Entretien exclusif avec Bernard-G Landry (2008)

 

C’est avec regret que nous avons appris par Madame Maryvonne Carpentier-Landry le décès de son mari Bernard-G Landry survenu le 04 avril 2014.

Après notre entretien en 2008, il avait participé au documentaire Sur le quai qui se trouve en bonus de l’édition Blu-ray de la restauration du Quai des brumes édité par Studio Canal en 2011.

Nos très sincères condoléances à sa femme ainsi qu’à sa famille et ses amis.

Philippe Morisson

Bernard Landry @Studio Canal

(c) One Shot Audiovisuel / Studio Canal

 

Entretien exclusif avec Bernard-G Landry (2008)

A l’automne 2008, nous avons mis en ligne le livre admirable qu’a écrit un jeune auteur de 20 ans sur Marcel Carné et qui fut publié en 1952 aux Éditions Jacques Vautrain (cliquez ici pour lire le premier chapitre).

Comme nous l’avions écrit, ce livre est le premier (et quasiment le seul) à avoir été écrit sur l’oeuvre cinématographique de Carné et surtout à l’avoir comprise ! Car même si Bernard-G Landry avait 20 ans à l’époque, il a fait preuve d’une grande maturité et d’une grande profondeur dans la compréhension des films de la première période, la plus riche, de Carné. D’où la nécessité de rendre disponible (Jacques Vautrain ayant fait faillite peu de temps après la sortie du livre) grâce à Internet ce livre essentiel que peu ont lu à l’époque il y a plus de 55 ans…

C’est par hasard que nous avons réussi à le retrouver il y a un peu plus d’un an en 2008, en le contactant via la maison d’édition indépendante Le Temps des Cerises, dont il est l’un des fondateurs. En effet, par la suite Bernard-G Landry a eu plusieurs « vies ».

Il va d’abord devenir romancier avec beaucoup de chance puisque son premier roman, Aide-Memoire Pour Cecile (sorti en 1959 aux éditions Denoël) obtiendra le prestigieux « prix des Deux Magots » en 1960. Depuis il a continué à publier plusieurs romans dont le plus récent est paru en 2005, Le Sexe de l’Ange (chez Le Temps des Cerises).

En parallèle, il va travailler pour le cinéma en tant que dialoguiste et scénariste pour le réalisateur Roger Coggio notamment, qui adaptera en 1971 Aide-Memoire Pour Cecile sous le titre Chronique d’un couple (avec Pascale Petit). L’histoire retiendra également ses adaptations de pièces de théâtre du répertoire tel Les fourberies de Scapin (Molière) ou bien Les fausses confidences d’après Marivaux (réalisé par Daniel Moosmann) en 1984.

Mais Bernard-G Landry a été également longtemps syndicaliste poursuivant ainsi son engagement politique ancré à gauche, il était ainsi secrétaire de l’Union Locale CGT du 15°arrondissement de Paris en 1968.

Cet entretien a été réalisé en deux fois à l’automne 2008 à Saint-Denis (93) où habite Bernard-G Landry avec sa femme.

Un profond remerciement à eux deux pour leur patience et leur gentillesse devant mes questions parfois insistantes qui les ramenaient plus de 50 ans en arrière…

Voici un extrait inédit d’une interview de Marcel Carné avec le biographe américain Edward Turk en 1980 (dont vous pouvez lire et écouter de larges extraits ici) dans lequel il avoue que c’était le livre « le plus personnel et percutant » que l’on ait écrit sur lui.

(cliquez sur la flèche verte) :

Edward Turk : A propos de critiques, est-ce qu’il y a eu un critique qui a vraiment saisi le sens de votre oeuvre ? À mon avis le livre de Queval n’est pas bon.

Marcel Carné : Ah ! vous savez que j’ai refusé le livre de Queval ? Il y a un éditeur qui s’appelait Jacques Vautrain qui m’a dit « voilà, je veux faire un livre sur vous et j’ai pensé à Jacques Queval, est-ce que vous êtes d’accord ? » Je ne le connaissais pas du tout donc je pouvais pas me permettre de penser quoique que ce soit, donc j’ai répondu qu’il commence à écrire le livre, puis je le lirais et je vous dirai ce que j’en pense. Donc il a commencé et m’a montré des pages et quand j’ai vu ce que c’était j’ai dit à l’éditeur « je suis pas d’accord ! » et il m’a répondu « mais je ne ferais pas un livre sur vous sans que vous soyez d’accord sur l’auteur que j’aurais choisi ». Et il y a eu un garçon qui s’appelait Bernard Landry qui a fait un livre merveilleux car c’est le plus personnel, le plus percutant qu’on ait fait sur moi.

