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Le Cinema francais se place décidément sous le signe de la S.N.C.F.
Le depot des locomotives, derriere le pont Cardinet, est devenu le studio des Batignolles. Nous y avons trouvé Marcel Carné et son équipe, mêlés aux cheminots qui furent pour le film des collaborateurs d'une conscience et d'une gentillesse au-dessus de tout éloge.
22 kilometres de cables courant le long des voies. Cinquante projecteurs du plus fort calibre aux emplacements strategiques, une bonne douzaine d'amplificateurs destines a porter jusque dans les regions les plus eloignées placées sous son commandement, les ordres du metteur en scene dirigeant au micro sa Bataille du Rail, represente une partie seulement des effectifs engagés dans cette bataille qui ne dure pas moins de quinze nuits et s'achèvera par une des plus grandes victoires de l'histoire du cinema.

La figuration pesait 1.440 tonnes.

Carné passe en revue le front des troupes. Douze locomotives sont en ligne et chacune d'elles est doublée. Grâce a cette precaution, toutes les fois qu'une machine devra s'absenter pour motif de service, la doublure prendra sa place. Tout cela réglé comme un ballet dont les etoiles ont un poids moyen de 120 tonnes. Le jour se lève sur 300 metres.

La clef des songes.

Un charbon dans l'oeil, Carné, de l'oeil qui lui reste, surveille le chantier en pleine activité. Lui-même se depense avec ardeur. I1 est partout a la fois, engueule, encourage, admoneste, adjure ou menace. Avec le sourire. I1 sourit trop. Chacun pressent l'éclat inevitable. Le deuxieme assistant a rêvé de locomotives : "Carné prenait la plus grosse et s'en servait pour m'assommer".
- Au moins, Tu sais ce qui t'attend, lui dit l'operateur en maniere de consolation.
Bussiere joue, dans Les Portes de la Nuit, le role d'un cheminot. Mais ce n'est pas seulement le costume maculé de graisse, les chaussures de travail, les gants speciaux et le beret qui le font si pareil à ses nouveaux amis, les hommes du rail. Entre eux et lui, une confiance à base d'estime reciproque s'est etablie dès la premiere nuit passée de compagnie.

"N'abusez pas du sifflet !"

L'enorme écriteau fait pour être vu de loin se trouve placé juste au-dessus de Carné qui dispose d'un vrai sifflet de chef de gare et dont l'enervement se traduit par des trilles et des roulades d'un effet irresistible.
Brillant d'un eclat atténué, les projecteurs dispersés ne sont plus que des pastilles lumineuses. On voit pâlir le ciel. Tous les hommes sont à leurs postes.
Des equipes d'arroseurs ont parcouru les voies. Les rails luisants d'eau dessinent dans l'ombre un tracé lumineux et parfaitement photogenique. Tous les haut-parleurs rugissent en meme temps :
- Donnez toute la lumiere !
Les Portes de la Nuit s'ouvrent tout à fait sur une vision que les cheminots qui nous entourent contemplent sans un mot.
- Le signal ! s'impatiente Carné.
Une fusée monte et retombe comme une pluie d'etoiles. Des ombres se démenent dans des nuages de vapeur; le souffle des locomotives domine tous les autres bruits. - Partez, bon Dieu ! Mais qu'est-ce qu'ils attendent ?... La seconde fusée !

Le film des malheurs.

Blondy presse de toutes ses forces sur la détente d'un gros pistolet. Rien. Il pleure de rage. Carné se prend la tete à deux mains :
- C'est le film des malheurs... On tourne avec six mois de retard, à l'epoque de l'année où les nuits sont les plus courtes... Pendant deux mois, il a plu toutes les nuits, alors que nous tournions en exterieurs. Je me suis cassé les orteils en sautant d'un praticable. Un machiniste, moins heureux, s'est fracturé le talon. Tous mes films réunis m'ont coûté moins de peines que celui-ci...
Serge Reggiani attend sans impatience, et, semble-t-il, sans excessive curiosité, de voir la Mort en face.
C'est au studio qu'il a rendez-vous avec elle.
- Le truquage est au point dit Carné, qui ajoute, l'air preoccupé : "Mais personne n'est à l'abri d'un accident..."
J'ecris ces lignes en sachant que Serge Reggiani les lira après sa mort.
Les phases de son execution se derouleront suivant un plan arrêté plusieurs mois à l'avance. La locomotive qui l'écrasera comme une bête nuisible est venue tout expres pour cela, a la demande de Carné.

(Reportage Choura-Cinévie).


Photographies illustrant l'article de Cinévie

L'encart suivant, qui figure dans ce numéro de Cinévie, est intéressant car il signale qu'Arletty allait jouer dans le film de Carné qui a suivi Les Portes de la Nuit sur un scénario de Jacques Feyder. Le journaliste doit vouloir parler du film inachevé La Fleur de l'Age que Carné a essayé de tourner en 1947 avec Arletty effectivement. Mais le scénario de ce projet était signé de Jacques Prévert et non de Jacques Feyder. Est-ce une bourde ou s'agit-il d'un autre projet ? En tout cas il n'est nulle part dans toute la filmographie de Carné question d'un projet de Carné sur un scénario de Feyder.



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