Pour le public, le coeur qui battait, c’était le coeur de la France…
Ça alors, je ne sais pas. J’ai vu ce coeur qui se balladait sur la voiture ! C’était peut-être le coeur de la France, je n’en sais rien. Je n’ai pas cherché beaucoup cela…

– Audiberti a écrit une très belle critique : « Sous les flots de lumière sourdement azurée du film de Carné, nous proclamons que ces Visiteurs, aux heures d’angoisse, nous apportent un puissant témoignage de la vitalité du spirituel en soi ». (7)
C’est beau, ça. Très Audiberti. Il pouvait se permettre de dire beaucoup de choses sous ça. Et c’est poétiquement dit…

– C’était une critique parue dans Comoedia.
Un journal qui s’est arrêté à ce moment-là, on ne l’a plus vu après, il n’a pas survécu à la guerre. Audiberti, je l’ai connu après.

– Est-ce que le tournage a été très difficile ?
Pensez, il n’y avait pas beaucoup de tissus. On manquait de beaucoup de choses. Même les chiens de chasse étaient étiques ! On tournait un peu à Paris, à Montmartre dans le grand studio, et à Nice.

– Et pour les extérieurs dans le midi ?
Vers Tourette. Des endroits qui étaient ravissants.

– Carné préférait travailler en studio ?
Selon les films. Hôtel du Nord a été tourné en studio, mais avec quelques extérieurs malgré tout.

– Kosma et Trauner n’ont pas signé leur participation au film.
Ils étaient là, ils travaillaient, ils se promenaient. Ils étaient tous très unis, d’accord avec Wakhévitch qui passait aussi. Mais pour signer, c’est Wakhévitch et Thiriet. Ils étaient à Cannes, à Nice, tous là.

– Vous n’avez pas eu de problèmes avec votre rôle ?
Non, j’étais tellement bien préparée. Vous savez, avec des as comme Prévert… Il aimait tellement les femmes et les acteurs, Jacques, il faut aimer les acteurs pour leur faire des rôles pareils.

– Vous l’avez retrouvé pour Les enfants du Paradis.
C’est qu’on voudrait le retrouver tout le temps, ce type-là ! Tout ce qu’il a fait, partout où il a fait des dialogues, c’est extraordinaire. Qu’est-ce qui a fait les dialogues de Quai des brumes ? C’est lui. « T’as d’beaux yeux » c’est lui ! Vous comprenez qu’on le recherchait, oh la la…

– Le tournage a été encore plus long que pour Les visiteurs du soir.
Très long, parce que là, nous nous sommes arrêtés. Il y a eu le débarquement en Sicile. Alors là, il y a eu un arrêt, et nous sommes redescendus bien après. Mais Le Vigan qui avait des raisons d’avoir peur parce qu’il croyait qu’on allait l’arrêter, lui, il n’est pas redescendu. Il a fallu le remplacer par Pierre Renoir qui a été très bien, mais cela avait été tellement conçu pour Le Vigan… Il était tellement drôle, parce qu’il était habillé dans son costume de scène, il était partout, au bistro, partout pour briser son costume ! Et il avait un faucon empaillé sur le bras. Evidemment c’était une autre création avec lui. C’est la chose qui manque. Malgré le génie de Renoir, il n’a pas le pittoresque de ce mec-là, vous comprenez, c’est un tordu. Je vous dit qu’il se promenait dans les rues, chez le bistro, habillé comme ça, en « marchand d’habits » ! C’était en or…

– Vous étiez Garance…
Ça, c’est la folie poétique qui se passe dans la tête de Monsieur Prévert… C’est un des plus beaux personnages de femmes du cinéma. Il y a peut-être Autant en emporte le vent, je ne sais pas… C’est tellement sur mesure tout ça ! La force de Prévert c’est que, quand je pars dans une calèche, qu’elle se perd dans la foule du boulevard du Crime et qu’elle s’en va… eh bien, on ne sait pas si elle ne va pas revenir dans le puits, quelque temps après. Prévert a bouclé la boucle : elle partait, mais comme on ne savait pas d’où elle venait quand elle était dans le puits, elle pouvait très bien y revenir…

– Et après…
Après, il y a eu… Parce que de tout le début de 44, je n’ai rien fait. On a peut-être fait deux raccords jusqu’à la Libération. Je vais dire comme Sacha Guitry : « Quand avez-vous été arrêté ? — Le jour de la Libération ». Et alors là, je n’ai plus rien fait. Très longtemps après, j’ai tourné des films qui n’ont pas vu 1e jour. C’est moi qui ai trouvé toute l’organisation du film de Belle-Ile qui s’appelait L’Ile aux enfants perdus. Elle était bien perdue en effet… J’avais dit : « je ne reviendrai qu’avec mon équipe Carné, Prévert… » Et puis des jeunes comédiens : Reggiani, Martine Carol, vous voyez le genre, Teynac, Carette, oh la la, Jean Tissier… On n’a pas fini le film.