 

Copyright « Les Plus Belles Salles de Cinéma » (Salles-cinema.com : les lieux du 7ème Art )

– Avant d’écrire ce livre sur Marcel Carné, qu’est-ce qui vous a amené au Cinéma ?

C’était à la sortie de la guerre, en 1945. J’avais 20 ans… A cette période, avec des amis, nous avions créé un ciné-club en bas de Montmartre, à Paris. C’est-à-dire que nous avions une réunion hebdomadaire autour d’un film dans un petit cinéma qui était à coté du boulevard Barbès. C’était plutôt sympathique…

C’était la grande période des ciné-clubs, l’ambiance était très familière, voire familiale. Les débats ne remuaient pas des choses formidables mais une projection de films sans débat ça aurait gâché la moitié du plaisir !

Je me souviens par exemple qu’on avait réussi à avoir une copie de Citizen Kane, c’était vraiment une rareté en ce temps là. On avait eu cette copie sans sous-titres mais heureusement nous connaissions bien le film et nous pouvions faire des commentaires pour expliquer telle scène…

Le cinéma où nous organisions ces séances s’appelait Le Delta, à Barbès. C’était le type même du cinéma de quartier à l’époque. Il y avait les frères Pinoteau, Claude et Jacky…

– Quel est le film de Carné qui vous a décidé à écrire le livre ?

Celui qui a décidé les choses c’est Les Portes de la Nuit. J’avais été très choqué de l’accueil qui lui avait été réservé. Mais sinon mon Carné favori c’était Le Quai des Brumes. Ce n’est peut-être pas le plus parfait mais c’est le plus libre, en tout cas dans toutes les contraintes que s’imposait Carné. J’ai dû le voir 7 ou 8 fois, aujourd’hui on peut le revoir facilement mais c’était plus difficile à l’époque naturellement.

J’avais même pensé à l’époque à partir de mon livre, de faire un film sur Carné qui aurait dit la même chose mais avec des extraits de films. J’en avais parlé à Carné qui m’avait dit que ça serait très intéressant mais que je ne pourrais pas le faire à cause de problèmes de droits pour les extraits de films qui dépendent de différentes maisons de productions. En plus moi je voulais mélanger les films pour faire des correspondances entre certains, montrer qu’un plan dans tel film peut correspondre à un autre dans tel film. Mon idée était de faire en quelque sorte une analyse du texte image.

 

– Mais le livre c’était à la base pour défendre Les Portes de la Nuit ?

Non c’était pour montrer ma colère en disant : « Voilà, vous êtes tous des imbéciles, vous ne posez pas une seule question aux gens qui ont fait ça, qu’est ce qu’ils ont fait avant ? et qu’est-ce que ça veut dire ?»

C’est là où petit à petit en y réfléchissant j’ai réalisé que Carné était un auteur ! Il n’y avait pas eu les Cahiers du Cinéma encore à ce moment là. La politique des auteurs n’existaient pas. Mais moi je me disais : « Carné est un auteur ! pourquoi on le traite pas comme un auteur ?». Et j’ai écrit le livre tout seul de mon coté. Je n’ai contacté Carné qu’une fois le livre écrit.

– Mais à ce moment là vous étiez déjà en contact avec l’éditeur Jacques Vautrain ?

Ah non pas du tout !

– Et donc comment avez-vous contacté Carné parce que vous ne connaissiez personne ?

J’avais simplement téléphoné chez lui. D’ailleurs, il n’était pas très aimable au téléphone. je me souviens que plusieurs fois quand j’étais chez lui, et qu’on téléphonait, il racontait des histoires à son interlocuteur, il se faisait passer pour son secrétaire !

Donc je lui ai dit : « Voilà je viens d’écrire un livre sur vous, j’aimerais savoir ce que vous en pensez ». Je n’avais pas voulu le faire avant car j’étais un môme timide. Lui, c’était un monsieur qui était arrivé, qui avait son nom dans le journal ! Et là, le livre fini, j’avais quelque chose à lui apporter, je n’allais pas le déranger pour rien.

– Puis vous êtes allé lui lire votre livre chez lui…

Il avait écouté avec beaucoup d’attention et il était très surpris je crois…

– Il était d’accord avec ce que vous avez écrit ?

