la version romancée du scénario par Françoise d’Eaubonne (Ed.Seghers 1959)


LES TRICHEURS (1958)

Étonnamment la version romancée du scénario écrit par Jacques Sigurd et Marcel Carné a été confié à la féministe Françoise D’Eaubonne.

Du coup le « roman » se lit assez bien même si certains passages sont bien évidemment datés et l’ensemble restitue cette ambiance existentialiste jazzy post-Saint-Germain-Des-Près que l’on retrouvait dans le film. Le malaise existentiel, l’avortement, l’homosexualité, la marginalité sont donc parmi les thèmes évoqués qui, pour peu qu’on veuille bien faire abstraction de certains tics de langage très datés, sonnent furieusement moderne presque 50 ans après. Les jeunes de classe moyenne qui se sentent inadaptés à la vie moderne dans nos grandes villes occidentales devraient se reconnaitre dans ces lignes.

L’intérêt de ce livre est donc d’approfondir ces thèmes que le film ne fait que survoler. Nous avons justement sélectionné les passages les plus révélateurs dont la plupart sont inédits par rapport au film.

Bien évidemment ce livre est épuisé et n’a pas été réédité.


Chapitre 1 : Bob et Harry BelafonteChapitre 3 : Bob, Bernard et Godot
Chapitre3bis : « Sorry, dearest, but tonight it’s better »
Chapitre 6 : L’Electrophone et l’ImmobilitéChapitre 10 : Les Eskimaux de Françoise
Chapitre 16 : S’improviser Apôtre Chapitre 17 : Le Barbu et la Liberté
Chapitre 18 :  Bob et Clo, Agents d’Infiltration Chapitre 20 : La Négation de l’Individu Chapitre 23 :  Le Jeu de la VéritéChapitre 25 : Vous êtes d’Extrême-Gauche ?
Chapitre 26 : Le Petit Point Enflammé

Extrait du Chapitre I « Bob et Harry Belafonte »

Il resta un moment devant le café, au milieu du trottoir, à suivre des yeux le groupe, sans bouger. Puis il tourna sur lui-même. « Qu’est-ce que je fous ? Je rentre au café ? ». Mais s’il s’était mis à marcher, il se serait dit: « Qu’est-ce que je fous ? Je marche dans la rue ? ». Rester, partir, tout se valait. Au fond, pourquoi n’avoir pas accompagné les autres ? Il n’aurait pas été moins seul. Pas davantage non plus. Peut-être seulement était-ce par fatigue. Une fatigue qui ne devait pas grand’chose à la préparation du diplôme. Ah! comme il se sentait fatigué !

Il était à présent devant la banquette où tout à l’heure s’enlaçaient Bernard et Odette. Il s’y laissa tomber. Elle était encore chaude. Il regarda l’éraflure du marbre. Là, Odette s’était accoudée. Il revit son joli bras, son bracelet. « Je t’adore », disait Bernard. Bon sang de bon sang, ce n’était plus de la fatigue, c’était de l’épuisement, comme celui d’un blessé qui a trop saigné.

Qu’est-ce que je fais avec eux ? Qu’est-ce que je ferai maintenant, avec eux tous? Désormais je me sens vieux… Non, il valait mieux ne pas y aller. Cela trop mal de voir des amoureux, des gens qui s’aiment ou qui sont heureux, tout bêtement. Heureux comme j’aurais pu l’être. Bah, l’est-on jamais? On le croit? Ça revient au même.
Vous prenez quelque chose, monsieur ? demanda le garçon.

Bob commanda au hasard; autant se débarrasser de cette présence. Il vit qu’on posait un verre devant lui, et ne s’intéressa pas à ce qu’il y avait dedans. Quelqu’un venait de glisser vingt francs dans la machine à bruit, et un disque commençait à tourner sous le verre bombé de l’appareil. C’était un Belafonte; les premières mesures amenèrent un léger sourire sur les lèvres immobiles de Bob. Il le reconnaissait. Cela faisait à la fois du mal et du bien. Toute son histoire commençait avec ce disque: « un-deux-trois, un-un deux-trois, un-quatre ». Oscar and Pet’s blue… Il y a quatre mois, combien de personnes le connaissaient ? On avait un mal fou à l’avoir …Ils en étaient tous piqués: Clo, Mie, Peter, Yasmed, Alain… non, pas Alain…


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Extrait du Chapitre III « Bob, Bernard et Godot »