– Vous en aviez tourné beaucoup ?
Presque la moitié.

– Il n’y avait plus d’argent ?
Surtout c’était fini, c’était raté, et voilà. Cela arrive dans la vie, pour les plus grand trucs… Il y en a encore un autre que je n’ai pas fini, Buffalo Bill et la bergère, avec une musique ravissante de Dudan. Cela s’appelait : « Il faut y croire encore une fois », mais il n’y avait rien à croire… (rire). J’ai cru que je ne ferai plus jamais rien. Et là-dessus est venu Portrait d’un assassin. Il y a Brasseur, Stroheim, Berry, Dalio

– Vous êtes-vous bien entendu avec Stroheim ?
Très bien entendu. Seulement, il m’observait, sachant ce qui s’était passé dans ma vie. Nous avions déjà tourné ensemble dans Tempête sur Paris. J’avais adoré Tempête. C’était très amusant, très comique, toute la partie avec Dalio, ah ça ! Et le petit chien, c’était lui le roi du film, il était tellement fort, le chien ! Il y avait Carette qui était très drôle… Mais je n’étais jamais avec Stroheim. Cela arrive dans des films : vous tournez dans le même film et vous ne pouvez jamais vous voir, ce qui était arrivé dans Tempête. Et là, j’étais là. Comme cet homme était intelligent, il devait analyser tout ce que j’avais pu faire de 40 à 44, tout ça, vous voyez. Quand j’étais avec lui dans ma scène, moi je sentais qu’il ne jouait pas avec… je devais m’appeler Marcelle ou je ne sais quoi, madame Martha. Il ne jouait pas avec Martha, mais avec Arletty. Moi je jouais avec Stroheim. Dans ses yeux, je voyais qu’il avait l’air de dire : « Qu’est-ce qu’elle a pu faire pendant l’Occupation ? » C’est très drôle, c’est une espèce de paradoxe du comédien, c’est là que j’ai jugé une chose forte ! Personne ne pouvait s’en douter, c’est moi dans ma petite tête de piaf qui voyait bien qu’il ne jouait pas avec Martha… Un type très fort dans son business. Un type qui arrivait avec une minerve, qui se met un faux bras…

– Nous avons retrouvé un article de l’Ecran Français, en juin 1948, où l’on annonçait que pour vos « nouveaux débuts », vous alliez jouer Madame Bovary.
Il y a eu la proposition de Serge de Laroche, c’était un très bon ami. Je n’ai pas le souvenir du scénario, mais l’idée de Bovary, oui. Il transposait cela. Je ne crois pas qu’il ait tourné le film, Serge. Il n’y a que le film de Renoir avant la guerre. Valentine Tessier a eu un grand succès là-dedans : Bovary était très Valentine, c’était une Bovary, Valentine !

– Vous avez retrouvé Richebé pour Gibier de potence.
C’est un film que j’ai beaucoup aimé, je trouve que c’était une création de l’auteur, de Jean-Louis Curtis. Peut-être ce qui a gêné, c’est le titre, ça fait policier. Ce n’est pas dans ce sens qu’on l’a fait. Marchal est remarquable. J’étais une espece de proxénète qui protège un type un peu pédérastique, le dirige… C’est bien, le dialogue de qualité, et tout.

– Dans L’air de Paris, qu’a tourné Carné en 1954, vous étiez la femme de Gabin.
On n’est pas allé fort dans ce film-là. Il fallait aller fort dans la pédérastie, ce n’était pas assez dit, ce type qui avait son andro-pause et qui était amoureux tout d’un coup d’un garçon, d’un boxeur. Mais comme on n’est pas allé loin, ça ne finit pas… Elle devait être jalouse d’un homme, cette bonne femme-là, mais il fallait le marquer, parce que d’une bonne femme elle aurait pu être jalouse, mais d’un jeune homme, c’était bien plus grave. Qu’elle souffre d’une bonne femme, c’était normal, cette femme qui vieillissait, mais alors-là, d’un bonhomme, cela aurait été plus cruel, d’un jeune homme surtout… Mais Gabin n’avait pas voulu aller loin là-dedans, car cela faisait un peu… ça déclasse un peu…

– La même année, vous avez tourné Huis-clos, la pièce de Sartre.
C’était intéressant, c’est lui qui est venu me le demander. J’avais vu la pièce bien avant. Et Gaby Sylvia restait la créatrice de la pièce. Gaby était là, et moi je faisais le rôle de la postière qui était amoureuse, enfin, lesbienne.

