texte de Jean-Louis Barrault (in Balland 1974)



DRÔLE DE DRAME (1937) Bibliothèque des classiques du cinéma – Éd. Balland 1974

Le texte de présentation de Jean-Louis Barrault

Drôle de drame me paraît être l’exemple typique du film qu’on pourrait appeler d’avant-garde. En général, le mot avant-garde est un mot qu’on ne comprend pas très bien, et d’ailleurs, a-t-il une signification ? Il en a quelquefois dans la mesure où il est le signe d’un rendez-vous manqué. Quand Drôle de drame a été présenté, je crois en 1937, les poètes, acteurs, techniciens, metteurs en scène qui avaient créé ce film étaient en avance au rendez-vous du public. Il y a donc eu une espèce d’incompréhension. Le contact ne s’est pas fait. Drôle de drame a été au départ un demi-échec, ou plutôt un demi-succès d’estime ; mais il a fallu les années de guerre pour que l’évolution se fasse dans l’esprit du public de cinéma, pour que l’Histoire aide à cette évolution, pour que Drôle de drame trouve enfin son public. Il sortait après la guerre, alors qu’il avait été tourné avant. Un rendez-vous manqué, cela me paraît être la définition de l’avant-garde. En général, les pièces d’avant-garde deviennent des classiques.

Ce qui me paraît avoir été le signe principal de cette distance entre l’offre de l’équipe du film et la réception du public, c’est le style de la poésie absurde. Il me semble qu’à cette époque, le film aurait eu plus de succès en Angleterre. Il y avait une poésie, un humour, une espèce de folie, de gaieté anarchistes. Nous étions ravis par le sujet et par la manière dont Jacques Prévert et Carné l’avaient traité, et surpris de voir que le contact ne se faisait pas.

Le film a été réalisé en équipe. La distribution réunissait des acteurs de génie, comme Michel Simon, Jouvet, des femmes extraordinaires d’autorité et d’intelligence comme Françoise Rosay, des jeunes gens merveilleux comme Jean-Pierre Aumont ou Nadine Vogel, des opérateurs de talent également. Carné était en pleine forme, Prévert était au maximum de ses moyens. Corniglion-Molinier était un homme étonnant d’intelligence et de sensibilité. C’est lui qui a imposé partout Drôle de drame et je crois qu’il y a laissé pas mal de plumes.

C’était une époque d’insouciance, de gaieté, était-ce une prémonition ?… On se ruait vers le plaisir et le bonheur, vers la liberté d’esprit, la liberté d’expression, comportement qui était sans doute la conséquence du Front populaire. Il y avait une espèce de floraison des esprits, les derniers échos de la grande époque surréaliste. Tout ça fait que Drôle de drame a peut-être été surprenant pour le public de cinéma. Il y avait cette atmosphère qui choquait sans vouloir être choquante, comme à son époque le surréalisme choquait sans vouloir être choquant, il existait. Mais depuis, le surréalisme a été accepté par le plus grand nombre, s’est imposé.

Nous vivions tous ensemble, nous allions rue Jacob chez Chérami, au Grenier des Augustins, nous nous rencontrions tous les jours, toutes les nuits, nous vivions comme une espèce de tribu, c’était, avec un esprit très bon enfant, déjà une communauté. Si bien que l’atmosphère du film dégage cette intimité d’équipe, de camaraderie qu’il y avait à cette époque-là à Saint-Germain-des-Prés.

Nous interprétions, Michel Simon et moi, la scène où il disait : « moi j’aurais voulu qu’on m’aime ». Je lui apprends que je suis tueur de bouchers, je lui présente le couteau et il m’offre à boire. La technique était très simple : un plan sur Michel Simon, un plan sur moi et un plan américain. On tournait quatre fois chaque plan. On avait dans chaque plan une bouteille de whisky à vider, c’était en fait de l’eau et du thé. Quatre fois une bouteille « sur » Michel Simon, quatre fois une bouteille « sur » moi et quatre fois « sur » le plan américain, au total douze bouteilles de whisky-eau-teintée, si bien qu’entre chaque plan on allait pisser. Dans cette scène, Michel Simon était tellement drôle que j’en ai perdu mon personnage. Je me suis mis dos à la caméra pour rire et c’est resté dans le film, mais moi, je sais qu’à ce moment-là, le public m’a vu de dos non pas pour les besoins du film, mais parce que Michel Simon m’avait fait éclater de rire.

Jouvet et lui ne s’entendaient pas très bien. C’était une vieille querelle du temps où Michel Simon jouait pour Jouvet à la Comédie des Champs-Élysées. Jouvet qui était beaucoup moins arrogant qu’on ne croit et beaucoup plus timide qu’on imagine, était très énervé de jouer avec Michel Simon parce qu’il était conscient de son œil critique. Par contre Michel Simon était sûr de lui, il pouvait bafouiller, c’était dans son accent, tandis que le ton très particulier de Jouvet ne lui permettait aucun bafouillage d’autant qu’il était professeur au Conservatoire. À un moment donné, Jouvet bafouille. « Coupez » crie Carné et pendant qu’on recharge la bobine et qu’on met un petit peu d’ordre dans le décor on entend dans un silence Michel Simon dire à Jouvet : « Vous vous êtes trompé… ! » Cette sortie a provoqué chez Jouvet une rage épouvantable, il ne voulait plus tourner.
Autre anecdote charmante : nous tournions la séquence de la piscine dans le jardin d’hiver. J’ai passé deux jours dans cette piscine d’eau croupie car Carné avait le sens du réalisme, il y avait mis des grenouilles et des nénuphars. Comme l’eau était trop froide on l’avait fait tiédir, les nénuphars pourrissaient et les grenouilles crevaient. Moi j’étais au milieu de tout ça. Si bien qu’en quarante-huit heures j’ai attrapé la maladie des champignons. J’en avais entre les doigts de pied, ce qui m’a fait beaucoup souffrir et c’est ainsi que j’ai tourné Le Puritain le mois suivant. C’est peut-être cette souffrance des champignons entre les doigts de pied qui m’a aidé à interpréter Le Puritain. Donc, il y avait ce plan où j’étais de dos à la caméra et Françoise Rosay arrivait face à moi. Je devais plonger dans la piscine. Pendant les répétitions j’avais un petit slip et au moment de tourner Carné m’a demandé d’accepter de jouer nu. Ce que je fis volontiers. Personne n’avait prévenu Françoise Rosay et, quand elle est arrivée et m’a vu complètement nu, elle a poussé un cri « naturel » ce qui a été excellent pour son interprétation.

Bref, il me paraît, à trente-sept ans de distance, que l’originalité profonde de Drôle de drame a été caractérisée par une liberté totale d’expression et la synthèse de l’humour et de la poésie. Et c’est peut-être cela qui a surpris le public, mais c’est grâce à ce film que Prévert et Carné ont imposé au monde du cinéma la poésie burlesque, la qualité du verbe poétique, l’humour et la liberté totale dans les associations d’idées du montage. C’est ce qui me semble donner toute sa valeur moderne et future à Drôle de drame.

Jean-Louis BARRAULT – 1974


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