interview de Marcel Carné (in Balland 1974)


DRÔLE DE DRAME (1937)
Bibliothèque des classiques du cinéma – Éd. Balland 1974

Interview de Marcel Carné
(Le nom du journaliste est malheureusement inconnu).

Comment est né le « tandem » Carné-Prévert ?

C’est en 1936 que j’ai réalisé mon premier film, Jenny. Il s’agissait d’un film sur un scénario quelque peu imposé : un « gros mélo » adapté d’un roman intitulé Prison de velours, c’est tout dire… Je travaillais avec Jacques Constant à l’adaptation et j’ai demandé au producteur d’engager Jacques Prévert comme co-scénariste. Pourquoi Prévert ? C’est très simple. Quelques années auparavant, j’avais beaucoup admiré sa « bataille de Fontenoy ». Il faut ajouter que j’étais un peu frondeur à l’époque, un peu anarchisant. J’avais gardé en mémoire, cette phrase fameuse : « Soldats de Fontenoy, vous n’êtes pas tombés dans l’oreille d’un sourd ». Aussi, quand j’ai préparé Jenny, j’ai eu très envie de travailler avec lui. Je m’attendais à ce que le producteur refuse, car il passait pour un farouche trotskiste. Mais à mon grand étonnement, il m’a déclaré que Prévert était un ami de la maison. J’ai aussitôt appelé Jacques qui m’a proposé de le rencontrer à une projection privée du Crime de Monsieur Lange qu’il venait de terminer avec Renoir. J’ai donc vu Le Crime de M. Lange en la seule présence de Renoir et de Prévert. Inutile de vous dire que cela n’a fait que renforcer mon désir de travailler avec lui. Nous avons écrit le scénario et Gaumont devait distribuer le film. Nous avons appris, alors, que la censure s’opposait à certaines scènes qui se déroulaient dans un magasin de lingerie féminine. La réaction de Prévert, dont chacun connaît le caractère, ne s’est pas fait attendre : « Vous me faites tous chier, je m’en vais aux Baléares ». Après avoir arrangé un peu le scénario avec Constant, j’ai tourné le film, puis Jacques est revenu. À la projection, il a été très surpris de ce qu’il appelait « la qualité du boulot ».

Comment avez-vous été amené à tourner Drôle de drame ?

Nous avions Prévert et moi, un ami commun, l’aviateur Corniglion-Molinier. Il avait acheté les droits de deux romans, Les Jumeaux de Brighton et His First Offence de Storer Clouston. Il m’a proposé d’en adapter un au cinéma et de le produire. J’ai choisi His First Offence et nous nous sommes remis au travail avec Prévert. Voilà comment est né Drôle de drame. C’est à cette occasion que j’ai fait la connaissance de Trauner, de Lou Bonin, et de Jaubert dont j’avais beaucoup aimé la musique pour Quatorze Juillet de René Clair.

Comment travaillez-vous à l’écriture d’un scénario ?

C’est un travail de collaboration réelle, une aventure collective qui exige une présence constante, quotidienne de plusieurs mois. Lorsque nous adaptons un roman, ou que nous écrivons un scénario original, que ce soit avec Prévert, Jeanson ou un autre, nous disons toujours tout ce qui nous passe par la tête. Neuf fois sur dix, c’est une sottise, mais une idée en amène une autre qui sera peut-être la bonne…

Travaillez-vous de façon précise ou plutôt en improvisant ?

Je conçois, j’écris entièrement le découpage technique – deux cent cinquante pages -, aussi quand j’aborde le tournage, j’ai tout le film en tête. Je n’irai pas jusqu’à dire que je connais par cœur tout le dialogue, mais je possède bien le film. Je sais d’avance que dans tel décor, je vais faire telle chose. Bien sûr, dans Drôle de drame nous avons parfois improvisé, parce que j’avais des acteurs prodigieux. Mais, il faut se méfier de l’improvisation. Sur le moment, on peut trouver une idée qui paraît très bonne sur le plan comique ou sur le plan dramatique, puis on finit par s’apercevoir qu’elle entraîne des changements considérables dans la suite de l’histoire. Je ne vais pas jusqu’à tourner de façon, disons mécanique comme René Clair, par exemple. Je tourne plutôt à la manière de Feyder, bien que je me soucie davantage que lui de la technique. Trois choses comptaient pour Feyder : les acteurs, faire jouer sa scène comme il l’entendait et l’emplacement de la caméra. Il se souciait peu de l’alternance des plans et du montage.

Où s’arrête le travail de Prévert ?

