Des jeunes face aux “jeunes loups” de Carné (1968)


Suite à l’édition des Jeunes Loups en DVD à l’automne 2015, nous avons voulu apporter les témoignages suivants en défense de ce film très décrié de Marcel Carné.

Tout d’abord à travers l’article paru en avril 1968 dans Le Figaro et intitulé « Des jeunes face aux “jeunes loups” de Carné » qui montre l’état d’esprit de la jeunesse française juste avant mai 1968 et en quoi les personnages que l’on voit dans le film sont en avance sur cette jeunesse.

Puis nous avons recueilli  deux témoignages de spectateurs du film à l’époque et dont le film a « changé » leur vie, aussi surprenant que cela puisse paraître à certains d’entre vous.

L’un Raoul Bellaïche n’a eu de cesse depuis de chercher ce film qu’il a vu à 16 ans en Tunisie en 1969 et a même créé sur son site plusieurs pages dédié aux Jeunes Loups (à voir ici).

L’autre Mireille A. avait 20 ans et habitait un village dans l’Isère. Elle devait se marier avec un garçon de son village, a vu le film et a été frappée par la liberté dont faisait preuve l’héroïne du film, Haydée Politoff. « Quelle liberté !!!! Elle avait Osé ! J’ai pensé que jamais je n’aurais l’occasion de faire cela si je me mariais et restais enterrée, comme mes parents, dans ce bled. J’ai donc rompu, à la grande stupéfaction de tout le monde, qui n’a jamais rien su de la réelle cause de cette rupture. »

Sans aucun doute le témoignage qui aurait fait le plus plaisir à Marcel Carné.

Autrement dit, cette page a comme but de montrer que quoi que l’on puisse penser des Jeunes Loups, ce film a eu un réel impact chez plusieurs spectateurs (cf la page sur DVDTOILE).  Que l’on puisse penser que Carné était trop vieux pour parler d’un tel sujet, qu’il était ringard, ces témoignages et surtout celui de Mireille A. leur donne tort.

Bonne lecture et n’hésitez pas dans les commentaires à ajouter votre témoignage si vous avez vu le film à l’époque et qu’il vous a marqué.

 

 

« Des jeunes face aux “jeunes loups” de Carné » + les témoignages de Raoul Bellaïche et de Mireille A.

 

jeunesloups

 

Des jeunes face aux “jeunes loups” de Carné

paru dans Le Figaro daté du 23 avril 1968

« Nous ne nous reconnaissons pas dans cette jeunesse-là, mais comment entrer dans une société entièrement déterminée par les adultes ? »

Dix ans après Les Tricheurs, Marcel Carné réalise un second film sur la Jeunesse, Les jeunes Loups. Il met en scène trois personnages : Alain, un Rastignac de banlieue qui veut gagner de l’argent rapidement et par n’importe quel moyen ; Sylvie, une jeune provinciale qui abandonne la maison paternelle pour aller tenter sa chance à Paris avec le garçon qu’elle aime.

Nous avons demandé à une dizaine de jeunes s’ils se reconnaissaient dans ces portraits, et s’ils pensaient que Marcel Carné avait vu juste. Parmi nos interlocuteurs, des étudiants, des jeunes travailleurs, une secrétaire. Garçons et filles, ils sont âgés de 18 à 24 ans.

Unanimement, car ils travaillent tous en vue d’avoir, plus tard, un métier solide, ils avouent n’avoir aucun point commun avec les trois « héros » du film, mais reconnaissent que ces derniers peuvent exister, bien qu’ils fassent partie d’une minorité.

Le mérite de Marcel Carné, disent-ils, est d’avoir posé lucidement notre problème : nous nous trouvons face à une société déterminée par les adultes en fonction d’eux-mèmes et qui est entièrement régie par l’argent. Carné a fort bien illustré deux réactions extrêmes de jeunes en face d’adultes pour lesquels seule, la position sociale élevée importe, quels que soient les moyens employés pour y parvenir. Première réaction : le refus. Chris, le beatnik, méprise l’argent qui pourrit tout. Deuxième réaction : jouer le jeu. Alain veut être riche rapidement et, méprisant les riches, tire partie de leurs faiblesses et de leurs vices pour se hausser à leur niveau et les obliger à reconnaître sa réussite. »

Beatnik : un état provisoire

En ce qui concerne Chris, être beatnik, c’est un état provisoire. La révolte par l’inaction ! Mais il est très jeune. Plus tard, il réintégrera l’appartement de papa et finira dans les affaires comme lui… ou alors, il finira clochard, ce qui prouve que les premiers changent d’optique avant de vieillir !

A propos du personnage d’Alain, les avis sont plus partagés.