– C’est la seule fois où vous avez tourné avec une femme metteur en scène, Jacqueline Audry.
Elle était très forte. Elle avait fait Gigi. Elle avait l’étoffe d’un metteur en scène, elle était calée, cette femme-là. Sartre ne venait pas beaucoup. Son secrétaire, Jean Cau, représentait Sartre.

– Vous avez fait partie du jury du festival de Cannes en 1956. Est-ce que cela vous a intéressée ?
C’était intéressant, parce que j’avais mes yeux qui voyaient tout. Je voyais tous les films qu’on me disait de voir, avec une grande conscience.

– C’était l’année ou Bergman a été primé pour Sourires d’une nuit d’été.
C’était merveilleux, un peu traité à la Feydeau, mais par un oeil suédois. Un très beau film. C’était là que Picasso avait fait toute une entrée au Palais, habillé en costume 1900… C’était l’année d’un grand jury. Il y avait Jeanson. C’était lui qui m’avait placée là. Il voulait même que je sois présidente, pour emmerder les autres bonnes femmes qui étaient là. Je lui donnais des grands coups dans les jambes. Il zozottait, Henri : « Non, non ! Arletty, présidente ! Présidente, Arletty ! » Pour me faire des ennemis ! Il avait trouvé ça, lui ! Il était adorable ! J’ai tourné Maxime après, il m’a fait un rôle charmant, la maîtresse d’un vieux général joué par André Brunot, que j’adorais dans la vie. Je crois qu’il s’était trouvé aussi dans Hôtel du Nord, dans le dîner, il devait être quelque chose. C’est une joie de tourner avec cet homme-là.

– Il y a votre fameuse réplique…
J’avais trouvé, il m’a laissé dire. C’est pour cela que Jeanson faisait des rôles sur mesure. Forcément, il entendait comment on dirait les rôles. C’était une espèce de musicien, ce Jeanson ! J’avais à dire une phrase, alors au lieu de dire comme tout le monde aurait dit : « Je suis zavare », j’ai dit : « Je suis… hhha­vare »… Ça, c’est des trucs d’acteur. Mais lui devait se dire : « Elle va le dire comme ça »… J’avais aussi le dernier mot du film, qui était un très bon mot. Mais ce mot plaisait à Charles Boyer… Moi, un jour je vois que tout le monde est nerveux sur le plateau… « Mais qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qui m’arrive encore, j’espère bien qu’il va pas m’arriver une tuile terrible ! Il y a quelque chose, dites-moi ce qui se passe… — On voudrait vous demander que vous ne disiez pas cette réplique-là. — Mais laquelle ? » On me dit la réplique qui était la meilleure réplique du film ! Je dis : « Ce n’est que cela ! Donnez-la à qui vous voulez, je m’en fous complètement ! » Vous comprenez, croyant que c’était une catastrophe qui m’arrivait… (rire). C’est Jeanson qui me l’avait donnée. Le cher Charles Boyer l’a voulue, on lui a donnée.

– Il y avait aussi Michèle Morgan dans le film. Comment était-elle ?
Oh, je ne sais pas, je ne faisais pas attention. Elle avait son rôle, j’avais mon rôle, c’est tout. Elle était correcte, tout ce qu’il y avait de plus correcte… Comme si on lui demandait, elle pourrait dire que j’étais correcte. Ce n’est pas ma camarade dans la vie du tout. Quand je dis que Carette était mon camarade, ça c’est autre chose ! Quand je dis que Marie Déa était ma camarade, ça c’est autre chose ! Mais là, les acteurs passent…

– Et vous avez trouvé Verneuil très différent des cinéastes avec qui vous aviez travaillé ?
Il connaît admirablement son affaire. J’ai beaucoup aimé ce qu’il faisait là-dedans. Très diplomate avec les femmes. Un grand technicien aussi.

