
Carné dans l'enfer des anges
article paru dans Cinemonde n°1370 daté du 08 novembre 1960
Rappelons-le avec fierté : Carné appartint à la direction de notre journal, avant de réaliser un court métrage qui retint immédiatement l'attention :
« Nogent, Eldorado du dimanche ». Il fut l'assistant de René Clair, puis de Jacques Feyder. Et c'est Françoise Rosay, femme de ce
dernier, qui le désigna pour remplacer Feyder dans la mise en scène de « Jenny », en 1936. « Drôle de drame », en 1937, déconcerta.
Il venait trop tôt. Et ce fut le triomphal « Quai des Brumes » (1938) , qui révéla Morgan, « Hôtel du Nord » (1938), « Le Jour se lève »
(1939). Après le réalisme, le romantisme : « Les Visiteurs du Soir » (1942), le monumental « Enfants du Paradis » (1944-45), « Les Portes de la nuit »
(1946). Et, de nouveau, le réalisme (très poétique) : « La Marie du port » (1948), « Juliette ou La Clé des Songes » (1950), « Thérèse Raquin »
(1952), « L'Air de Paris » (1954), « Le Pays d'où je viens » (1956) et enfin « Les Tricheurs » (1958).
Carné n'aurait-il réalisé que Les Enfants du Paradis, il appartiendrait à l'histoire du cinéma ! Pour la chance des cinéphiles, la liste de ses oeuvres
est longue. Et Marcel Carné, à cinquante et un ans, remet en question bien des aspects de notre cinéma national, Nouvelle Vague comprise. On lui
reprochait de coûter trop cher ? Les Tricheurs ont rapporté, dit-on, sept cents millions d'anciens francs de bénéfice net. Et ce n'est pas fini ! On craignait
qu'il ne fût démodé ? Les Tricheurs composent presque une anthologie de « morceaux » que tous les jeunes réalisateurs se sont empressés de copier, jusqu'à
l'épuisement.
Et, non content d'avoir été l'un des précurseurs du film d'humour avec Drôle de Drame, il avait déjà abordé le problème de la jeunesse délinquante avec
La Fleur de l'Age (qu'il ne put achever), bien avant qu'il ne fût à la mode. C'est donc en toute indépendance que Carné a choisi de tourner Terrain Vague,
d'après un roman américain : Tomboy (qui veut dire : garçon manqué) de Hal Ellson. Il a lui-même étroitement collaboré à l'adaptation et aux dialogues
du film avec Henri-François Rey, romancier dont on portera à l'écran prochainement la dernière oeuvre : La Fête espagnole. Il a pris pour directeur de
la photographie Claude Renoir, prestigieux petit-fils du grand peintre, neveu de Jean Renoir et fils du regretté Pierre Renoir. Son cadreur est
Gilbert Chain, qui « fit » le dernier Becker : Le Trou; son premier assistant, Alain Jessua, qui remporta le Prix Jean-Vigo 1957 pour son
court métrage : Léon la Lune. Mais Carné parle lui-même de son film :
CET AGE INGRAT...
- Le Terrain Vague, c'est le domaine merveilleux où se réfugient aux heures de loisir (ou lorsque le petit deux-pièces est réellement trop petit !) ces gosses
dont les parents nichent dans des H.L.M., en bordure de Paris. Parce qu'ils souffrent de n'être pas aimés ou choyés, parce qu'il est véritablement très pénible
de n'être pas encore une grande personne et de ne pouvoir se défendre dans un monde hostile, ces jeunes forment des bandes, encore inoffensives. Chacune a ses rites,
ses mystères, ses symboles. L'une de ces bandes, qui se retrouve dans une usine en ruines, a pour chef... une fille : Dan. Toujours vêtue en garçon, Dan a une préférence
pour Lucky, son « lieutenant », un gentil garçon qui dissimule comme il peut l'amour qu'il lui porte. Car ils sont chastes. La bande accueille un nouveau : Babar,
heureux de se soumettre aux rites d'initiation et plein d'admiration pour Dan.