ROSELINE. 20 ANS, ETUDIANTE EN DROIT : « Il est inconscient et il gâche son avenir. Un jour, il se rendra compte qu’on ne peut pas longtemps vivre d’expédients. »

JEAN, 18 ANS, ELEVE DU TECHNIQUE : « Moi, je le comprends. Il sort d’un H.L.M., son père est un petit fonctionnaire besogneux. Il veut, par réaction contre la médiocrité dans laquelle il a vécu, montrer qu’il est capable de réussir sans suivre la voie paternelle. C’est un défi. »

PIERRICK, 23 ANS, ETUDIANT : « J’étudie pour avoir un métier, mais si j’avais autant de toupet que lui je n’aurais pas hésité. Lorsqu’il s’agit de profiter de la fatuité des gens, agir ainsi, c’est de bonne guerre, et finalement, tout le monde y trouve son compte, même les « victimes ».

BRIGITTE, 19 ANS. SECRETAIRE : « Je lui reproche surtout d’être maladroit. Il ment, et mal, il vole par enfantillage. Si l’on veut être en marge de la moralité, Il faut être suprêmement habile. »

Pourtant, aucun de ces Jeunes n’aimerait ressembler à Alain. Ils ont des principes moraux bien établis et les procédés du « jeune loup » les dégoûtent un peu. sans qu’ils l’avouent.

Les agissements de Sylvie, l’héroïne, les choquent. Les garçons prétendent n’avoir jamais rencontré d’adolescente qui ait quitté ses parents afin de poursuivre, seule, un objectif incertain. Les filles pensent que c’est invraisemblable, car, visiblement, l’éducation bourgeoise qu’elle a reçue ne la prédispose pas à ce geste.

Dans un certain sens, disent-elles, nous pourrions, nous aussi, avoir envie de tenter l’aventure. Qui ne risque rien n’a rien. Mais il y a l’inconnu, les éetieils, la faiblesse possible, le manque d’expérience, et l’on hésite.

Sur ce chapitre des sentiments, le fossé se creuse entre garçons et filles.

Point de vue masculin :

JEAN-FRANÇOIS, 23 ANS, ETUDIANT EN CHIMIE : « La jeunesse, pour un garçon du moins, doit être une période de non-engagement. On a bien le temps de faire des promesses et de les tenir ! Il faut jouir de sa liberté. Malheureusement, les filles ne sont pas de cet avisElles sont, en paroles et en théorie, très émancipées. Mais elles ont beau porter des mini-jupes et sortir le soir, elles sont très attachées aux habitudes inculquées par leurs familles. Elles tombent amoureuses et, tout de suite, pensent au mariage.. »

La libération de la femme : nous en faisons les frais

CLAUDE. 22 ANS, ETUDIANT EN PHARMACIE : « Les filles de notre âge sont en général travailleuses et ambitieuses. Le plus important pour elles, c’est de réussir dans la vie, et par le mariage, et par leur travail. Elles ont, plus que nous, le sens des réalités et ne veulent pas risquer leur avenir pour des bêtises. Alors, si nous voulons nous amuser, il faut que nous choisissions des partenaires plus âgées. »

Point de vue féminin :

Tout ce que l’on vient de dire est exact. Et nous le regrettons. La libération de la femme, c’est important, mais c’est nous qui en faisons les frais. Nous sommes la génération sacrifiée ; on nous donne de plus en plus la possibilité de vivre comme des garçons, mais notre éducation ne nous y a pas préparées. Les filles qui ont actuellement entre 13 et 15 ans, en profiteront mieux que nous; elles sont déjà plus libres que nous ne l’étions à leur âge. »

ANNIE, 19 ANS, SCIENCES ECONOMIQUES : « Le drame consiste en ceci, que les garçons de notre âge n’ayant pas les mêmes opinions que nous, nous ne pouvons pas tellement vivre ensemble notre jeunesse. Je suis sûre que, dans quelques années, le comportement de Sylvie, dans le film, paraîtra tout à fait naturel, mais actuellement, nous ne sommes pas encore « dans le coup ». L’époque va plus vite que nous. »

Face aux « vieux » et aux « bourgeois »

Incompréhension des « vieux » à l’égard des jeunes et volonté de ces derniers de « choquer le bourgeois » ?

C’est normal ; beaucoup de gens ne tiennent pas compte du fait qu’ils ont été jeunes et nous critiquent systématiquement. Alors que nous, nous avons surtout l’impression d’être gais et sains. Nous sommes peut-être plus « voyants » qu’avant et on nous remarque plus. Nous avons notre mode, nos jeux, notre langage. Mais c’est que les adultes l’ont permis. On crée pour nous des vêtements, des « gadgets », des boites de nuit, des coloris, des magasines, des badges, des « posters ». Alors, nous, on achète les mêmes choses, on porte les mêmes vêtements, on fréquente les mêmes lieux. Et puis le conflit des générations a toujours existé. Il prouve la vitalité de la jeunesse.

