12.38 « Ce qu’on ne verra pas dans Hôtel du Nord » (in.Cinémonde)


Article de Marcel Carné paru dans Cinemonde special Noël 1938

Ce qu’on ne verra pas dans Hôtel du Nord

S’il y a une chose qu’on peut considérer comme inutile et prétentieuse, c’est celle qui consiste à dire d’un film qu’on vient de tourner : « Vous allez voir ce que vous allez voir !»
Mais parfois, les événements vous obligent à faire tout le contraire de ce qu’on voudrait. Encore bien heureux quand ces choses-là ne sont pas les films eux-mêmes ! (Je me hâte d’ajouter, d’ailleurs, que ce n’est pas mon cas.) Seulement, comme il y a des gens qui disent : « Vous allez voir ce que vous allez voir dans le film d’Untel », cela oblige le dénommé Untel à répondre : « Vous allez voir ce que vous n’allez pas voir dans mon film !»
Hôtel du Nord est tiré du roman d’Eugène Dabit, L’Hôtel du Nord, dont le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’il n’est pas folâtre. « Roman » n’est d’ailleurs pas exact. C’est « document » qui convient, document pris sur le vif, et restitué avec une sensibilité aiguë et plutôt amère. D’intrigue, il n’y en a guère. C’est une suite de « tranches de vie » tristes et douloureuses, comme il peut s’en découper dans un hôtel où l’on loue, aujourd’hui encore, des « chambres » quarante francs la semaine.
Car l’Hôtel du Nord existe. Tout le monde peut s’en convaincre, en passant quai de Jemmapes. On peut même y entrer et demander à parler aux patrons, M. et Mme Dabit, les parents mêmes d’Eugène Dabit. Durant cinq années, celui-ci nota les menus faits et les grands événements qui se déroulèrent dans ces murs. Un hôtel comme celui-ci, quel champ d’observation pour un écrivain ! Il y passe toutes sortes de gens. Bien entendu, moins de millionnaires que de pauvres diables. De là à prétendre que j’allais tourner un film « sordide », il n’y avait qu’un pas et il fut bientôt franchi. Pourtant, ne nous a-t-on pas appris que le fait de n’être pas riche ne constituait pas une offense à la société ? « Pauvreté n’est pas vice ! », cela fait partie des axiomes qu’on enseigne à la jeunesse des écoles.

Toutefois, avec sa matière si dense et son atmosphère incomparable, il faut reconnaître loyalement que le bouquin offrait un sujet de film bien difficile, parce que trop fragmenté. En outre, le ton de l’oeuvre était assez décourageant et offrait un côté « théâtre libre » ou « roman populiste » qui ne me satisfaisait pas entièrement. Il fallait trouver une action centrale, un « noeud dramatique », une ligne, une progression qui, tout en restant dans l’ambiance si curieuse des quais du canal, offrit un intérêt sentimental et spectaculaire. C’est Aurenche, l’adaptateur, qui me fournit l’argument rêvé : un fait-divers. On ne pouvait espérer mieux, dans un film, qui est tout entier une suite de choses vécues.
Autour de l’intrigue centrale, les notations d’Eugène Dabit, les personnages de son livre forment les actions secondaires, la vie, le grouillement de l’hôtel, son vivant décor. Bien sûr, nous n’avons pas copié servilement la vie sous prétexte de « faire plus vrai ». C’est contre cette conception, dite du Théâtre Libre, qui ne reculait devant aucun détail, fût-il répugnant, que j’ai réagi. Entre la vérité et la vulgarité, entre le souci du document exact et la grossièreté, il y a un monde. La tâche de l’artiste n’est pas d’étaler les faits crûment, brutalement, mais de suggérer, par des détails susceptibles d’éveiller, dans l’esprit et la sensibilité du spectateur, des résonances et des émotions.
Pour les décors, nous avons également travaillé d’après nature. Le quai de Jemmapes, avec ses passerelles en escaliers a été reconstitué au studio ; l’Hôtel du Nord a été reconstruit par nos soins, et même, il a fait, j’ose le dire, l’admiration de M. Dabit, son propriétaire. Il vint maintes fois voir tourner Brunot, qui l’incarnait dans le film, tandis que Marken jouait le rôle de Mme Lecouvreur. Mais, même le décor n’est pas exactement calqué sur le modèle. Trauner, en habile décorateur, l’a fort adroitement interprété.
Ces visites des parents d’Eugène Dabit donnèrent lieu, d’ailleurs, à des épisodes tantôt plaisants, tantôt profondément émouvants. Ils appréciaient le jeu de Brunot et de Marken, disant : « Tiens, il a bien dit cela », ou critiquant : « Moi, je n’aurais pas agi ainsi.» Ils nous donnèrent des indications précieuses. Mais, le plus souvent, le souvenir d’Eugène Dabit, mort il y a deux ans en Russie, les assombrissait. Un jour, en voyant tourner une scène qui lui rappelait particulièrement son fils, le malheureux homme éclata en sanglots.

