1991 – L’autobiographie de Roland Lesaffre : Mataf


Roland Lesaffre
Mataf (1991) – autobiographie

fiche techniqueavant-propos par Paule Sengissenpremiere & dernière page de Mataf

Mataf est véritablement un livre dont la lecture ne laisse pas indemne. Si vous ne connaissez de Lesaffre que ses rôles au cinéma (La Main au Collet ou Thérèse Raquin entre autres), vous allez être surpris et remué.
Il n’y a qu’à lire les deux premières pages pour être saisi par la sincérité, la sensibilité de cet homme dont en somme nous savons peu. Sa vie est un roman sans doute, mais un roman comme Voyage au bout de la nuit de Celine alors. Il faudrait donner plus d’échos à ce livre qui est bien plus qu’une simple autobiographie de l’un des seconds rôles fétiches du cinéma français des années 50 et 60. C’est un livre sur une certaine manière de vivre ou plutôt « un certain regard » sur la vie, l’amour, la mort. Un livre qui n’est pas écrit avec la distance que permet l’âge mûr. Non, bien au contraire, Roland Lesaffre a écrit ce livre avec ses tripes, avec son coeur, avec son âme.
La vie après lui en avoir fait voir de toutes les couleurs, de préférence sombre et cruelle, avant ses 22 ans, va ensuite grâce à sa rencontre avec Jean Gabin et surtout Marcel Carné lui apporter la célébrité avec tout ce que cela comporte de hauts et de bas. Mais Roland Lesaffre n’est pas un héros, il n’est pas une star. C’est bien plus que cela. Un type de la rue avec un coeur gros comme ça qui ne se sent pas à sa place dans ce monde, un type qui « ferme sa gueule » maintenant comme dirait le père Gabin comme il aime à répéter. Qui ferme sa gueule pour ne pas hurler, pour ne pas dégueuler sur ce monde qui file à sa perte. Des bouquins comme Mataf, qui peut en écrire de nos jours ? sauf que Mataf c’est plus qu’un roman, c’est sa vie. Et un peu de la notre aussi maintenant.
P.M.

Fiche technique

Roman exact d’une vie extraordinaire. Conte l’histoire d’un homme qui ne veut pas livrer son enfance, qui veut se débarrasser d’une guerre encombrante, d’un homme que l’amour extrême pour les femmes, pour une femme surtout, entraîne constamment à la limite de soi-même.

Date de parution :
Pygmalion (01.01.1991) – Le Livre de Poche (5 octobre 1995) – Pygmalion (15 mai 2003) – 300 pages

Quatrième de couverture

Ce livre est le roman scrupuleusement exact d’une vie extraordinaire. Tous les faits, tous les événements, toutes les circonstances relatés sont vrais.
Il s’agit d’un homme qui ne veut pas livrer son enfance, d’un homme qui veut se débarrasser d’une guerre encombrante, d’un homme que l’amour extrême pour les femmes, pour une femme surtout, entraîne constamment à la limite de soi-même.
Son aventure cinématographique lui a fait côtoyer les plus grands noms du cinéma. Jamais elle ne l’écartera de son parcours vital et instinctif : la recherche de l’amour, la découverte de l’amour, le vécu de l’amour, les vices de l’amour, la folie amoureuse, la  » dinguerie  » de l’amour.
Frôlant tous les abîmes, brisant tous les tabous, des mots, des pages, des scènes qui frappent en plein coeur. Au delà de tout artifice, de toute concession, un ouragan de franchise, d’honnêteté, d’audace absolues.
Pur et impudique, simple et tragique, drôle et désespéré, un livre  » coup de poing « , dévastateur, inoubliable.

Fondées en 1975, les éditions Pygmalion sont devenues un département des éditions Flammarion, en 2003. Elles publient principalement des ouvrages de littérature générale, d’histoire et de cinéma, tous destinés à un large public.

Voici le lien vers la page qui est consacré au livre sur le site de Flammarion.

Avant-propos par Paule Sengissen

La vie ne se circonscrit pas à un genre, la vie ne s’inscrit pas dans un catalogue, la vie ne se borne pas. Elle déborde, elle envahit, elle bouscule, elle charrie, elle balaye, elle ravage.