Les critiques partent souvent d’un bon sentiment. Nos parents, par exemple, veulent à toute force nous faire éviter les bêtises qu’ils ont faites à notre âge. Mais nous voulons faire notre expérience nous-mêmes. Celle d’autrui n’a d’ailleurs jamais servi à personne.

Le mot de la fin :

— S’il n’y avait pas les adultes, nous ne serions peut-être pas aussi turbulents, aussi révoltés, aussi impertinents. Les acteurs n’existent pas sans public et les « vieux » ont toujours les regards braqués sur nous. Alors, nous, on en « rajoute ».

Françoise Varenne

Témoignage de Raoul Bellaïche (16 ans en 1969)

 

– Quel âge aviez-vous lorsque vous avez vu le film ?
Vu, très précisément, le samedi 15 mars 1969, séance de 14 h 30, au cinéma L’Étoile de Sfax (Tunisie). J’avais donc presque 16 ans (né le 4 avril 1953).

– où habitiez vous ?
Sfax, Tunisie.

– quels films aimiez-vous ?
À l’époque, on ne se posait pas trop de questions… À Sfax, la deuxième ville de Tunisie, il y avait 8 cinémas, tous distants de quelques centaines de mètres. En sortant de chez soi, on mettait quelques minutes pour aller au ciné ! De plus, le prix des places était très abordable. Les cinémas programmaient les films à succès français, américains, italiens, en version française. On les voyait en général un an après la France. Il y avait aussi pas mal de films arabes, surtout égyptiens.  Un peu plus jeune, j’adorais les péplums, les films de cape et d’épée (Jean Marais), les films d’espionnage, etc.
Adolescent, les goûts avaient un peu changé et je me souviens que, dans la bande de jeunes adolescents que nous étions, l’on était très attiré par les films qui montraient la jeunesse en France et en Occident. Les scènes un peu osées, un nu fugitif, cela nous émoustillait évidemment ! Les scènes de boîtes de nuit, de boums, la jeunesse « libre » de France, les filles « faciles », la vie loin des parents… tout cela nous « rendait fous » !

– alliez-vous souvent au cinéma ?
Oui. Vu le prix et les courtes distances. Et puis, c’était la seule distraction à portée de main. En moyenne : 2 à 3 fois par semaine. En une année, on pouvait voir 100 à 150 films !

– vous étiez en quelle classe ?
En seconde A (littéraire). C’est d’ailleurs l’année où j’ai redoublé (je ne faisais plus rien à part les boums, les copains et la mobylette !).

– quel genre d’adolescent étiez-vous ? plutôt réservé, solitaire ou extraverti ?
Plutôt introverti, timide (avec les filles), mais entouré et plutôt « chef de bande » et « ambianceur » ! Je passe pour être celui qui a organisé le plus de boums dans ces années-là (68-73). J’ai été aussi… disc-jokey, le samedi soir, avec mes disques, dans un grand hôtel de la ville (le Mabrouk Palace).

​- ​le film est sorti en avril 68 vous souvenez-vous si vous l’avez vu à ce moment là ? ou après mai 68 ?
Non, après 68. Quant à 68, à l’époque, je n’avais rien compris !

​- ​si après mai 68, pensez-vous que les événements ont pu influencé votre manière de percevoir ce film ?
Non, parce que je ne m’identifiais pas aux jeunes « qui ont fait 68 », car j’étais trop jeune (15-16 ans). J’étais plutôt dans le monde des boums et des flirts !

​- ​pourquoi ce film et pas un autre vous as marqué à ce point ?
Parce que : 1) je l’avais vu ce jour-là avec une petite amie dont j’étais amoureux… En sortant de la salle, encore dans l’ambiance du film, je me souviens que je lui ai pris la main, comme dans la toute première scène du film !
2) Parce qu’on y voyait une vie qui nous faisait envie, de laquelle on se sentait loin, par l’âge notamment et par les différences existant entre les sociétés tunisienne et française.

​- ​y a-t-il une scène ou des scènes particulièrement qui vous ont marqué ?
Les scènes qui m’ont le plus marqué sont les scènes de boîtes de nuit ! Avec la chanson « Mary Mary » qui revenait en leitmotiv. Et le slow « I’ll never leave you« . Dans les boums, ces deux morceaux avaient beaucoup de succès. La scène sur les marches du Sacré-Coeur m’avait marqué aussi. Pour la chanson. Et aussi la séquence Chez Popoff. La scène chez le photographe aussi. La scène ou Christian Hay rencontre Gamil Ratib dans sa suite de l’hôtel. Les scènes de la deuxième partie dans l’hôtel particulier de Maurice Garel. J’oubliais : l’hôtel ou travaille Roland Lesaffre (le personnage était sympathique, bienveillant).