– La musique était de Van Parys. Est-ce que vous aviez eu des chansons de lui ?
Seulement quand j’ai chanté chez Fyscher, la boîte de nuit très sélect, extraordinaire, avant la guerre de 39 : c’était lui qui tenait le piano. Il accompagnait Yvonne George, Gaby Dombreuse, Lucienne Boyer, il accompagnait tout le monde, devant un petit piano droit. Il m’avait demandé de chanter Deux sous de violettes dans le film d’Anouilh, pour le générique (8).

– Et avec Georges Auric ?
Avec Georges Auric, j’ai dû créer la chanson qui est dans Moulin Rouge. Jouvet et moi devions être là, c’était pour nous. J’ai travaillé la chanson mieux que j’ai jamais travaillé la chanson. D’abord il était très sévère… Et puis, voilà que le temps passe, la guerre, on ne fait pas le film… Un jour, je vais voir le film d’Huston avec une amie qui est très musicienne, et voilà qu’à la sortie, je chantais la chanson que j’avais complètement oubliée. Elle me dit : « Vous dites que vous n’apprenez pas vite ! Ça c’est curieux. Il y a un mystère… » Je vais souper et qu’est-ce que je vois, sortant d’une générale, Auric qui vient me trouver : « Hein, les paroles de Jeanson étaient bien plus jolies que celles-là » Alors, ça y était, j’ai réalisé qu’en effet on avait travaillé cette chanson ! Après, j’ai même dû aller déposer pour lui, car il y avait un Américain qui l’attaquait en disant que c’était un plagiat. Je suis allé déposer comme quoi j’avais vraiment chanté cette chanson, ou du moins qu’on l’avait travaillée. Il y avait Jeanson, tous les types qui étaient là, à l’ambassade d’Amérique. On vous fait prêter serment sur la Bible. Bon alors, moi, je fais mon petit truc, je prête serment et tout, taratata. Et une fois que j’ai été dans la salle, j’ai dit à Jeanson : « Mais qu’est-ce que je viens de faire ? Je n’ai jamais lu la Bible… » (rires). Si tous les types font comme moi en Amérique ! Je pouvais très bien me rétracter…

– Vous avez dit un jour : « Je suis athée, Dieu merci ! ».
Je crois que j’ai dû le piquer à Voltaire, ça n’est pas de moi !

– Henri Jeanson a aussi écrit une pièce pour vous.
Oui, et puis nous ne l’avons pas jouée. Je m’appelais Fougère, je lui avais donné le nom parce que j’avais une habilleuse qui s’appelait Fougère, elle était en même temps la gardienne du Daunou. Ça avait plu, parce que je parlais tout le temps de Fougère : « Fougère a dit ceci, Fougère a dit cela ». C’était ravissant ! Elle disait n’importe quoi, elle était crevante. Elle parlait de sa patronne, elle disait : « Elle est insatiable ». Elle avait des mots incroyables : « Les gladiateurs sont éteints ». Des trucs comme ça ! Elle disait qu’on avait enlevé les carrelages du nez à son mari… La pièce ne s’est pas faite, je ne sais plus pourquoi. C’était avec Serrault. A la place, on a joué Les monstres sacrés (9).

– Vous avez tourné dans Le jour le plus long !
Barrault fait le curé, Wilson fait quelque chose… Et il y a Françoise Rosay, mais qui ne joue pas dans une scène avec moi. Il n’y a pas beaucoup de bonnes femmes là-dedans. Il y a la jolie amie de Zanuck… Moi, j’étais à Sainte-Mère-l’Eglise.

– Vous jouez une résistante…
C’était tout indiqué pour moi ! Zanuck a été très aimable. Il avait voulu avoir un brigadier pour donner le départ du film. Cela l’amusait beaucoup, brigadier, cela le faisait rire. Alors, il avait dit : « Mademoiselle, voulez-vous signer la première sur mon brigadier ? » C’était très élégant, d’autant que c’était courageux avec une bonne femme qui avait eu des ennuis. Il aurait très bien pu, d’abord, ne pas m’engager et d’une ! Très sympathique ce gars-là, un très chic type. Cela ne se faisait pas au cinéma, les trois coups, mais il avait ce beau brigadier !