Ce livre est le roman scrupuleusement exact d’une vie vécue. Roland Lesaffre existe. La vie l’a fait saltimbanque, elle aurait pu le faire moniteur d’éducation physique. Tous les faits, tous les événements, toutes les circonstances relatés sont vrais. Le point de départ n’est pas l’imaginaire pour atteindre le réel. Le point de départ est le réel pour atteindre l’imaginaire.

Il s’agit d’un homme qui ne veut pas relater son enfance, d’un homme qui veut se débarrasser d’une guerre encombrante, d’un homme qui oscille entre le sexe et l’amour, l’amour et le sexe.

La recherche de l’amour, la découverte de l’amour, le vécu de l’amour, les vices de l’amour, la folie amoureuse, la « dinguerie de l’amour » caractérisent cet homme nommé Lesaffre. Quand il quitte la marine en 1949, il a déjà vécu ce que peu d’hommes vivront.
Il a été présent, dans les limites autorisées, au lancement de la bombe d’Hiroshima.
II a rencontré Mac Arthur.
En tant que simple mataf, il a assisté au différend qui opposa le général Leclerc et l’amiral Thierry d’Argenlieu en Indochine.
Il a été le témoin de la rencontre du général Leclerc et d’Hô Chi Minh.
Il n’a pas passé vingt et un ans quand il se retrouve civil et achète son premier costume.

Comment est-il ensuite amené à suivre les cours de Maurice Escande au Conservatoire d’Art Dramatique ? Ce n’est pas par son intelligence, ce n’est pas par son comportement que les portes de l’univers cinématographique s’ouvriront pour lui, mais comme l’a dit Jean Cocteau c’est : « Grâce à son flair, le flair d’un garçon du peuple. Le flair d’un renard du peuple. »
S’ensuivra une réussite cinématographique qui amènera Roland Lesaffre à tourner avec les plus grands metteurs en scène de l’époque parmi lesquels Jean Grémillon, Marcel Carné, Sacha Guitry. Il sera engagé par Alfred Hitchcock. Il vivra à Hollywood, tournera au japon, sera en Italie au moment de la grande époque du cinéma italien.
Ce parcours ne doit pas faire oublier qu’il s’agit avant tout de l’amour d’un homme pour la femme à travers une conjugaison multiple : les filles, les aventures d’une nuit, sa rencontre avec Yoko Tani. Il vivra avec Yoko Tani un amour qui manquera d’être interrompu par la mort de la comédienne. Ils se marieront. Ce sera le premier mariage franco japonais après la guerre. Les excès de leur amour les porteront à la limite d’eux-mêmes. Après s’être tout donné, il leur faudra reprendre chacun de son côté des vies moins tumultueuses. Roland perpétuera le souvenir de Yoko Tani dans ses amours avec leur geisha.

« Mataf » n’est pas un livre de souvenirs. Un pauvre raconte le quotidien de l’Histoire, un homme porte un regard, sans amertume et sans regret, sur les 50 dernières années de ce siècle. Comme un roman, l’ouvrage se divise en trois parties : la Guerre, le Cinéma, l’Amour. Encore fallait-il, en osant exprimer l’indicible, savoir communiquer aux mots, dépouillés de tout artifice, leur véritable force. Cette conviction est celle-là même de Roland Lesaffre.

Paule Sengissen.
(Journaliste, elle a également produit entre autres le fameux documentaire de Christian-Jaque sur Carné « L’homme à la caméra » en 1980. Et en 1983, elle failli produire une adaptation du livre de René Crevel Les Pieds dans le plat que Carné devait tourner.).


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Mataf : première et dernière page

Page 17-18-19

Je suis né dans un ascenseur.
— Dans un ascenseur, répéta un jour Prévert, mais sais-tu à quel étage ?
J’ai dit :
— Non, Jacques.
— Sais-tu s’il montait ou s’il descendait ? Ça, c’est très important.
***
Ma vie commence dans les « Chantiers de Jeunesse », les camps de Pétain. Mes copains, tous des paumés comme moi, me demandaient :
— Pourquoi tu es là ? Tes vieux, qu’est-ce qu’ils font ?
Je disais :
— Parle pas d’eux.
Pourquoi « parle pas d’eux » ? Parce que je pouvais pas parler d’eux.