Oui, il était un peu époustouflé parce qu’il n’avait pas imaginé qu’on pouvait faire un truc comme ça sur lui. Parce que ça ne se faisait pas à l’époque, d’écrire un livre sur un réalisateur. Mais j’avais le sentiment simplement d’avoir découvert un auteur et qu’il n’y avait pas de raisons parce que ça n’existait pas, qu’on ne fasse pas un livre qui essaye d’expliquer et de clarifier la pensée d’un auteur. Je me suis demandé après si le livre n’allait pas le gêner car ça pouvait lui faire prendre conscience de choses qu’il faisait naturellement, d’instinct…

Et quand il a tourné après La Marie du Port, il m’a invité à une projection et en sortant il m’a dit : « Alors ? C’est bien du Carné ? » (Rires).

– Vous étiez sans doute l’un des premiers critiques à prendre son travail au sérieux.

Ah oui très certainement. …

– Vous m’avez dit au téléphone que vous avez écrit assez rapidement ce livre ?

L’écriture a été assez rapide mais j’avais beaucoup réfléchi avant. Par contre, je n’avais pas fait de plan, je n’ai jamais su faire ça (avec mes romans par exemple).

– Mais à l’époque c’était plus difficile de voir les films, vous aviez pu les revoir pour prendre des notes ?

Non, je les revoyais pour le plaisir, les apprendre par cœur. C’était bien comme ça.

C’était pour les voir avec le cœur.

– Belle formule !

Ensuite, je me suis retrouvé avec mon manuscrit et je me suis dit qu’il fallait que je le publie comme j’avais l’imprimatur du maître en quelque sorte ! Alors je l’ai envoyé dans des maisons d’éditions qui pouvait être intéréssées mais c’est resté sans réponse ou s’il y en avait, elles étaient défavorables. Et à ce moment je suis tombé sur Jean-Georges Auriol. Peut-être avais-je envoyer mon manuscrit à La Revue du Cinéma qu’il dirigeait ? (qui reparaissait en 1946 après une première parution vers 1929/1930. ndr)

 

Auriol a été très sensible au livre et on s’est formidablement bien entendu dès le premier contact. J’étais tout jeune et cela m’avait bouleversé. Il connaissait tout le cinéma d’avant-guerre, il connaissait tout le monde dans le métier, alors à mes yeux il avait un grand prestige. Je n’étais pas seulement flatté mais sidéré qu’il me prenne au sérieux et s’intéresse à ce que je faisais. Ça ne m’était encore jamais arrivé ! Il avait exactement 20 ans de plus que moi.

Alors il avait eu le projet de publier un numéro spécial de La Revue du Cinéma, ou plutôt un numéro double, où il y aurait eu mon bouquin sur Carné et puis des textes sur Prévert. Mais à l’avant-dernier moment, Gallimard, qui finançait la revue, a retiré ses billes et cela a mis fin à La Revue du Cinéma !

A ce moment là, Auriol m’a dit : « écoute j’ai parlé de toi à un petit éditeur qui veut publier une collection sur le cinéma, tu devrais lui envoyer ton manuscrit, je suis prêt à t’appuyer ». C’est ce que j’ai fait. Vautrain m’a répondu rapidement mais m’a bien fait comprendre que c’était parce que j’étais pistonné par Auriol !

– Je voudrais revenir sur votre rencontre avec Jean-Georges Auriol car elle semble avoir été déterminante pour vous à l’époque. Pouvez-nous parler un peu de lui car c’est quelqu’un d’assez oublié maintenant ?

Ça a été toujours un gars assez modeste, pas tellement sûr de lui. A partir du moment où La Revue du Cinéma a été viré par Gallimard, il était tout le temps parti en Italie où il dégotait des réalisateurs jeunes tout à fait passionnant. Il était d’ailleurs très partisan du néo-réalisme et pour le mettre en rogne je lui disais que «  le néo-réalisme ça n’est finalement qu’une façon de mal photographier de mauvais acteurs » (rires) . Ça c’est un peu le contraire du cinéma de Carné ! Le souci formel est délibérément nié dans le néo-réalisme… Avec Auriol, il y avait Jacques Doniol-Valcroze qui était déjà sous contrat avec Gallimard pour un roman. Et moi qui voulais déjà écrire des romans, j’étais stupéfait qu’il mette ça de coté pour écrire sur le cinéma !

– Donc Auriol vous conseille à Vautrain qui accepte…

Et puis après ça, Jean-Georges Auriol a été tué dans un accident de voiture (le 02 avril 1950 à Chartres. ndr). Il s’était arrêté sur une route pour récupérer le bouchon du radiateur de son moteur quand une voiture l’a happé. C’est un truc dont je ne me suis jamais tout à fait remis ça…

– Et là-dessus, Vautrain vous oublie ?

