1958 – Les Tricheurs

Les Tricheurs : témoignages de Marek Hlasko (Pologne), Bill Hopkins (Royaume-Uni), Miguel de Salabert (Espagne) (L’Express – 1958)

 

A la recherche des Tricheurs

Enquête paru dans le numéro 383 de L’EXPRESS daté du 16 octobre 1958.

Avec les témoignages de Marek Hlasko (Pologne), Bill Hopkins (Royaume-Uni), Miguel de Salabert (Espagne).

Cet entretien est paru à l’occasion d’un supplément de onze pages intitulé : Qui sont les Tricheurs ?

En effet à sa sortie, le film a vite dépassé son sujet stricto sensu pour mettre à jour le malaise d’une certaine jeunesse ce qui engendra une grande polémique tout en assurant à Marcel Carné le plus grand succès de sa carrière après-guerre.

Il nous a paru important de mettre en ligne la totalité de ce numéro exceptionnel de L’EXPRESS afin de mieux comprendre l’impact du film à sa sortie.

Un sincère remerciement à Régina CHOCRON et à L’EXPRESS pour nous avoir autorisé à reproduire ce numéro.

Tous droits réservés (c) L’EXPRESS

Cliquer sur leurs noms pour lire les témoignages en 1958 de :

1 – Marek Hlasko (Pologne)
2 – Bill Hopkins (Royaume-Uni)
3 – Miguel de Salabert (Espagne).

 

A L’EST par Marek Hlasko

Marek Hlasko est ce jeune romancier polonais (« Le huitième jour de la semaine ») dont l’oeuvre a fait sensation dans le monde communiste comme dans le monde occidental. Le critiquant avec violence, la presse soviétique et la presse polonaise lui ont reproché sa « philoso­phie pessimiste de l’existence », son « cynisme démoralisateur », niant qu’il soit représentatif de l’esprit de sa géné­ration. A  une attaque particulièrement sévère de « Tribuna Ludu », organe cen­tral du parti communiste polonais, Hlasko a répondu dans « Kultura », revue polonaise paraissant à Paris.
C’est l’essentiel de cette réponse que nous publions ici.

« Un instant, fossoyeurs ! »

Marek Hlasko, Polonais, 25 ans, vient de s’exiler volontaire­ment de son pays.

Contre le cynisme, pour la révolte, voici ce qu’il a à dire :

C’est dans les journaux que j’ai appris qu’il existe un « Hlas­koïsme » dans la littérature; ce sont les journaux qui m’ont appris l’existence des « Hlaskoïdes ». Ce n’est pas moi qui ai forgé ces termes. C’est égal, d’ailleurs, de quel nom on affu­blera les désenchantés. Ils peuvent écrire mieux ou plus mal que moi ; ils peuvent me ressembler plus ou moins — mais c’est un fait qu’ils existent, et c’est un fait qu’ils vont continuer à exister, que leurs livres paraissent ou non. Je ne crois pas moi-même dans l’avenir de ce genre de littérature, mais je suis convaincu de sa nécessité actuelle.

Je ne crois pas au cynisme. Le cynisme est une attitude inacceptable, et je n’ai jamais été cynique. C »est peu dire : je méprise le cynisme plus que tout et qui plus est, le cynisme me semble ridicule. Mais je crois dans la révolte ; je crois dans la révolte comme point de départ pour trouver une place dans la vie et dans la société ; comme la valeur en tant que forme d’amour de la vie chez les jeunes ; je crois dans la révolte comme dans la forme la plus haute de haine de la terreur, de l’oppression et de l’injustice. Je crois aussi qu’il n’y a pas de révolte sans but, bien que ce fût dans l’intérêt du monde qui aime ses révoltés, de les tuer.

DERRIERE LE RIDEAU

La révolte ne peut être juste, tout comme le monde qui engendre la révolte ne peut être juste.
Le « Hlaskoïsme », quel terme lamentable pour liquider le problème d’une génération ! Qui doit le pren­dre au sérieux ? La génération ? Moi-même ?

