l’article par Henry-Jean Servat paru dans Paris-Match (novembre 1992)


Entretien de Marcel Carné par Henry-Jean Servat paru dans le magazine Paris-Match n°2270 daté du 26 novembre 1992

avec l’aimable autorisation d’Henry-Jean Servat

Henry-Jean Servat
Journaliste, chroniqueur mondain Henry-Jean Servat est également metteur en scène. Il a notamment mis en scène La Traviata de Verdi en 2005 au Château du Champ de Bataille ainsi que dans les jardins du Sénat à Paris. Il a écrit divers livres consacrés à Dalida, Barbara comme aux coulisses de tournages des superproductions hollywoodiennes des années 60 (Secrets de Tournages) et plus récemment à Brigitte Bardot. Il a travaillé pour Le Midi Libre, Libération, RFM, Europe 1 et tient actuellement une chronique sur France 2 dans l’émission « Télématin » : Loge V.I.P.
C’est un collaborateur de longue date du magazine Paris-Match.

Henry-Jean Servat a rencontré Marcel Carné plusieurs fois et l’interview que vous allez lire est l’une des dernières et l’une des plus intéressantes. Il rencontre Carné au moment où celui-ci va tourner ce qui devait être son dernier film Mouche, mais dont le tournage sera interrompu au bout de seulement 8 jours par la faute (une fois de plus le concernant) de producteurs peu scrupuleux.
Carné y apparait serein, confiant à 86 ans, ne se doutant pas le moins du doute du drame qui quelques semaines plus tard va se passer le voyant terminer sa carrière sur un nouvel échec. Le milieu du cinéma français de l’époque ayant refusé de lui donner les moyens d’aller au bout de ce dernier projet.
Notons cependant que l’acteur et metteur en scène Robert Hossein s’était engagé, vis à vis des assurances, a terminé le film en cas de soucis de santé de Carné, ce qui est tout à son honneur.

Un sincère remerciement à Henry-Jean Servat pour m’avoir permis de reproduire cette interview.

Le site internet de Henry-Jean Servat : www.henry-jean-servat.com.
Le site internet de Paris-Match : www.parismatch.com.
La page Wikipedia sur Paris-Match.


« Marcel Carné – J’ai gardé la tête froide et le coeur chaud »

Marcel Carné, le cinéaste le plus acclamé du monde, auteur d’inoubliables chef d’oeuvres comme « Les Enfants du Paradis« , « Les Visiteurs du Soir » et « Quai des Brumes« , n’avait pas travaillé depuis 1973. A 86 ans, il vient, à un âge où aucun cinéaste ne fut jamais en activité, de commencer, en Haute-Normandie, le tournage de « Mouche« .
Par Henry-Jean Servat.

Presque vingt ans après avoir arrêté le cinéma, vous y revenez. Enfin. Pourquoi avoir tant tardé ?
Ne croyez pas, comme la rumeur le propage, que je n’ai pas tourné pendant dix-neuf ans parce que je ne pouvais pas. En fait, je ne voulais plus. Ce n’est pas le cinéma qui m’a abandonné. C’est moi qui, volontairement, l’ai lâché. Je me suis occupé, ces dernières années, à mettre en boite des spectacles audiovisuels. Et cela me plaisait. Jusqu’au jour où m’est revenue l’envie.

Pourquoi donc avoir choisi de revenir sur un plateau pour y filmer une nouvelle, longue
de cinq pages, de Maupassant ?
Pour répondre, il me faut faire un peu d’histoire du cinéma. En 1930, vous voyez que cela ne nous rajeunit pas…

… Vous, si. Vous avez l’air frétillant comme un gardon.
C’est un peu normal puisque mon film se déroule sur les bords de Marne, à la fin du siècle dernier. C’est un peu normal aussi car le fait de retravailler m’a redonné un formidable coup de jeune. En 1930 donc, le journaliste que j’étais en a eu soudain marre de critiquer les films des autres. J’ai voulu réaliser, à mon tour, un film. Ce fut un documentaire, « Nogent, eldorado du dimanche« , inspiré par le monde des bateliers et l’amour des impressionnistes. Soixante-deux ans plus tard, je clos la boucle avec ce qui sera, d’évidence [Rire], mon dernier film. Ancré dans le même milieu et racontant, cette fois, l’histoire d’une fille aimée par cinq garçons, dans une France écrasée de soleil, sur les bords de Marne.