Ah oui il m’oublie complètement ! J’avais été invité à une petite réception qu’il avait donnée pour la sortie du livre de François Chalais sur Clouzot et celui de Jacques Catelain sur L’Herbier, qui sont sortis en même temps. Et puis je n’ai plus eu de nouvelles. A ce moment là j’ai un peu laissé tomber l’idée de sortir le livre, je me disais que Vautrain avait peut-être des problèmes financiers… Il faut dire qu’aucun éditeur ne publiait ce genre de livres à l’époque donc personne n’en écrivait et inversement. Et puis j’ai appris un peu par hasard que Vautrain allait sortir un troisième livre de cinéma. Cette fois-ci, c’était un livre sur Carné qui était signé par… Jean Queval !

J’en ai déduis qu’il avait oublié le mien ou qu’il ne voulait plus en entendre parler. Queval représentait sans doute une valeur marchande plus importante à cette époque là. Mais Queval n’aimait pas Carné et il a fait un livre que Carné a détesté ! Et du coup Carné a refusé que Vautrain le sorte. (Le livre sortira finalement en 1952 aux éditions du CERF.ndr)

 

– Mais vous savez pourquoi Carné le détestait ?

Parce que Queval l’éreintait d’un bout à l’autre !

– Je l’ai relu récemment mais en dehors du fait qu’il éreinte effectivement Juliette ou la clef des songes, il dit des choses pas fausses quand même…même s’il dit un peu n’importe quoi sur Prévert aussi.

Je ne l’ai pas lu ! Je faisais la gueule ! On a le droit quelque fois !

Donc Carné a dit à Vautrain : « mais vous savez, j’ai connu un petit jeune homme qui a écrit un livre sur moi qui est très bien, vous devriez le publier. » Alors toute honte bue, Vautrain m’a rappelé. Mais il voulait en plus rajouter un premier chapitre sur la vie de Carné avant le cinéma. Et moi, ça ne m’intéressait pas du tout car mon livre était uniquement axé sur l’analyse des films.. A ce moment là, Carné m’a dit : « mais ne vous faites pas de souci, je vais le faire » (rires). Ainsi le premier chapitre est de sa main !

Il y avait aussi un cahier de photographies au centre du livre qui posait problème alors j’ai voulu changer quelques photos pour qu’elles répondent un peu mieux au texte. Mais Vautrain n’a pas voulu rallonger le budget pour ça et finalement c’est Carné qui a payé pour ces photos.

– Mais vous avez aussi rajouté à la fin le 6° chapitre sur Juliette ou la clef des songes car votre livre avait été écrit au moment de La Marie du Port ?

Oui puisque j’avais le temps de le refaire et ça me paraissait important d’actualiser le livre en parlant de son dernier film au moment de la sortie du livre.

– Mais à un moment donné, vous n’avez pas eu envie d’interviewer Carné pour votre livre ?

Non, mais je l’ai rencontré plusieurs fois bien sur. Il a participé aux séances de dédicaces du livre, pour ça il était assez chouette. Je me souviens d’une séance au cinéma Le Cardinet, près des Batignolles, où il avait fait venir quelques-unes de ses vedettes…

– Et justement comment s’est passé la sortie du livre ? Quel a été l’accueil des critiques et du public ?

Je crois qu’il a eu un accueil très modeste ! Il a fait une sortie discrète… Mais comme j’étais resté en contact avec Jacques Doniol-Valcroze, il m’avait fait un petit entrefilet « poli » dans Les Cahiers du Cinéma qu’il venait de fonder…

 

Chronique parue dans le numéro 20 des Cahiers du Cinéma daté de Février 1953

…Mais de toutes façons, c’est rare qu’un livre de cinéma puisse avoir des critiques intelligentes ou du moins réfléchies. Il faut dire qu’on parlait moins du cinéma à cette époque. Il n’y avait pas eu ce virage critique qu’il y a eu avec la Nouvelle Vague. Ça, c’est un apport très positif de la Nouvelle Vague car cela a fait prendre le cinéma au sérieux.

– Et que voudriez-vous changer dans le livre avec le recul ?

Bien tout ! (rires) Non mais c’est vrai, écoutez, on n’écrit pas pareil à 20 ans ou à 70 ans ! Mais par contre je n’ai pas eu de désamour envers les films de Carné que j’ai revu de cette première période. Ceci dit, je préfère mes souvenirs des Enfants du Paradis, je redouterais de le revoir.