Faut-il dire contre quoi est née cette révolte ? Faut-il dire contre quoi se sont révoltés les jeunes de 20 ans ? Les chefs de notre pays et de notre bloc ont soulevé devant le monde un rideau qui cachait un spectacle qui n’était pas réjouissant. C’était l’oeuvre des chefs. Mais la littérature a be­soin de longues années pour faire face à ce problème — pour pouvoir accuser et sublimer ; ridiculiser et ennoblir.

Et moi, je crois que je n’ai encore rien écrit de ce que je voudrais écrire ; que tout ce que j’ai écrit n’a même pas rendu un centième de ma haine envers la réalité qui a été la mienne. Il me semble que j’ai parlé trop bas, et que la vie dont j’ai été le témoin pendant tant d’années était bien plus terrible, bien plus sinistre que tout ce que j’ai écrit.

Et que ceux qui se taisent soient damnés. Ce n’est pas moi qui ai inventé Var­sovie, qui a été pendant tant d’années une ville sans sourires ; ce n’est pas moi qui ai inventé Varsovie, où les hommes tremblaient de peur ; ce n’est pas moi qui ai inventé Varsovie, où une bouteille de vodka était le plus grand bien des misérables ; ce n’est pas moi qui ai inventé Varsovie, où une fille coûtait moins cher qu’une bou­teille de vodka : c’est cette Varsovie qui m’a inventé.

De quel droit exige‑t-on que je me taise ? Pour moi, ma première jeunesse sera toujours un désert fait de désespoir et de rage, où chaque geste amical pouvait devenir un geste d’autodestruction. Et pour moi, Varsovie, la ville de ma jeu­nesse où j’ai vécu solitaire comme un loup, sans aimer et sans être aimé, cette ville qui ne me donnait qu’une bouteille de vodka et l’oubli, et quel­ques filles de hasard dont je ne me rappelais plus le visage après cinq minutes, cette Varsovie restera une ville sans sourires, une ville traversée par l’ivrogne et le malheureux ; une ville où l’homme trompé cherche obscurément la mort. (…)

(c) photographie : Mario Garruba/L’Express

DE QUOI J’AI PEUR

« Trybuna Ludu » a porté contre moi une accusation grave. Il y a quelques années, elle aurait été équi­valente à un décret de mort. Je n’ai absolument rien pour ma justification, à part le fait que j’ai peur des idéolo­gies qui dégénèrent en totalitarisme, et que pour vingt-cinq ans de ma vie, j’ai vécu cinq ans dans la prison nazie et après de longues années, dans une époque que l’Histoire va tran­quillement classifier comme époque « des fautes et des déviations stali­niennes » et qui n’a pas encore été définie dans le langage des hommes vivants d’une façon satisfaisante pour le coeur et pour l’esprit.

Si on a vécu dans une pareille époque, seule la mémoire peut être une arme adé­quate, et un homme qui ne veut pas juger est jugé lui-même. Chacun a le droit de se tromper dans son juge­ment de ses propres problèmes, mais personne n’a le droit au silence, car le silence et l’oubli sont les formes les plus basses de trahison de la vie: (..)

Il ne dépend que de la justice du monde et de la vie — de cette justice dont je doute de l’existence — que je me sois trompé. « Trybuna Ludu » doit bien savoir qu’en parlant de moi comme d’un contrebandier d’ar­mes contre le communisme, elle me condamne à la mort civile en Pologne.

Qu’elle fouille un peu dans sa mé­moire et qu’elle décide dans sa cons­cience si l’accusé mérite la mort. Un écrivain n’est rien sans son pays, et je ne vois aucune accusation ni au­cune conséquence qui pourrait me détacher de ma terre ; mais je dois me souvenir que la résurrection n’est qu’un terme, mais qu’elle ne deviendra jamais un fait. (…)

Que le ton pathétique de ces quel­ques pages me soit pardonné. La vie n’est donnée à l’homme qu’une seule fois, et l’homme meurt vraiment quand, placé devant l’injustice, la tris­tesse et le désespoir, il les regarde de ses yeux vivants, son coeur battant au rythme des autres coeurs, et reste muet…

Marek Hlasko

 

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A L’OUEST par Bill Hopkins

Bill Hopkins, Anglais, 30 ans, membre du groupe des « jeunes gens en colère », dresse le constat d’un effondrement et cherche des voies nouvelles pour survivre.