Quand je dis : « Je ne me rappelle pas », c’est que, vraiment, je ne me rappelle pas. Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. Ce n’est pas mon passé qui m’intéresse mais rendre compte de faits, dans la mesure où j’en ai été le témoin, et parfois le voyeur. De faits qui côtoient l’Histoire. La guerre, certes, mais aussi le sport, la littérature, le théâtre, le cinéma.

Les premiers Allemands que j’ai vus étaient en side-car. Le casque, l’uniforme, le fusil, la mitraillette, le revolver en bandoulière m’ont impressionné comme un jeune qui voit pour la première fois un film de cow-boys, le cheval, le revolver, le chapeau et l’allure. Il faut reconnaître que les Allemands, les SS, avaient une allure extraordinaire. Ça en imposait.

Mais moi, je ne savais pas ce que c’était, un Boche, un SS. On avait eu par un camarade la possibilité de leur vendre des petits dictionnaires français-allemand. Ils avaient de l’argent et ils n’étaient pas désagréables avec les enfants. On allait dans leur caserne, un grand campement de SS. Ils nous donnaient des boules de pain et, de temps en temps, de leurs choux, des choux braisés. Il y avait beaucoup de restes sur une table. On mettait ça dans un sac, quelquefois dans nos poches, et on le rapportait aux copains.

Un soir, on y va à trois. Les Boches nous emmènent dans leur chambrée, une grande chambrée avec des lits de camp. Les fusils étaient pendus au-dessus du lit ainsi que les casques et les revolvers. Les uns étaient torse nu, les autres en short, avec des bottes. J’ai été très impressionné par ces bottes, toutes au pied du lit, ces bottes. Les uns étaient en train de jouer aux cartes, les autres de discuter. Il y en a un qui m’emmène tout au fond de la carrée. Un copain se sauve avec sa boule de pain, et l’autre, comme moi, va au fond de la pièce. L’Allemand qui m’accompagne est en tricot de corps. Il va vers son lit, prend son revolver et me le met sur la tempe. Il m’abaisse par terre, s’assoit sur le rebord du lit, se débraguette et m’introduit son sexe dans la bouche; quelques secondes après, il éjacule, et moi, je ne savais pas ce que c’était. J’ai emporté ma boule de pain. Il m’a fait cadeau de choux farcis.

Voilà pourquoi, si j’ai aimé des hommes, je n’ai jamais pu coucher avec. Ça, je n’ai jamais pu le raconter à Jean Genet ni aux autres.
Longtemps, j’ai eu peur de l’homosexualité. Les homosexuels que j’ai rencontrés, tous de grands messieurs, aimaient ma présence, mon charme – je ne savais pas ce que c’était « mon charme » -, ma petite gueule. Ils ressentaient quelque chose qu’ils n’éprouvaient pour aucun autre. Qu’est-ce que c’était ? Je ne peux pas répondre à leur place. Mais ils se sentaient mal à l’aise avec moi. Ils devinaient quelque chose que je ne comprenais pas mais que j’avais à l’intérieur.

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Page 301-302

Seul, depuis lors, j’ai été de femmes en femmes, les pires et les meilleures, j’ai été piégé par une garce, j’ai rencontré une toute jeune fille, un rayon de soleil, un petit oiseau injustement happé par la poliomyélite.

Et un jour Yoko est revenue en France. Mais rien n’a plus été pareil. Au fil des ans elle est devenue
mon « ami », mon copain, ma soeur. Nous nous sommes retrouvés avec sagesse, celle des chevaux revenus d’un très long et lointain voyage. Ils savent qu’ils ont été trop loin et ne veulent plus reprendre la route.

J’ai poursuivi mon chemin, pas le droit chemin, pas le mauvais chemin, celui de l’homme de la rue, celui qui dit merde aux rupins. Bien sûr, je suis de nouveau paumé mais pour moi, tous les jours, il n’y a pas une vibration, un battement de coeur, un sourire qui ne peuvent exister sans amour.

J’ai cru que la vie ne me souriait plus et je me suis trompé. Sans crier gare elle m’a fait le plus beau cadeau : une compagne. Elle a vingt ans de moins que moi.

Baladin je suis, baladin je resterai jusqu’au bout, un baladin d’espoir, un « siphonné » heureux qui braille, qui gueule comme dans la chanson :
« Non, rien de rien, Je ne regrette rien !… »

Bonsoir mataf, bonnes nuits mataf.


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