– Avez-vous gardé un bon souvenir de Tempo di Roma ?
A la lecture du livre, j’avais été emballée. Je me suis dit : « Cette fois, je vais repartir dans un grand film ». Ça n’a pas toujours réussi… On ne peut pas bien dire pourquoi. Est-ce qu’Aznavour était l’homme du film, je ne sais pas ? Ça devait être un best-seller, il n’y a pas de doute. Mais ce n’était pas construit : personne n’avait vraiment de rôle, alors que ça devait tout être des rôles ! C’est très plaisant de tourner à Rome, dans une ambiance très sympathique. On tournait dans un bel hôtel particulier. On se rencontrait dans les restaurants, les jardins Borghese. Tout le monde était là, Liz Taylor était ravissante… C’est un privilège de tourner à Rome !

– C’est la seule fois où vous avez tourné à Rome ?
Renoir me voulait pour une Tosca, je n’avais pas pu jouer… je faisais autre chose. Un film que j’aurais fait avec Renoir, ça c’est dommage…

– Y-a-t-il d’autres grands rôles que vous avez refusés ?
Je ne vois pas, non. De types avec qui j’aurais refusé, non. Ah oui, à la Continental, je n’ai jamais joué. Alors, tous les rôles, je les faisais faire à d’autres. Denise Grey en a eu plusieurs là. 25 ans de bonheur, c’était un film de Mirande qu’a joué Denise Grey (10). Je l’appelais, je lui disais : « Moi, je ne le fais pas ». Et quelque chose de très connu que je n’ai pas voulu jouer… Il se trouvait que je ne pouvais pas les faire, ce n’est pas parce que c’était allemand, j’étais ailleurs, je faisais d’autres films ! On aurait pu en tenir compte. On aurait pu dire : « Elle n’a jamais joué à la Continental ». Mais moi, je ne me suis pas servi de cela non plus.

– Vous avez retrouvé Pierre Blanchar dans L’Otage.
Oui, il a été parfait avec moi. Il y avait eu des drames, tout ça, dans la vie politique, n’est-ce pas… Et il était avec moi. Il est mort pas longtemps après. Ce sont des souvenirs, parce qu’on se retrouvait. Nous avions joué Knock-out avant la guerre, ensemble. J’adorais jouer avec cet acteur là, car il avait beaucoup plus de fantaisie qu’on ne croit. Il était remarquable dans L’Otage. Il était dans un emploi inattendu, il chantait… C’était une pièce superbe. C’est un poète, Behan. Je crois qu’il était venu un jour, il était complètement noir. Qu’est-ce qu’il buvait ! Il y a une folie chez les Irlandais. Je ne sais pas si Wilson n’est pas un peu Irlandais. Mais il n’est pas spécialement fou au théâtre, ce n’est pas un cinglé !

– Est-ce que vous avez rencontré Tennessee Williams ?
Il était venu voir Le Tramway et La Descente d’Orphée. Pour La Descente d’Orphée, il était avec la Magnani. Elle parlait très bien le français, lui un peu, des compliments, et voilà, ça se bornait à ça, vous savez. Il avait une admiration pour la Magnani. Je la vois très bien, elle avait un charme, cette femme, merveilleuse, de jolies mains, de jolis pieds, de beaux yeux. Une grande tragédienne. Ces gens qui vont partir si vite… Il y a des êtres comme ça. On ne sait pas, mais au fond, ils vont partir très vite. Elle est morte assez jeune…

– Vous pensez aussi à Gérard Philipe ?
Non. D’abord, je ne le connaissais pas assez. Je l’avais vu à un Gala de l’Union, c’est tout. Mais dans la vie, j’ai rencontré des êtres qui portaient ça. Yvonne George, chez Fyscher, on sentait que c’était une fin, qu’elle était ailleurs déjà, qu’elle était déjà partie…

– Est-ce que vous avez connu Antonin Artaud ?
Oui, lorsque je jouais avec Michel Simon. Quand je sentais quelqu’un d’intéressant dans sa loge, je me pointais. Ça devait être une reprise à l’Etoile, et Antonin Artaud venait voir Michel parce que lui jouait aux Folies Wagram. Il y avait toujours des types comme ça chez Michel Simon. On a diné trois ou quatre fois ensemble, avec Lady Abdy, une Américaine très belle… Prévert a continué à le voir, après. Artaud aussi est mort jeune…