(Ce texte est extrait du livre « Les jeunes gens en colère vous parlent », publié aux Editions Pierre Horay.)

Une civilisation d’asthmatiques

Le fait essentiel de notre époque, c’est que l’homme est incapable, en dépit de toute sa virtuosité scien­tifique, de surmonter son propre épui­sement. Pour y parvenir, il faudrait faire appel à des forces intactes, à ce qu’on aurait appelé jadis des forces religieuses. Malheureusement, l’homme est devenu un animal rationnel. Il rejette toute religiosité avec la même énergie qu’un mendiant stigmatise la respectabilité. Il en résulte un épui­sement physique et mental qui est la maladie principale de notre civili­sation.

Ceux-là mêmes qui devraient être les dirigeants de notre société en sont le plus affectés, si bien que le désespoir, la déception, la révolte sociale de notre temps ont les coudées franches.

LA LITTERATURE

L’exemple de la littérature est signi­ficatif. Depuis dix ans, elle a brillé par son manque total de signification, de dessein, de puissance. Elle n’a ouvert aucune voie nouvelle dans le domaine de l’imagination. Elle n’a créé aucun personnage monumental, elle n’a contribué d’aucune façon à augmenter la vitalité de la chose écrite. Or, c’est précisément au cours de cette même période que, en An­gleterre par exemple, le pourcentage d’illettrés a atteint son niveau le plus bas. Il s’agit donc d’un véri­table exploit. A tel point que la grande majorité du public qui lit s’est tournée vers le cinéma, la radio, la télévision. Ce qui lui reste de capacité de lecture est absorbé par la presse, d’une vitalité plus grande que les livres.

Presque tous les écrivains se sont ravalés au rang de simples divertis­seurs et, sauf exception, ne réussis­sent même pas à amuser. L’ombre du massacre en série empêche, en effet, les écrivains de distraire effica­cement. Cette même ombre, parce qu’elle ôte tout sens à l’idée de posté­rité, les empêche en outre de pro­duire une oeuvre durable.

Les raisons de cet épuisement de notre société, il suffit de les cher­cher dans les archives des cinquante dernières années. Le rationalisme et le communisme, le socialisme et le travaillisme, le fascisme, le nazisme, l’anarchisme, l’honnête croyance, à la portée de toutes les bourses, que le bonheur humain était le but qui convenait, deux guerres mondiales et deux douzaines d’épanchements de sang locaux, les gaz asphyxiants et les chars d’assaut, les avions et les lance-flammes, les bombes atomiques, les bombes à hydrogène, les bombes au cobalt, la guerre bactériologique, la crise, l’inflation, les grèves… Les documents sont bien connus et parfaitement clairs.

En résumé, c’est l’épuisement d’un asthmatique qui vient de courir le marathon et découvre qu’il n’y a au bout de la coulisse ni trophée ni gloire à attendre.

Voilà exactement où nous en sommes.

Tous les dix ans, depuis le début du siècle, nous avons accru nos efforts, alors que notre état empi­rait. Il semble aujourd’hui que malgré nos connaissances, malgré nos espoirs, malgré les vies gaspillées par mil­lions, nous n’ayons obtenu aucun résultat. Le goût desséchant de la futi­lité nous emplit la bouche. L’énergie de n’importe quelle étincelle qui monte dans l’air suffit à susciter l’émerveillement populaire. La paresse des intelligents est le paradoxe tra­gique de l’âge de l’atome. Seuls les spécialistes les plus isolés dans leur discipline sont capables de fermer les volets devant tout le reste et de gar­der leur foi en l’avenir.

LA RAILLERIE DE L’EFFORT

Les témoignages de cet épuisement abonnent dans les colonnes des journaux. Le bruit fait autour des « jeu­nes gens en colère », par exemple, témoigne bien de la surprise générale devant l’efficacité de la seule « co­lère ». Autre exemple : le culte voué à James Dean qui, d’outre-tombe, demeure l’incarnation du refus vio­lent qu’oppose la jeunesse à une société désormais sans signification. Que ce refus soit également sans signification ne paraît pas avoir d’im­portance. Il y a l’idolatrie à l’égard d’hommes comme Frank Sinatra et Elvis Presley, champions respective­ment de la sentimentalité nostalgi­que et de la sensualité pure.