Bernard avait rejoint Bob quelques minutes à peine après son arrivée à Passy et les deux garçons s’étaient mis presque aussitôt au travail. L’appartement des Letellier était cossu, d’un style assez nettement désuet; la chambre de Bob en était la note la plus moderne, avec ses meubles aux lignes hardies et aux couleurs vives, sur lesquels traînait un mobile de Calder. Le jeune homme aimait à s’y retrouver et à recevoir, de temps en temps, quelques bons copains à la fois affranchis et sérieux, dans le genre de Bernard. C’était un gros bûcheur, Bernard; le co-équipier idéal pour préparer un examen.
Mme Letellier les surprit en plein travail. Jeune d’allure et très élégante, on lui donnait à peine trente-cinq ans. Bob l’aimait et se sentait très fier de sa mère. Elle entra si vite qu’il n’eut pas le temps d’arrêter le tourne-disques.
Ne vous dérangez pas, lança-t-elle à Bernard; dites-moi seulement si vous dînez avec nous aujourd’hui ?
Si cela ne vous dérange pas, madame, ce sera avec le plus grand plaisir, répondit courtoisement Bernard.
En écoutant ça ? dit la jeune femme.
Elle désignait en riant le tourne-disques.
Ça ? dit Bob, mon Mulligan préféré, Bernie’s Tune ? Ça aide, tu sais…
C’est amusant, de mon temps, c’est le silence qui aidait… A propos, c’est vrai que dans vos surboums on danse à nouveau le charleston ?
Quelquefois, oui, madame, approuva Bernard, tout sourire.
Tu l’as dansé, maman ? demanda Bob.
Moi ? Tu ne voudrais pas ! J’étais au berceau ! Mais quelle drôle de génération ! Vous n’avez donc rien inventé ?
Bob revit Alain, sa peau hâve, ses dents de loup. Il sourit à cette image plus qu’à sa mère, et sentit la différence entre ce sourire et celui de son camarade.
Si, maman, dit-il très doucement. Une… comment te dire ça ? Une espèce de désespoir… de désespoir métaphysique !
Mme Letellier rit comme un oiseau, la main sur le loquet de la porte. Elle n’avait évidemment rien compris et ne cherchait pas à comprendre. Elle lança à son fils :
T’amusant, ce que tu dis là… et ajouta en sortant :
Je vais faire ajouter un couvert.
Prétentieux ! murmura Bernard.
Ane ! répondit promptement Bob.
Ils s’empoignèrent un peu, pour se détendre. Quand Bernard en eut assez, il rejeta ses cheveux en arrière et les lissa des deux paumes à la fois, en soufflant. Il était cramoisi, et Bob se montrait tout aussi congestionné. Bernard respirait fort et riait. Tous ses gestes étaient d’un adolescent sans problèmes, bien élevé et plein de santé.
On s’y met, avant la bouffe ? Allez, Bob, on s’y met ?
Oh ! dit Bob en levant les épaules, après, avant… ça servira à quoi ?
Bernard le toisa, étonné, puis secoua l’index vers son nez, comiquement, en feignant de loucher comme un clown :
Toi, je vois ça ! T’as encore réfléchi en te rasant ! En avant la faillite des valeurs morales, la crise d’angoisse et le toutim ! A nous Sartre et Kierkegaard ! Tu devrais te purger.
Ça ne t’arrive jamais, la crise ? riposta Bob.
Tout le temps.
Surpris par cette réponse, Bob le regarda plus attentivement. Il achevait de repeigner ses cheveux ébouriffés, renouait sa cravate. Le disque de Mulligan s’arrêta au moment où Bernard terminait sur un ton sérieux, lourd, que Bob ne lui avait jamais encore entendu :
C’est bien pour ça que je continue. Autrement, je serais devant le trou. Un de ces vides, mon vieux
Mais c’est lâche, murmura Bob.
Qu’est-ce qui est lâche ?
Bosser comme ça, par trouille, pour ne pas penser !
Et si tu penses, ça sert à quoi ? Tu as un remède à m’offrir ? Une solution à proposer ?
Non, avoua Bob.
Alors, tu vois !
Alors je me purge, et toi tu travailles ?
Pourquoi pas ? Le travail, c’est la meilleure purge métaphysique, mon petit vieux
Il me semble presque entendre mon père. Mais moi, vois-tu, ça m’embête, tout ça, à un point incroyable. Pourquoi en est-on là ? Qu’est-ce qu’ils ont fait de nous, les vieux ? Tu te résignes à attendre Godot, toi ?
Je n’ai pas vu la pièce de Beckett. Merci beaucoup ! Ça me trotte déjà comme ça suffisamment, mon vieux !
Bob allait répondre lorsque la voix de Mme Letellier appela « A table, les enfants ! »


