l’article sur le tournage paru dans la revue Pour Vous (mai 1947)


LA FLEUR DE L’AGE (1947)

Pour Vous – n°57 – 13 mai 1947 – par A.Richard Balducci

Photographies de l’article

DANS L’ILE DES ENFANTS PERDUS…
LES GOSSES DE « LA FLEUR DE L’AGE » CHANTENT :

« Enfants des corridors, Enfants des courants d’air, Le monde nous a foutus dehors.
La vie nous a foutus en l’air.
»

Le 5 mai dernier, installé dans une petite île au large des côtes bretonnes, Marcel Carné donnait le premier tour de manivelle du film : « LA FLEUR DE L’AGE », ex-« L’Ile des Enfants perdus ».


Ce jour-là, et à l’instant même où le clockman annonçait le premier plan à tourner : « La Fleur de l’Age… 786… Première fois… Muet », Marcel Carné considéra son film comme virtuellement terminé. Il lui restait pourtant plus de cinq mois de tournage à réaliser en grande partie en extérieurs, et les difficiles opérations de montage à faire, avant que « La Fleur de l’Age » ne soit définitivement « dans la boite ».

Pour qui connait le minutieux Marcel Carné, tout ce qui reste à faire n’est rien, comparativement à ce qui a dû être minutieusement fait pour en arriver à cet instant de la première prise de vue.


Il y a de très longs mois, Jacques Prévert soumettait à « son » metteur en scène une vague idée de scénario: l’histoire simple d’une maison d’éducation surveillée avec tous les petits drames qui se nouent à l’entour des hauts murs. C’est peu de chose, une idée. Mais lorsqu’elle séduit Carné, cela prend tout de suite corps et figure de film. Immédiatement, le metteur en scène des « Enfants du Paradis » brode, imagine, pense, réalise déjà, Et lorsqu’il dit à Prévert : « Ça peut être bon… Vas-y! » le partie est engagée. Pour Marcel Carné, le travail consiste avant tout à ne pas lacher Jacques Prévert un seul instant. Pour l’auteur de « Paroles » , le leitmotiv : « Où en es-tu du scénario… Que deviennent mes dialogues…? » tourne à l’obsession. Vient ensuite une des parties les plus délicates de la préparation du film : le découpage technique du plan de travail. Par ce patient et fastidieux jeu de construction où aucun détail n’a été omis, où chaque plan a été longuement pensé avant de se voir attribuer un numéro, Carné a réalisé techniquement son film en un puzzle de 987 plans différents réunis en un lourd volume de près de trois cents pages.


Drôle d’atmosphère, « La Fleur de l’Age », dont l’action se situe avant la dernière guerre, se déroulera dans trois milieux différents. Les décors successifs seront constitués par : un yacht, une maison d’éducation surveillée et une ferme bretonne. A la suite de longues recherches, Carné réussit à dénicher un magnifique yacht blanc permettant également les prises de vues à bord. Puis, en compagnie de son chef opérateur, R. Hubert, il s’en alla « prendre des vacances » en Bretagne et dans les iles au large de l’Armor. Lorsqu’il revint, il avait repéré tous les extérieurs et noté les angles de prises de vue. Enfermé dans son atelier, le décorateur Alexandre Trauner reçut tous les jours la visite de Carné. Tous deux imaginèrent les décors à monter en studio. Particulièrement les extérieurs de la maison d’éducation surveillée et de la ferme. Dans « La Fleur de l’Age », nous n’entendrons pas seulement l’habituelle et remarquable musique de Kosma. En plus de son compositeur attitré, Marcel Carné a fait appel au plus réputé des guitaristes de jazz : Django Reinhardt, pour lui confier la composition des airs de danse que nours entendrons. Après s’être occupé de choisir les maquettes des costumes exécutées par Mayo, Marcel Carné a abordé la délicate tâche de la distribution des rôles. Travail difficile qui fit passer bien des nuits blanches au metteur en scène. Il étudia minutieusement le caractère de chaque personnage. Il imagina des multitudes de visages sur ces êtres décrits et pas encore en vie. Et quelle faune à créer !…


Des gens du monde avec leurs tics et leurs insupportables manies, des gosses rétifs, des épaves, des hommes ivres, une fille splendide, un Parisien échoué dans une île, une petite gamine sentimentale, un chat photogénique, un chien malheureux (ou ayant l’air de l’être), des gosses… des gosses, encore des gosses…


