l’article de Cinémonde sur l’arrêt du tournage (juillet 1947)


LA FLEUR DE L’AGE (1947)
Cinémonde – n°108/109 – 22 juillet 1947

Photographies de l’article

Pour La Fleur de L’Age, Carné mobilise une ile avec tous ses habitants, fait tondre 200 garçons et affronte bien des tempêtes. Mais le film pourra-t-il être terminé ?
De notre envoyé spécial Serge Laks, Photos Savitry.

La Fleur de L’Age, le film dont Marcel Carné a commencé la réalisation le 10 mai, à Belle-Ile, ne sera peut-être jamais terminé. Les difficultés financières les plus noires ont abouti au ralentissement, puis à l’arrêt complet des prises de vues. Les caisses sont vides, c’est certain. Pourquoi ? Parce que Carné a dépensé trop d’argent ? Ou parce que les producteurs n’ont pas rempli leurs engagements ?


Marcel Carné, en tout cas, si le film reste inachevé, est décidé à réunir un jury d’honneur qui déterminera les responsabilités. Des tractations sont actuellement en cours entre les différents producteurs du film et la Direction du Cinéma pour essayer de remédier à une situation qui s’aggrave de jour en jour. Chaque journée de « chômage » coûte 600.000 à 800.000 francs. Carné téléphone tous les soirs à Belle-Ile pour remonter le moral quelque peu défaillant de son équipe. La régie, d’ailleurs, envisage l’avenir avec sérénité. Elle part de ce principe que le film est trop bon pour rester inachevé, et considère ces quelques jours de repos forcé comme un intermède. Les acteurs sont du même avis.

La troupe se rassemble autour de la cabine téléphonique puis au « Casino du pécheur », où l’on danse aux sons d’un piano mécanique. Carette est très lié avec les « indigènes » qui le trouvent fort amusant. Il leur confie, parait-il, ses ennuis d’argent. Jean Tissier s’est fait remarquer par sa mauvaise humeur: il trouvait son rôle trop effacé. L’affaire s’est arrangée mais l’on n’a pas su comment.


Difficultés aussi du côté des gosses engagés pour le film. Le scénario exigeait qu’ils aient les cheveux rasés mais ils n’ont accepté de sacrifier leur chevelure qu’après avoir réclamé et obtenu une petite prime de consolation. Pas de risque en tout cas de prendre ces garçons au crane rasé pour des figurants, car les vrais colons portent de magnifiques cheveux longs.

Les avatars du côté du cargo n’ont pas été moindres. On a tourné pendant trois jours de suite — huit heures à bord —, le vent s’est levé, la tempête aussi et tout le monde a été malade, y compris Carné. Une jeune figurante « la môme Capucine » s’est trouvée si mal qu’elle a voulu se suicider. Le yatch du comte Fossigny (qui appartient à Arletty dans le film) a déchiré sa coque contre un rocher. Un figurant s’est noyé. Maurice Teynac a eu un grave accident de voiture dans le port de Sanzon.


Malgré tous ces coups du sort, il parait que les scènes tournées (200 numéros environ) sont très bonnes. On les a récemment projetées à Belle-Ile. Le film, développé à Paris, est monté et sonorisé dans l’ile.


Dans ce numéro figure en excluvisité La Belle Vie cette chanson que Jacques Prévert écrivit spécialement pour le film, qui devait être mis en musique par Joseph Kosma.
La Belle Vie a été chanté notamment par Juliette Greco et Catherine Sauvage.
Notons que La Belle Vie a été édité pour la première fois dans le recueil de Jacques Prévert, Spectacles, paru en juin 1951 aux éditions Gallimard. De manière surprenante, le troisième couplet ne figure pas dans le scénario du film édité par Gallimard en 1988 !

1° Couplet
Dans les ménageries / Il y a des animaux / Qui passent toute leur vie /Derrière des barreaux, / Et nous, on est les frères / De ces pauvres bestiaux.
2° Couplet
Notre mère, c’est la misère, / Et notre père le bistrot. / Elevés dans des tiroirs, / En guise de berceaux, / On nous a laissés choir / Tout nus dans le ruisseau.
3° Couplet
Dès notre plus jeune âge, / Parqués dans les prisons, / Nous dormons dans des cages, / Et nous tournons en rond, / Sans voir le paysage, / Sans chanter de chansons.
4° Couplet
On est pas à plaindre, / On est à blâmer, / On s’est laissé prendre, / Qu’est-ce qu’on avait fait ! / Enfants des corridors, / Enfants des courants d’air / Le monde nous a foutus dehors, La vie nous a foutus en l’air !


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PHOTOGRAPHIES

Les mines de Carette


Jean Tissier


Anouk a quinze ans. Calef l’a découverte et lui confia un rôle dans « La Maison sous la mer ». Carné, avec « La Fleur de l’âge », en fait une vedette et double son nom. Elle s’appelle désormais Anouk-Aimée. Ses cheveux ont surpris les gens de Belle-Ile. Mais la gentillesse d’Anouk les a rapidement conquis. Elle aime beaucoup bavarder avec les vieux pécheurs et les entendre conter d’antiques légendes bretonnes.


Ce chien a fait piquer à Marcel Carné des colères terribles. Ce superbe berger allemand joue dans le film un rôle important aux côtés de Serge Reggiani, ou plutôt derrière, puisqu’il est chargé de le dépister. Pendant qu’il tournait, le chien a eu une crise de paralysie ; on l’a renvoyé à Paris avec son dresseur. On attend son père, qui lui ressemble comme un frère, pour poursuivre la prise de vues de certaines scènes.


Par la grâce de Marcel Carné, les fêtes du 14 juillet ont été avancées, cette année, à Belle-Ile. Le 2 juillet, toute la population du village a figuré dans les scènes de bal. Ce qui n’a pas empêché Belle-Ile de célébrer fort joyeusement la fête nationale. Deux fois valent mieux qu’une, et ce sont les producteurs qui ont payé les lampions.


La tonte des garçons.


Reggiani et son chien.


Arletty aime se dorer au soleil…oublier les ennuis.


Derrière des barreaux.


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