Fait intéressant, les plus réfléchis n’ont que quelques pas de plus à faire pour admirer des écrivains comme Samuel Beckett, Tennessee Wil­liams ou Arthur Miller. Ces dramaturges ont en commun d’avoir créé de petits personnages dont la poésie discutable réside en ceci que leur conscience se trouve perdue dans un univers incompréhensible et souvent tyrannique.

L’héroïsme de l’homme du XX° siècle, tel qu’on le définit aujourd’hui, consiste :
a) A trouver les lèvres compatis­santes qui lui apporteront la paix au terme d’interminables persécutions (qui cessent inexplicablement une fois les lèvres trouvées);
b) A donner un coup de pied où je pense au contremaître brutal (ennemi du peuple), ou encore
c) A s’établir dans une poubelle après avoir renoncé à toutes vaines prétentions pour y attendre stoïque­ment la fin, qui ne saurait tarder.

Telle est la vision où se complai­sent les écrivains. Il ne reste dans leur oeuvre que la raillerie de l’effort, quel qu’il soit, la dérision jetée  sur toute réussite, le ridicule de la gran­deur.

(c) photographie : Camera Press/L’Express

LA VOLONTÉ DE SURVIVRE

Il serait facile de se mettre en colère et de rejoindre les lyncheurs. Mais ce n’est pas la tâche de l’écri­vain. Il ne lui appartient pas de partager l’apathie, d’accepter le sentiment d’universelle faillite qui sont dans l’air. Sa fonction est au contraire de trouver la voie qui peut conduire à un rétablissement de la santé intellectuelle et spirituelle de la civilisation qui est la sienne. S’il ne le fait pas, cette civilisation restera sans direction, perdue, épui­sée, et le chaos continuera jusqu’à sa disparition sous les nuages radio­actifs.

Or, depuis dix ans, la littérature a été un facteur d’accélération de ce glissement vers le chaos. Au lieu de le freiner, elle s’est attachée à glorifier l’image de la perdition, de la petitesse, de l’impuissance absolue d’un homme livré sans défense aux coups de l’adversité. Le fait stupéfiant est que la plupart des écrivains paraissent tout à fait satisfaits à l’idée de jouer leur rôle hystérique jusqu’au terme du désastre.

Les jeunes écrivains, en général, condamnent les détenteurs d’influence et d’autorité. Il m’est difficile de le faire avec eux dans la mesure où je ne comprends que trop pourquoi ceux-ci sont épuisés. Les dirigeants de notre civilisation se sont essayés trop longtemps à des tâches impossi­bles et, au lieu de créer une exis­tence nouvelle, ils n’ont obtenu qu’une suite d’échecs : Ils sont aujourd’hui au point mort. Et l’idée même d’une nouvelle tentative est une offense à toute raison et à toute expérience.

Ce sont des hommes raisonnables et leur conclusion, à la lumière de ce qu’ils ont accompli, est entièrement raisonnable, si tant est que le ratio­nalisme puisse accepter l’épuisement. Mais alors, il faut accepter aussi la ruine et la mort. La volonté de sur­vivre étant devenue un instinct com­plètement irrationnel, il est temps de considérer que l’irrationnel doit nous fournir le moyen d’éviter la destruc­tion « raisonnable », mais inaccep­table, humainement parlant, de notre civilisation.

Je prédis donc qu’avant trente  ans, nous verrons la fin du rationalisme pur en tant que base de notre pensée. Si nous voulons briser l’encerclemeut qui nous menace, il nous faut conce­voir désormais que l’homme est un être irrationnel et qu’il possède un critère de certitude intérieur qui transcende la logique et la raison, beaucoup plus solide, en fin de compte, que ne le sont la logique et la raison. La route suivie par notre civilisation dans ses désordres mène directement à l’extermination. Les temps où nous entrons rendent néces­saire une pensée à la fois plus puis­sante et plus souple que celle du rationalisme.