​- ​Est-ce que vous vous reconnaissiez dans certains personnages ou certaines situations ?
Je ne sais pas ! Il y avait trop le décalage de l’âge. Mais je me souviens que l’on était tous amoureux d’Haydée Politoff !

​- ​Qu’est-ce que ce film a changé en vous ?
Peut-être l’envie de grandir, d’avoir quelques années de plus et peut-être de vivre ce genre de vie !

​- ​Comment votre vie a-t-elle été transformé par ce film ?
C’est un film dont on a longtemps parlé entre nous, avec les copains. C’était devenu un « repère ». Pour moi, c’est devenu une fixation !
Et j’ai toujours voulu le revoir, à différentes périodes de ma vie. En 1977, j’avais acheté le livre de Marcel Carné où il lui consacrait un chapitre. Et depuis ce jour,je ne pensais qu’à revoir le film ou rencontrer les protagonistes pour en parler avec eux. J’avais acheté l’affiche et les photos d’exploitation, le numéro de l’Avant-Scène
J’avais relevé les coordonnées de Claude Accursi (scénariste), de Marcel Carné, Roland Lesaffre, mais je n’ai pas osé les appeler ! Il a fallu attendre 2007 pour que j’entreprenne une (en)quête sur ce film en interviewant un certain nombre de personnes qui y ont participé. Mais là, j’avais le prétexte de faire un article.
Quelques années auparavant, j’avais rencontré Roland Lesaffre. Je pensais qu’il avait une copie du film. Mais non !
J’ai revu Les Jeunes Loups à chacune de ses programmations à la Cinémathèque ou dans des cinémas d’art et d’essai : la première fois, le 21 novembre 1989. Pour garder une trace, j’avais enregistré le son sur une cassette !

​- la musique du film était-elle importante pour vous ?
Absolument !

Témoignage de Mireille A. (20 ans en 1968)

 

– Quel âge aviez-vous lorsque vous avez vu le film ?

Alors pour la première question j’avais 20 ans. J’habitais dans un petit village de l’Isère entre Grenoble et ChamberyJ’aimais les films romantiques évidement.
Je n’allais pas souvent au cinéma car il se trouvait à 10 kms, bien que j’aie le permis, mais pas de voiture à moi, mon père ne me prêtait pas sa voiture.
J’étais à quelques mois de finir mes études de secrétariat à Grenoble.
J’étais une ado plutôt réservée, car il faut revoir le contexte : à la campagne, il faut aider tout le temps, et les sorties….pas trop souvent, et ma mère me faisait avoir peur de tout.

J’ ai vu le film dès sa sortie.

Mais pour situer l’action il faut dire que je « fréquentais » depuis quelques mois un voisin, qui plaisait bien à mon père car il était agriculteur et que mon père n’ayant que 2 filles, il voyait en ce garçon de 9 ans de plus que moi, quelqu’un capable de prendre sa succession. C’est aussi la raison pour laquelle il me laissait sortir. Ce garçon est donc venu demander ma main à mon père qui a accepté avec joie. A cette époque dès les études terminées, mes copines se mariaient aussi. Donc nous sommes donc allés faire du lèche vitrine chez les bijoutiers, mais sans rien acheter.

Là-dessus nous allons au cinéma voir « Les Jeunes Loups« .  Je n’ai aucune idée du sujet du film, de la musique, et je ne me souviens que d’une scène : une bande de jeunes qui part de Paris en voiture le soir et va sur une plage en Normandie.

C’EST TOUT.

Et cela a été un choc. J’ai réalisé que de la maison de mon père, j’allais à la maison du voisin. et je me suis vue prisonnière à vie. Sans jamais la possibilité de voir le monde.
A la sortie du cinéma, j’avais pris la décision de reprendre ma liberté.
Ce n’était plus la petite Mireille, mais je me sentais plus forte.
Quelques semaines plus tard j’ai dit que je ne voulais plus me marier. Personne n’a compris, on m’a posé des questions, mais je n’ai jamais dit que c’était à cause du film.
Il a fallu l’intervention d’un prêtre pour pouvoir discuter sans se battre.
Les familles désolées…. et moi enfermée .

Suite de l’histoire ce garçon s’est marié le 12 septembre 1970. Moi le 19 septembre 1970. Il a eu une fille en mars 1972 et moi un garçon en juillet 1972. Une autre fille en mars 1973 et moi un autre garçon en juillet 1973, et j’ai souhaité très fort que nos enfants ne se rencontrent jamais. Ce qui a été le cas. Aujourd’hui il est décédé.

C’est une histoire d’une autre époque, presque du Moyen-Age tellement les mentalités étaient différentes.
J’ai 67 ans aujourd’hui, sur le papier, pas dans le coeur.

Mireille A. habite à San Diego (Californie).

 

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