– Puis il semble qu’après la sortie de votre livre, Vautrain ait fait faillite très vite  ?

Ah oui ! et déjà à ce moment là il était en difficulté. Quand il y avait eu la dédicace, dont je vous ai parlé tout à l’heure au Cardinet, il m’avait dit qu’il me donnerait un peu d’argent mais il est resté 5 minutes et a filé sans me le donner… Au final, je n’ai jamais rien touché !

– Et après vous avez perdu sa trace ?

Ah oui totalement. Mais c’était un gars assez débrouillard, suffisamment malin pour friser la malhonnêteté sans risquer la prison…

 

– Et ensuite vous êtes resté en contact avec Carné ?

Guère…j’ai dû le revoir deux, trois fois.

Je voudrais revenir sur une chose dont vous parlez dans votre livre lorsque vous évoquez une cabale contre Carné car vous êtes le tout premier à en parler, du moins à à l’avoir perçu. Je rappelle qu’il a été écrit à la fin des années 40 et on pense généralement que cette cabale est apparue avec la Nouvelle Vague.

Ah oui c’est sur ! Quand on s’attelle à une filmographie de Carné on se rend compte qu’il a traversé beaucoup de difficultés et qu’il a rencontré beaucoup de mauvaises volontés voire de volontés mauvaises ! Pour Les Portes de la Nuit, dés le début ça a été mal parce que c’était le Crédit Lyonnais qui était le financier du producteur. Et quand ils ont vu la première version du film, ils sont sortis outrés en disant : « on a payé un film communiste ! ». Alors ils n’ont pas fait grand-chose pour le soutenir… Pour moi Les Portes de la Nuit montre l’aboutissement de l’oeuvre de Carné. Il n’a pas retrouvé après un nouvel élan mais il avait traversé tellement de difficultés… Son grand regret c’était La Fleur de l’Age. Là, il était encore en plein accord ou plutôt en plein désaccord productif avec Prévert. C’était un projet qu’ils ruminaient tous les deux depuis de longues années. Je crois que pour lui ça a été la pire épreuve. Il était assez satisfait des premiers rushes…

– C’est vrai que Carné a travaillé sur beaucoup de projets qui n’ont pas abouti…

Des quantités ! C’est ce qui m’avait intéressé pour les intégrer à la filmographie que j’ai ajouté à la fin de mon livre. Parce que ça me paraissait porteur de sens de relever autant que possible tous les films dont non seulement il avait rêvé mais où il y avait eu un début de réalisation. Alors quelque fois il n’y avait pas eu un centimètre de pellicule tournée mais il y avait déjà eu un gros travail.

– Et pour revenir à la cabale contre Carné, pensez-vous que son homosexualité ait pu jouer ?

C’est possible. Je pense oui…

Remarquez Carné a pas eu de chance c’est vrai mais c’est souvent comme ça dans ce milieu. Moi qui ait travaillé dans le cinéma par la suite (avec Roger Coggio.ndr) je me suis rendu compte que sur dix projets il y en a un qui abouti ! Alors ça représente beaucoup de gâchis mais…

C’est pour ça que je dis sur un scénario, on a jamais assez travaillé sur le papier. Parce que là ça ne coûte pas cher !

Par exemple, sur Les Portes de la Nuit il m’avait raconté une anecdote à propos de la scène du suicide de Reggiani, quand il marche sur les rails et que le train arrive. Eh bien les rails brillaient ! Et Carné ne voulait pas qu’ils brillent parce que ça faisait poisseux. Alors pendant une heure il y avait des gars qui les ont séchés.

– Mais en même temps ça peut se comprendre car si le reflet des rails est trop fort, ça peut perturber le champ de vision du spectateur.

Mais ça montre bien qu’on ne travaille pas assez sur le papier ! Parce que ça, il faudrait l’avoir prévu sur le papier. Car pendant que les mecs séchaient les rails il y avait 80 personnes derrière qui attendaient !

Mais c’est vrai qu’il est impossible aussi de tout prévoir avant et Carné n’improvisait pas beaucoup sur un tournage mais quand même…

Il travaillait beaucoup ses découpages techniques justement. Et c’est très important un découpage technique.

 

– Et à votre avis ce sens du découpage technique, c’est par Feyder qu’il l’a appris ?