J’ai dit que l’homme n’était pas seulement rationnel, car s’il l’était, il n’y aurait plus d’avenir pour, lui. Je vais plus loin : j’affirme que son épuisement actuel provient du vide créé par l’absence de croyance. Tout au long de l’histoire, les hommes et les femmes qui se sont élevés parmi leurs semblables par leurs réussites et leurs luttes ont atteint à d’extra­ordinaires niveaux de conviction. Peu importe que leur croyance ait eu sa source dans quelque chose d’extérieur à eux, dans l’Église, par exemple, ou qu’ils aient simplement cru en eux-mêmes. Le résultat, en tout  cas, était certain. Chacun de ces hommes se distinguait avant tout de ceux qui l’entouraient par une plus grande capacité de croyance. La croyance est l’instrument qui permet de se projeter au-delà de ses propres limi­tes. La raison, au, contraire, nous invite à ne voir que nos limites et à les rendre responsables de tous nos malheurs.

L’ARME NECESSAIRE

Un nombre toujours plus grand d’in­dividus admettent aujourd’hui qu’ils se trouvent dans un état permanent de limitation et une grande partie des dégâts auxquels j’ai fait allusion en sont le résultat direct. Ce vide doit être comblé. Il est nécessaire, à me­sure qu’une nouvelle littérature et une nouvelle façon de penser s’impose­ront, qu’une nouvelle forme de gou­vernement soit mise au point, dont le but sera de combattre l’épuisement de notre civilisation par le rétablisse­ment de la foi.
Je ne pense pas ici à une foi parti­culière, mais plutôt a la foi, sous quelque forme que ce soit. Si nous pouvons remonter à l’origine de la croyance et l’étudier simplement en tant que puissance, nous disposerons d’une arme qui pourra jouer un rôle immense dans notre sauvetage. Je suis convaincu qu’il s’agit là d’une puis­sance interne comparable, une fois libérée, à l’explosion de l’énergie atomique.
Lorsque nous nous serons assuré une compréhension complète de sa nature, de ses fonctions et de sa force maximum, je pense qu’elle pourra nous servir non seulement à guérir les maux dont est atteint l’homme, mais encore à lui donner une santé qu’il n’a jamais connue.
Le grand besoin actuel est, en der­nière analyse, celui d’une religion nouvelle qui permette un renouveau de vigueur et une philosophie qui comble la brèche qui s’élargit chaque jour un peu plus. Mais l’une ou l’autre ne pourront naître que si notre civi­lisation peut produire des hommes capables de penser sans règles ni pré­cédents. En dehors d’écrivains doués du prodigieux pouvoir de l’imagina­tion, je ne vois aucune probabilité que de tels hommes se dressent en temps utile pour éviter la crise immi­nente.

Bill Hopkins

 

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AU SUD par Miguel de Salabert

Miguel de Salabert, Espagnol, 27 ans, est réfugié en France de­puis six mois.

Sur la jeunesse d’Espagne, mal connue, enfermée dans l’insupportable carcan de l’ordre moral, voici son témoignage :

L’exil intérieur

(c’est également le titre de son premier roman qui sera publié trois ans plus tard chez Julliard. NDLR)

Ma génération est née entre les années qui précédèrent la Républi­que et celles qui virent son effondre­ment.

Nous n’avons donc pas connu l’Espagne républicaine. C’est le fran­quisme qui nous a élevés.

Dès le lendemain de la guerre civile, qui laissait le pays brisé physiquement et moralement, il nous a offert géné­reusement une Espagne, « grande et libre », une Espagne sauvée du chaos, une Espagne neuve. Il nous a appris à vénérer le dictateur «envoyé par Dieu pour le salut de l’Espagne et de la foi ». Il nous a appris à respecter l’Etat totalitaire et théocratique que les fascistes appelaient « l’Empire vers Dieu ». Il a voulu nous embrumer l’es­prit jusqu’à nous ôter toute possibilité de penser un jour comme des citoyens normaux. Il a voulu faire de nous une jeunesse d’un autre temps.