Vivant en marge de la société, ces jeunes n'ont qu'un ami : Big Chief, mystérieux quadragénaire qui tient un magasin de surplus américains. Big Chief, c'est évident,
a eu des malheurs. Lui aussi est en marge. Et il évite aux jeunes certaines erreurs en gagnant leur confiance. Pourtant, quand le « Grand Marcel », évadé d'un centre
de redressement, survient, il tente d'entraîner la bande vers des délits plus graves. Ce qu'il veut former, c'est un véritable gang. Mais les jeunes, Dan et Lucky en
tête, lui résistent. Marcel tente de faire de Dan sa maîtresse et réussit à l'exclure de la bande, laquelle se partage en deux. Il y a ceux que Marcel a galvanisés,
et les autres, les fidèles à Dan et Lucky, que l'on traite de lâches... Permettez-moi de garder le secret sur la conclusion, mais sachez qu'elle est généreuse et
confiante en l'avenir de ces jeunes — qui ne sont pas des Tricheurs !...
J'ai voulu faire un film tonique et sain. Et les éducateurs, les dirigeants de groupements familiaux, l'ont si bien compris qu'ils m'ont tous accordé leur visa et
demandé que l'on inscrive, avant le générique, cet avertissement : « Pour que les adultes prennent leurs responsabilités envers les jeunes... »
J'ai recruté mes acteurs sur les lieux mêmes de l'action, à Maisons-Alfort et Saint-Ouen. Le seul « blouson noir » qui a réussi à se « glisser », après avoir commis
un vol en cours de tournage, s'est racheté. Je suis allé le reprendre à Fresnes, juste au moment où on allait lui mettre « la boule à zéro »...
Pour encadrer ces jeunes, j'ai fait appel à Roland Lesaffre (il vous surprendra, dans le rôle de Big Chief : l'ange gardien des gosses), Denise Vernac et
Alfonso Mathis, dont la beauté blonde et le jeu machiavélique rappellent la création de Lesaffre dans Thérèse Raquin. Autre « pro », l'étonnante
Danièle Gaubert, bête de cinéma qui s'affirme comme une comédienne complète...
LE POINT DE VUE DU REALISATEUR
« Terrain Vague » est aussi loin du réalisme que purent l'être les « Tricheurs ». Si je crois utile de le préciser, c'est qu'on parait déjà vouloir
rapprocher ces deux films, en tout cas les situer l'un par rapport à l'autre. « Les Tricheurs » étaient un film romantique. « Terrain Vague » est un
film fantastique.
Je concède qu'il représente cependant un point commun : il s'agit ici et là d'une certaine jeunesse vivant dons un périmètre délimité. « Les Tricheurs »,
c'étaient Roméo et Juliette en 1958 à Saint-Germain-des-Prés. « Terrain Vague », ce sont des gosses qui vivent en 1960 dons les H.L.M. surpeuplés.
Ces enfants souffrent d'une réelle carence affective. Non pas que leurs parents soient plus condamnables que d'outres. Simplement, ils ont leurs soucis quotidiens.
A ces enfants, auxquels les adultes ne donnent rien, il ne reste donc que le terrain vague, en bas de ces habitations à tiroirs, où ils ont recréé un univers à
eux avec ses coutumes et ses règles. C'est le monde de l'adolescence où trament encore des relents d'enfance, dons lequel un adulte tentera de se faire accepter.
Mais ici on ne « triche » plus. Car c'est le monde de la sincérité.
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Maurice Cafarelli
Daniele Gaubert et Marcel Carné
Roland Lesaffre et Marcel Carné
Daniele Gaubert et Alfonso Mathis
Daniele Gaubert et Jean-Louis Bras
Dominique Dieudonné
Roland Lesaffre, Jean-Louis Bras et Daniele Gaubert
Daniele Gaubert
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