Ah oui ! Parce que Feyder c’était un emmerdeur ! Il était très strict sur ses découpages. Carné s’est un peu fâché avec lui après. Quand il a tourné son premier film Jenny avec Françoise Rosay, la femme de Feyder qu’il lui avait prêté, celui-ci n’est venu qu’une seule fois sur le plateau. Et lorsqu’il a vu Rosay prête à tourner, il a dit : « on dirait Raimu habillé en femme ! »…

Feyder c’est un peu le contraire de Carné. Simplement ce qu’il a transmis à Carné c’est une espèce d’exigence de clarté. C’est à ça que je souscris car l’auteur n’est pas là pour compliquer les choses, il est là pour dire d’une façon claire des choses compliquées. Parce que c’est toujours compliqué quand on veut dire les choses car les choses ne sont pas simples. Elles ont des trous, elles ont des travers, il faut parfois passer par derrière pour voir comment elles ses comportent…

L’image est toujours très construite chez Carné. Et ce n’est pas par hasard si c’est la photographie qui l’a amené vers le cinéma. Il a fait beaucoup de photos quand il était plus jeune et puis après il est devenu l’assistant de Feyder. Et chez Feyder l’image est aussi très construite. Il n’y a pas la même exigence mais il y a la même qualité d’exigence !

– Je crois que même sur le plateau il savait d’instinct où placer sa caméra ?

Ah oui ! ça il savait très bien où la placer mais quelquefois il lui arrivait d’improviser un peu par rapport au plan lui-même :« Est-ce qu’on fait un panoramique ou est-ce qu’on se paye un petit travelling ? », ça dépendait de son humeur aussi. Il ne tournait pas très vite et attachait beaucoup d’importance au détail. Car il voyait l’image, il visualisait l’image faite et ce n’était pas un nul en photographie ! C’était l’un de ses soucis. Je suis allé plusieurs fois sur des tournages mais il n’aimait pas beaucoup que des « étrangers », même si ce sont des amis, viennent sur son plateau. Il n’était pas très hospitalier sur les tournages ! …

– Dans votre livre c’est assez intéressant ce que vous dites de la relation entre Carné et Prévert…

Essayer de montrer qu’ils sont complémentaires et qu’on ne peut pas les confondre. Carné était très bien avec Prévert. Ils se connaissaient bien, ils ne pensaient pas tout à fait pareil, ils n’avaient pas tout à fait la même vision des films mais ils s’entendaient très bien. Quand ils travaillaient sur un film il y avait entre eux deux ce qui est nécessaire pour arriver à créer une vraie complicité.

– Comme vous avez été scénariste également, est-ce que vous avez trouvé des failles dans le travail de Prévert ?

Je suis sur que Carné devait serrer la vis sur certains trucs et qu’il avait donné à Prévert, qui ne devait pas être un personnage facile à manipuler, qu’il lui avait donné un certain goût de la rigueur. Et quand Prévert travaillait pour Carné, il ne le faisait pas tout à fait de la même façon que pour d’autres réalisateurs.

Il y avait une vieille complicité entre eux parce qu’ils se connaissaient depuis très longtemps. Quand Carné avait fait ses films de publicité au début des années 30, il avait plusieurs fois croisé Prévert. Celle de l’histoire d’une élection à l’académie française que je mets dans la filmographie parce que c’est pittoresque, le texte est de Prévert ! Les académiciens étaient outrés ! : « Je croyais qu’on m’avait donné un fauteuil mais ça n’était pas un Lévitan ».

– Et le fait d’avoir travaillé pour le cinéma, ça vous a appris …

A couper dans un texte ! Pour qu’il trouve son rythme à ce moment là lorsqu’ on le relit pour la troisième, quatrième fois. Cela permet de couper tout ce qui est en trop.

– Terminons en revenant à Carné…

Ce que j’avais beaucoup apprécié chez Carné, c’est sa rigueur et la façon qu’il avait, de se mettre en scène aussi là-dedans, de parler un peu de lui, son coté un peu…romantique.

– C’est quelque chose dont on parle peu à son propos, son romantisme et les thèmes de solitude des personnages dont vous avez très bien parlé.

Oui c’est ça. Le romantisme de Carné n’est pas seulement celui dans lequel on tombe assez facilement dans le cinéma, cette espèce de romantisme de bazar. Parce que chez Carné, il y a ce souci du rapport entre les êtres et des souffrances que cela génère. Je ne sais pas si lui-même était très romantique mais c’était un homme sensible…

C’est pour ça que celui que je préfère de ses films d’avant-guerre c’est Le Quai des Brumes.

C’est le plus beau…

 

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