Depuis fort longtemps, Carné avait retenu Arletty. C’est dans le rôle principal de « La Fleur de l’Age » que la vedette d’« Hôtel du Nord » fera sa rentrée. Magnifique Florence, elle évoluera principalement dans le décor du yacht, cependant qu’une autre vedette du film, Serge Reggiani, aura pour cadre la maison d’éducation surveillée dont il sera le « pensionnaire » matricule 21-28, surnommé P’tit-Louis.
Aujourd’hui, les « gens du monde » sont connus. Ils auront les traits de Maurice Teynac, Ivan Desny, Jean Tissier, Margo Lion, Jean Lagache. Arrivé au personnage de Babette, la splendide fille toujours très peu vêtue, Carné n’a pas hésité un instant : il a engagé Martine Carol. Le « Parisien », venu mêler sa triste vie à l’ombre de celle des iliens, c’est Carette qui l’incornera cependant que Paul Meurisse sera l’ivrogne gardien Garnier.
« Fidèle », le chien malheureux, Carné l’a « emprunté » dans son quartier, et le petit chat « Tulipe », il l’a trouvé dans les bras d’une petite fille de quinze ans, Aimée Anouk, qui débuta à l’écran dons « La Maison sous la Mer », et à qui Marcel Carné a confié le rôle de la sauvage Barbara, fille du Parisien.


Il fallut ensuite recruter les gosses. Carné s’attela lui-même à cette tâche ingrate car une dizaine de ces gosses débutants auront dans le film des rôles aussi importants que les plus grands. De ces gosses, âgés de quatorze à dix-neuf ans, Carné en a vu plus de 2.000. Il en a envoyé près de 500 se faire photographier à Photomaton pour pouvoir établir des fichiers. Après une première sélection, 150 enfants furent retenus et une seconde sélection laissa en lice 80 gosses à qui Carné fit faire un bout d’essai. Ces gosses, qui passaient devant la camera, étaient affublés d’une perruque passe-partout qui faisait d’eux des enfants au crâna rasé. A la suite de ces essais, Carné engagea 70 gosses qui sont partis avec lui dans l’île où sont réalisés les extérieurs. Au préalable, chacun d’eux a dû se faire raser la tête. Coupe de cheveux avantageuse car une indemnité de 3.000 francs leur a été versée pour « dommages physiques ». A ces enfants qui formeront les premiers plans, viendront s’ajouter 130 gosses habitant l’île et formant le gros de la figuration. Des rôles très importants ont été confiés à des jeunes qui voient la caméra pour la première fois et qui ont nom : Pierre Trabaud, Jacques Fonson, Claude Romain, San Juan, Lucien Raimbourg. Désormais et pendant plusieurs mois, ils n’auront pour toute identité que Dodoche, Le Chou, Pierrot, Trivier et Poléon. Pendant que Carné commence ses extérieurs, les producteurs, à Paris, continuent à recruter des gosses pour les scènes d’intérieur au studio.


Aujourd’hui, accroché à un rocher de « son » ile, Marcel Carné, patiemment, traduit en images poignantes ce que chantent justement « ses gosses » qui défilent sur la falaise, encadrés par des gardes :

« Dans les ménageries,
Il y a des animaux
Qui passent toute leur vie
Derrière des barreaux,
Et nous on est les frères
De ces pauvres bestiaux,
On n’est pas à plaindre,
On est à blâmer,
On s’est laissé prendre,
Qu’est-ce qu’on avait fait ?…
Enfants des corridors,
Enfants des courants d’air,
Le monde nous a foutus dehors.
La vie nous a foutus en l’air. »

A.Richard Balducci.


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PHOTOGRAPHIES


Pour chaque postulant, Marcel Carné fit établir une fiche avant de lui faire passer une première audition. Plus de 2000 jeunes gens, de 14 à 19 ans, se présentèrent.


Dans la cour intérieure du studio Francoeur, Marcel Carné bavarde au milieu d’un groupe de jeunes comédiens qui attendent les résultats de la première sélection.


Quatre des concurrents qui ont passé un essai avec la perruque passe-partout, qui leur fait le crâne tondu. Au fichier: photo avant et photo extraite de l’essai.


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