A quoi pensiez-vous le jour où vous avez redit « moteur » ?
Je n’étais pas plus ému que ça. Même si j’attendais ce moment depuis cinq ans, tant ce film a failli ne pas se faire puisque, chaque fois que j’en parlais, on me disait que j’étais trop vieux.

Quel âge avez-vous ?
86 ans. Et six mois! Je suis un Lion du mois d’août.

Pensez-vous être le cinéaste en activité comptabilisant le plus grand nombre d’années ?
Je le crois. John Huston a cessé de travailler à 81 ans. David Lean à 76 ans, et Fritz Lang à 70. Personne encore n’a fait de film à 86 ans.

Comment vous sentez-vous ?
Bien. Le producteur m’a fait passer, lorsque nous avons signé le contrat et lorsque le tournage a commencé, tous les examens médicaux possibles et imaginables. Les analyses étant bonnes, les assurances ont accepté de couvrir les risques, clause qu’elles avaient auparavant refusée.

Avez-vous une idée de votre tension en ce moment ?
– Oui. 13/7. Comme un adolescent. Avec un coeur de jeune homme.


Le tournage en extérieur, sous la pluie et dans le brouillard, ne vous met pas à plat ?
Pas le moins du monde. Je ne me sens fatigué que les jours où je ne tourne pas. Nous travaillons avec une équipe formidable. Le mauvais temps nous a, certes, gênés, mais pas retardés. J’ai vu déjà une heure et quart de pellicule impressionnée et le résultat, sans me vanter, n’a rien de l’oeuvre gâteuse d’un vieux monsieur.

Sans tomber dans le gâtisme, vous pourriez néanmoins accuser de temps à autre quelques faiblesses. Un tournage peut être une partie de plaisir, mais pas de repos.
Je ne suis pas un fanfaron en disant que je vais sur le plateau avec joie. Il n’est rien de tel, lorsqu’on atteint un âge presque canonique, que de continuer à travailler pour entretenir sa tête et son corps. J’en oublie une arthrose du genou. Avant, bien sûr, je ne m’asseyais pas aussi souvent que je le fais maintenant. Mais je peux vous dire que, moralement et psychologiquement, je suis bel et bien debout.


« Mouche » prône la liberté de vivre à sa quise à partir du moment où on ne fait de mal à personne. C’est, comme vos films précédents, une oeuvre luttant contre les tabous.
Oui. C’est ce que j’ai toujours fait, dans ma vie comme dans ma carrière. Agir selon mon goût. Je le prouve en me déclarant ravi de tourner avec des jeunes, voire des adolescents. Qui m’aiment bien. Ils savent que j’en ai toujours bavé pour réussir à faire ce que je voulais, en connaissant des hauts et des bas. Publics et privés. Mais j’ai gardé la tête froide et le coeur chaud. Pendant les périodes où j’étais encensé comme pendant celles où j’étais vilipendé. J’ai toujours choisi de ne faire que ce qui me plaisait. Je reste un anticonformiste.

Avant le début du tournage, « Mouche » était vendu dans dix pays, uniquement sur votre nom. Vous êtes le cinéaste le plus célèbre du monde, non seulement encore en vie, mais toujours en activité.
Je n’en tire pas orgueil mais une certaine fierté. Et je suis heureux de voir que mes jeunes interprètes m’aiment bien et qu’ils apprécient encore les films vieux d’un demi-siècle d’un monsieur qui a toujours eu pour la jeunesse un regard affectueux et appréciateur.

Interview Henry-Jean Servat

Tous les droits des photographies suivantes sont réservés

Les photographies de cet article ont été prises par D.Angeli.


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