Ce but apparaît clairement dans un paragraphe du « Dictionnaire Encyclopédique Universel » (supplément de 1942-1944) :
« Il importe de rendre l’ensei­gnement de l’Etat conforme aux principes chrétiens, d’en arra­cher toute neutralité idéologique et d’en extirper le laïcisme pour former une nouvelle jeunesse possédée de l’esprit qui illuminait les âmes médiévales. »

Pour la réalisation de ce pro­gramme, aucun effort n’a été épargné. On nous a prêché la croisade contre « l’anti-Espagne », celle des rouges et des païens, en évitant soigneusement de nous montrer ses fondements so­ciaux. On nous a enseigné une fausse Histoire d’Espagne, dans laquelle l’instabilité politique et le retard éco­nomique n’étaient dus qu’à « un siè­cle de funeste libéralisme ».

Il nous a fallu longtemps pour en­trevoir la vérité, mais l’effort de nos éducateurs était condamné au départ. Le brouillard rhétorique par lequel ils espéraient nous masquer le présent ne pouvait être assez épais.

Nous avons fini par voir clair. Mais il nous a fallu découvrir la vérité à travers le men­songe.
Nous avons grandi au sein d’une Immense fiction.

Où finissait-elle ? Où commençait la réalité ? Comment s’y reconnaître ? Nous ne le savions pas toujours. De là notre méfiance, notre scepticisme, notre manque de foi en l’avenir.

L’AIR PUR

On nous avait caché le passé, im­posé un présent intolérable, coupé du futur. Nous étions suspendus dans un vide. De quelque côté que nous nous tournions, nous rencontrions le spec­tacle de l’injustice quotidienne, de la corruption impunie, de l’avilissement progressif des hommes, de la négation de toutes les valeurs humaines. Com­ment avons-nous réagi devant tout cela ?

D’abord par un réflexe de dé­fense, un exil intérieur.

Nous nous sommes repliés sur nous-mêmes afin de ne pas être contaminés. Nous avons refusé de participer d’aucune façon à la vie de l’Espagne franquiste. Mais l’indifférence et la résignation, nous le savions, étaient des formes d’acceptation. Nous taire, c’était devenir complices. La vie se présentait donc à nous comme un problème moral, si simple qu’il fera peut-être sourire de jeunes Français, mais dramatique pour les Espagnols de ma géneration : comment respirer en paix avec soi- même ?

Beaucoup d’entre nous l’ont résolu en allant chercher dans les prisons les quelques mètres cubes d’air pur qui restent en Espagne. Beaucoup ont fui à l’étranger. Beaucoup d’autres, enfin, sont sortis de leur réclusion indivi­duelle pour se lancer dans la lutte. Nous avons peu à peu repris foi dans l’action collective, nous avons retrouvé la vision d’avenir qui nous manquait et l’objectif pour lequel nous voulons combattre : faire de l’Espagne un pays habitable. Tous ceux qui connaissent la réalité espagnole savent que cela suppose une révolution profonde.

Je pourrais citer mon expérience personnelle pour témoigner du climat d’asphyxie et d’indignation perma­nente dans lequel nous avons vécu, de la résistance épuisante que nous avons dû opposer pour ne pas perdre toute dignité humaine, mais je préfère donner la parole à une voix collective.

En avril 1957, un document était diffusé dans les milieux étudiants espagnols. Rédigé par un groupe de jeunes universitaires — « les universitaires sans universités » — ce texte analysait avec beaucoup de sincérité le chemin suivi par la jeunesse vers la découverte de la réalité :
« Personne ne peut dire, y li­sait-on, que nous ayons été sé­duits par les idéologies étrangè­res. Les livres et les pamphlets qui les exposaient ont disparu des librairies et des bibliothè­ques bien avant que s’éveille no­tre curiosité politique. Quant aux hommes qui pouvaient nous apprendre à penser en termes de politique, ils avaient été chassés du pays. Ce ne sont pas les li­vres ni les propagandes qui nous ont ouvert les yeux, mais notre propre expérience. Ce sont les questions posées à nos pères auxquelles ils ont répondu éva­sivement ou par le silence qui nous ont poussé vers l’amère re­cherche des vraies réponses. »