Beaucoup de personnes s’imagineront retrouver dans Hôtel du Nord le « climat » de Quai des Brumes. Or, c’est précisément ce qu’ils y chercheront vainement, car je crois fermement qu’il ne faut jamais recommencer deux fois la même chose, même si c’est un succès, surtout si c’est un succès. Le rythme de l’Hôtel du Nord est très différent, rapide, brillant, pétri de réalité, tandis que le Quai des Brumes était lourd, empreint de fantastique, et finissait mal. L’Hôtel du Nord a une fin heureuse.
Cette fin heureuse n’est pas une concession. Elle est normale, naturelle, logique. S’il avait fallu une fin triste, je l’aurais faite. Peut-être en dépit des modifications qu’a subi l’oeuvre originelle, y aura-t-il encore des gens me reprocheront d’avoir mis en scène un film où Louis Jouvet joue un personnage peu reluisant et Arletty une fille.
Peut-être vont-ils accuser le cinéma de faire de « mauvaise propagande» et réclamer un contrôle plus sévère de la production cinématographique. Ce contrôle existe dans d’autres pays d’Europe et en Amérique. C’est depuis ce moment-là que le cinéma a commencé à décliner, en ne produisant plus que des oeuvres fades, ennuyeuses, pouvant être vues par tous, peut-être, mais que personne n’a plus envie d’aller voir. Nous jouissons, en France, d’une liberté précieuse, grâce à laquelle notre cinéma a pu, enfin, s’affirmer dans le monde. Que des restrictions viennent à y être apportées et notre suprématie ne tardera pas à disparaître à son tour. Qu’on s’élève contre certains dialogues trop crus, d’accord : liberté n’est pas licence ; mais qu’au nom de je ne sais quelle morale hypocrite, on nous impose des sujets qui n’en sont point et qu’on nous prive de ressources qui font notre richesse, non, non et non ! Il faut aimer ce que l’on fait et y croire pour le bien faire et je préférerais renoncer au cinéma plutôt que de tourner des films qui ne m’intéressaient pas.

Pour en revenir à Hôtel du Nord, vous savez que ce film marque la rentrée en France d’Annabella. Avec Jean-Pierre Aumont, elle forme un couple, jeune, ardent, tourmenté, extrêmement émouvant. Arletty a fait une création étonnante, de même que Jouvet. De nombreux rôles de peu d’envergure ont été tournés par d’excellents artistes qui n’ont pas pensé déchoir en se bornant à jouer des silhouettes, ce qui est tout à leur honneur. Raimone, Paulette Dubost, Génia Vaury, Bergeron, Andrex, Lurville, Blier, il faudrait tous les nommer… Mais je ne voudrais pas avoir l’air de transformer cet article en une distribution de récompenses. Pourtant, il me faut mentionner l’équipe technique : Claude Walter et Pierre Blondy, assistants dévoués, Trauner-le-Magnifique, Thirard et Louis Née, les opérateurs, qui ont réalisé des miracles.
Et naturellement Jeanson, cet enfant terrible dont les dialogues portent cette marque incisive qui lui est bien personnelle.

Marcel Carné


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