– Vous avez écrit votre autobiographie.
Autobiographie si on veut. C’est un passe-temps surtout. J’appelle ça mon incunable ! Vous pensez, une vraie blague… C’est authentique en tout cas, hein ! Je l’ai appelé La Défense et j’ai eu la bonne idée de mettre le monument de la Défense dessus, car sans ça, on aurait cru que je me défendais. Les types m’ont dit : « Ah, vous appelez cela la Défense — Non, vous avez vu, il y a la statue de la Défense ! je ne me défends pas, j’attaque ». J’aurais plutôt appelé cela L’attaque ! Un jour, en dînant avec Benoist-Méchin, il avait mon livre, mon incunable à côté de lui, mais il n’en parlait pas. Il a tapé sur le livre et il a dit : « je vous ai entendue… » C’est joli. J’ai l’impression qu’on m’entend… (Après avoir demandé quand paraîtra l’entretien, Arletty enchaîne). Ça serait bien de mettre comme illustration la photo de Rip avec sa niche. Et puis il il y a mon frère, ça serait gentil. J’ai oublié d’en parler, mais mon frère était tourneur, outilleur, régleur de tours, metteur au point. C’étaient des petits ingénieurs ces gens-là. Il était dans les moteurs d’avion, mais il n’a pas volé. Par contre, j’avais un parent, un cousin qui s’appelait Léon Bathiat, ça j’en parle dans La Défense, qui a fait le circuit d’Europe, il était le président des Vieilles Tiges.

– Avez-vous connu Mermoz ?
Il reste pur, il reste un Archange. Il est mort avant la guerre, il n’a tué personne, il n’a pas pu tuer… Il habitait une chambre à côté de moi quand j’habitais au George V. Il dansait beaucoup, il était amoureux de Suzy Solidor, ils dansaient tous les deux… Il portait en lui de ne pas vivre vieux. Il y a une espèce d’aura sur ces êtres-là. On les regarde en se disant : il faut bien le regarder, il ne va pas durer longtemps…

Arletty nous reconduit à la porte. Sur le seuil, elle lance : « Alors, je vais me gargariser avec Cinématographe ! C’est Cocteau qui disait toujours ce mot-là : « Cinématographe »… »

Propos recueillis par EMMANUEL DECAUX & BRUNO VILLIEN

(1) Arletty, jeune fille dauphinoise, scénario de Louis-Ferdinand Céline, préface de Frédéric Monnier, La Flûte de Pan, Paris, 1983.
(2) En février 1921, au théâtre des Capucines.
(3) Le lendemain matin, elle était souriante, par Simone Signoret, Le Seuil, 1980.
(4) La loi du 21 juin 1907, dans Le cinéma et moi, par Sacha Guitry, textes présentés par André Bernard et Claude Gauteur, préface de François Truffaut, Ramsay, 1984.
(5) Arletty a créé Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, adapté par Jean Cocteau, mis en scène par Raymond Rouleau, dans des décors de Lila de Nobili, avec Yves Vincent, Héléna Bossis, Daniel Ivernel, Milly Mathis, Louis de Funès, en octobre 1949. En 1959, Arletty a créé La descente d’Orphée, de Tennessee Wil­liams, mis en scène par Raymond Rouleau, avec Jean Babilée, Pierre Tabard, Louis Ducreux, André Tainsy, Jeanne Herviale. Et en 1962, à l’Odéon, Arletty a créé le rôle de Meg dans Un otage de Brendan Behan, mis en scène par Georges Wilson, avec Madeleine Renaud, Pierre Blanchar, Georges Wilson, Anne Doat, Jean-Pierre Moulin.
(6) Cité par Charles Dupêchez dans L’histoire de l’Opéra de Paris, Perrin, 1984.
(7) Cité par Philippe Ariotti et Philippe de Cornes, dans Arletty, Vey rier, 1978.
(8) Deux sous de violettes de Jean Anouilh, en 1952.
(9) Arletty a joué le rôle d’Esther dans la reprise des Monstres sacrés, mis en scène par Henri Rollan, avec Yves Vincent et Huguette Hue, en septembre 1966. Ce rôle marque ses adieux à la scène. Un extrait de la pièce, filmé par la télévision, est le seul document sur Arletty au théâtre qui soit conservé. Il figure dans l’émission d’Alexandre Tarta, Arletty, présentée par FR3 (2 et 9 octobre 1984).
(10) Vingt-cinq ans de bonheur, de René Jayet, avec Jean Tissier, Noël Roquevert et Jeanne Fusier-Gir, 1943. Cité par Jacques Siclier dans La France de Pétain et son cinéma, Veyrier, 1981.

la petite Léonie Bathiat, son frère, et le chien Rip

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