Celles-ci ont commencé à surgir à mesure que cette jeunesse s’incorpo­rait aux différents milieux profession­nels. Le « Témoignage » cite les difficultés que rencontre l’avocat, « contraint de se débattre dans un maquis où les juges s’achètent et où les garanties que la loi offre aux ci­toyens sont foulées aux pieds par l’administration elle-même ». Il men­tionne le cas du médecin « qui voit le contraste entre les fastueux immeu­bles bureaucratiques de l’Institut National de la Prevision et les misé­rables dispensaires de quartier privés du matériel le plus rudimentaire ; qui se voit contraint d’assister impuis­sant à la mort de malades qu’il eût pu sauver si certains traitements n’étaient pas hors de portée des classes pauvres. »

Sur l’affiche de gauche : « Danses modernes. Jeune… amuse-toi d’une autre manière. (Demander le bulletin sur le bal, la morale communiste et autres, 3 pesetas. C.P.M. Sta Clara – 4 – Madrid.) »
Sur l’affiche de droite : « Finissons-en une fois pour toutes avec l’immoralité dans toutes ses manifestations : Dans la mode, les spectacles et distrac­tions, les fréquentations, les conversa­tions, les annonces, les journaux et les livres, les plages, les piscines, etc… Pour la dignité humaine, Pour le respect de nos traditions, Pour la peur et l’amour de Dieu… Si nous ne réagissons pas, Dieu nous châtiera.
(Campagne de moralité.) »

LA PEUR DE LA JEUNESSE

« On nous a dit, écrivent les universitaires, que le régime avait instauré un ordre juste et nous avons vu partout l’injus­tice la plus révoltante. On nous a dit que nous avions enfin une Espagne honnête et nous avons vu la corruption régner dans tous les organismes de l’Etat. Nous avons découvert que dans cette Espagne honnête et pure, les hommes publics avaient pres­que tous un prix. Dans cette Es­pagne qu’on nous disait neuve, moderne, révolutionnaire, nous avons trouvé la routine, la pa­resse à créer, des méthodes ar­chaïques, des mentalités réac­tionnaires, des oligarchies toutes puissantes et la peur de la jeu­nesse. »

C’est contre tout cela que les jeunes se révoltent aujourd’hui.
« Pendant longtemps, nous avons été condamnés à une sorte de déroute. La nécessité de « vi­vre quand même » nous obli­geait, lorsque le moment venait d’assumer des responsabilités, à nous creuser un gîte au sein de la Grande Fiction. Mais cette si­tuation est arrivée maintenant à son point d’éclatement. »

Les universitaires ne sont pas les seuls à se révolter. La jeunesse prolé­tarienne a elle aussi rompu massive­ment le silence par ses grèves des trois dernières années.

Avec les pay­sans, les ouvriers de l’industrie sont les principales victimes du régime. Et s’il ne leur est pas donné, comme aux universitaires, de voir fonctionner les engrenages du carnaval franquiste, le vide de leur estomac leur donne une exacte mesure de la situation.

La ter­rible faim espagnol — que nos diri­geants appellent avec pudeur « so­briété » — est si dégradante, si déses­pérante pour les jeunes travailleurs espagnols que beaucoup ne voient d’autre issue que dans l’émigration.

SURVIVRE A LA HONTE

Parce que la jeunesse universitaire, la plus consciente politiquement, lutte aujourd’hui pour unir en un front commun la masse immense des victi­mes du franquisme, c’est contre elle que le régime s’acharne avec le plus de fureur.

L’Université est infestée de policiers qui bénéficient de la colla­boration bénévole des espions de l’Opus Dei. Les arrestations se multi­plient. Mais il s’agit d’une terreur sans conviction, affolée, désespérée. Ceux qui l’exercent savent que le fran­quisme vacille, qu’il se décompose de l’intérieur, qu’il est condamné.

Pour l’instant, le triste dictateur survit encore. Mais sa chute est pro­che. Le rêve qu’il avait nourri de se maintenir au pouvoir « jusqu’à ce que tous les Espagnols qui n’ont pas connu la guerre civile aient cinquante ans » ne se réalisera pas. Car nous sommes encore loin d’avoir cinquante ans et nous avons déjà redécouvert l’avenir. Nous sommes des millions, aujour­d’hui, à vouloir survivre à la honte.

Miguel de Salabert

 

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