Il venait très souvent au tournage et il lui arrivait même de faire certaines remarques s’il pensait que je m’engageais sur une mauvaise voie: « Moi, je voyais le personnage un peu différemment, il appuie trop » ou « Il n’appuie pas assez ». Mais, ça ne dépassait pas cela. Il ne se mêlait jamais de la prise de vues ni du montage. Je dois d’ailleurs dire que très souvent, il n’était pas là pour le tournage. Il a énormément voyagé entre 1936 et 1939. Mais dès qu’il rentrait, il téléphonait à la production pour demander à voir les rushes du film. Ça l’intéressait prodigieusement.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Drôle de drame a été tourné très rapidement, en 23 jours. L’équipe d’acteurs que j’avais constituée n’avait pas besoin de répéter beaucoup. J’avais eu beaucoup de mal à obtenir une telle distribution, car Charles David, le directeur de production de Corniglion-Molinier la trouvait trop chère. Mais tout a fini par s’arranger. Françoise Rosay a été horrifiée quand nous avons tourné la scène où Barrault est complètement nu au bord du bassin. Elle m’a déclaré après la prise de vues que j’aurais pu lui éviter ce spectacle. Puis, elle est montée, furieuse, dans sa loge. C’était le dernier tour de manivelle. Elle n’a pas voulu venir boire le champagne avec nous. Elle était jusqu’au bout imprégnée du personnage de Margarett Molyneux. Jouvet n’appréciait pas beaucoup son rôle, l’esprit, le caractère de son personnage. Il trouvait un peu abusif qu’on le déguise en Écossais. Mais il était avant tout un comédien extrêmement consciencieux. Comme Barrault et Jean Vilar avec qui j’ai fait Les Portes de la nuit. Ce sont tous trois de grands hommes de théâtre et je n’ai jamais eu de pensionnaires plus souples. Ils se confiaient entièrement à moi et jouaient avec tout leur talent. Barrault a mis dans le tournage de Drôle de drame une ambiance extraordinaire. Il était ravi et se comportait comme un gosse. Jouvet et Simon ne s’aimaient pas beaucoup. Il y avait entre eux une brouille qui remontait au temps où ils avaient joué ensemble à la Comédie des Champs-Élysées. Mais ils n’en ont jamais rien laissé paraître. Ils s’étaient quand même mis dans la tête de se soûler mutuellement au cours du fameux repas. Ils étaient en effet tous deux ivres après le tournage de cette scène. Le soir, Jouvet devait jouer dans une pièce de Giraudoux ; il est tout de même parti très droit. Michel Simon, lui, marchait un peu de travers. Alcover était très malade. Plus tard, quand j’ai fait un essai avec lui pour remplacer Le Vigan dans Les Enfants du paradis, il n’a pas pu prononcer trois mots. Dans Drôle de drame il avait parfois un trou de mémoire, mais heureusement ses répliques n’étaient pas très longues. Il n’y a pas eu au cours de ce tournage ce que l’on peut appeler de gros problèmes. Cependant, je me suis un peu fâché avec Trauner au sujet d’un décor, celui de la rue pour lequel il avait pris un plateau trop petit. D’après lui, nous n’avions pas pu en obtenir d’autre. Évidemment, la découverte de la rue fait un peu toile peinte et on me l’a d’ailleurs reproché. Il est vrai que j’avais ma part de responsabilité. J’aurais dû employer un autre objectif, une plus courte focale pour prolonger la rue ; mais je n’avais pas beaucoup de métier derrière moi. Cela dit, comme il ne s’agissait pas d’un film réaliste, ça ne pouvait qu’accentuer son côté baroque. Les costumes étaient extravagants et les éclairages de Shüfftan fortement expressionnistes. Ils préfiguraient déjà ceux de Quai des Brumes.

Le film a été plutôt mal accueilli ?

En effet. Nous pensions que le public allait s’amuser autant que nous. En réalité, non seulement il ne s’amusait pas, mais il était furieux. On a été jusqu’à casser des fauteuils au Colisée. Il faut dire que les spectateurs du Colisée ont toujours bien accueilli les films qu’on leur proposait, à l’exception de trois : L’Atalante, Drôle de drame et La Règle du jeu… Quand Drôle de drame est ressorti quelques années plus tard dans cette salle, il a fait une brillante exclusivité. Mais en 1937, nous pensions Prévert et moi ne plus jamais faire de cinéma. Les producteurs nous accusaient d’avoir gaspillé l’argent d’un brave homme, d’avoir abusé de sa confiance. En fait, Corniglion-Molinier était ravi d’avoir produit ce film.

Malgré cela, vous avez continué à faire du cinéma, et Prévert aussi bien sûr, mais vous n’avez plus jamais abordé, disons, le burlesque.

J’aimerais beaucoup réaliser un film comique. Seulement, imaginez une seconde, que je me présente avec un scénario aussi farfelu à un producteur. J’aurais énormément de mal à le faire accepter, à moins évidemment qu’il n’intéresse de très grandes vedettes. Aujourd’hui pas plus de quatre ou cinq artistes garantissent le succès d’un film. On est loin de la richesse d’acteurs d’autrefois et il est devenu impossible de réunir une équipe comparable à celle de Drôle de drame. Et puis, j’ai fait ce film avec Prévert. Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui un auteur de son envergure ?
De plus, pour les producteurs, je suis un « réaliste », et j’ai énormément de mal à sortir de ce cadre étroit.

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