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Extrait du Chapitre III « Sorry, dearest, but tonight it’s better »

Alain remua un peu :
Toujours là, vieux ? dit-il à Bob en étirant ses bras interminables.
Toujours, répondit gaiement Bob.
Qu’est-ce que je disais, déjà ?
Tu disais : la seule liberté qui compte, c’est de satisfaire ses instincts.
Ah oui, c’est vrai. Tu m’avais dit : Et la société ?  » La société, vois-tu, je voudrais bien te répondre que je lui dis merde, mais on ne dit pas merde à un macchabée
D’après toi, elle est morte ?
Suicidée, mon vieux. Heureusement ! Elle m’aura fait au moins ce plaisir-là. A l’heure actuelle, chacun vit en marge… Tiens, à propos, faut que je voie
Quoi ?
Où crécher ce soir, termina Alain le plus tranquillement du monde. Je n’ai pas de piaule.
Il fit des yeux le tour de la pièce :
Guy, c’est comme toi, il a ses parents… Bobone, elle sera sûrement en mains… Daniel ?
Ses yeux se fixèrent sur le garçon aux traits durs qui se taisait et fumait lentement en regardant Peter et le petit blond.
Daniel, il aura sûrement Sam !
Qui est Sam ?
Le blondinet ! Un fils de diplomate. Enfin, je vais risquer le coup.
La musique s’arrêta. Tandis que Clo, à quatre pattes, cherchait fébrilement un disque, Bob entendit le fils de diplomate achever une phrase :
Et douze grandes boîtes de limon-juce ! O. K. ! Quand iras-tu au P. X. ? s’enquit Peter.
Demain matin. Je rentre à Fontainebleau ce soâr
Daniel jeta sa cigarette d’un geste nerveux et parla pour la première fois :
Tu est vraiment obligé de rentrer ?
Peter répondit avant lui :
Alors, d’accord comme ça ! Tout va bien. J’aurai le fric demain soir.
Il s’éloigna tandis que Sam se tournait vers Daniel et parlait doucement, une main posée sur l’épaule de son ami :
Sorry, dearest, but tonight it’s better…
Bob commençait à comprendre et ne put réprimer une légère grimace. Alain le remarqua et haussa les épaules.
Aujourd’hui, déclara-t-il, ce genre de préférences laisse tout le monde froid comme un ice-cream, tu sais !
Et il ajouta, comme pour le disque : « T’es contre ? » Bob haussa les épaules.
Tu ne voudrais pas ? Mais je préfère les filles.
Ben moi aussi, quelle idée !
Il termina le verre de scotch qu’il venait de vider à petits coups :
Mais je n’ai pas de préjugés, moi. Tu vas voir.
Daniel s’était éloigné et Sam passa derrière la banquette ; on le vit se diriger vers la porte. Alain qui l’avait suivi des yeux se redressa d’un air satisfait.
Il s’en va… Décidément oui, je tente le coup. Oh, Dany ?
Le costaud détourna la tête. Il ne répondit pas et s’approcha lentement. Bob avala un peu de salive :
Ecoute, Alain… Si tout de même, ce mec-là… il…
Et alors ? dit Alain en riant. Je n’ai pas peur chez le dentiste.
Tu vas chez le dentiste, toi ?
Jamais… Ma brosse à dents me l’évite. Une voix cria :
Pas ce disque-là I Ça fait trois fois qu’on l’entend ! Le Belafonte !
Non, le Robeson !
T’est siphonné, danser sur du Robeson ? Nicole qui passait, enlacée étroitement par Lou, détourna la tête vers Clo qui s’affairait près de la pile de disques :
Combien tu paries qu’elle va mettre un blues ? C’est l’heure. Et après ça, elle filera avec son danseur !
Un blues très lent, aux accords rauques et syncopés qui évoquait la démarche d’un docker noir s’éleva, infiniment nostalgique. Nicole se serra plus fort contre Lou.
Tu reconnais ? Billy Holiday… Ces Noirs ! Jamais on ne s’en lasse, hein, poussin ?


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Extrait du Chapitre VI « L’Electrophone et l’immobilité »

L’électrophone, comme toujours, était posé à terre. Les disques étaient éparpillés autour, en désordre, hors de leurs pochettes aux photos alléchantes.
Sur le divan de Mic, Clo était étendue dans les bras d’un garçon aux cheveux fous comme une touffe de foin éparpillée. Ils ne faisaient rien, ne s’embrassaient pas, ne se regardaient même pas; les yeux grands ouverts sur le vide, ils rêvaient tandis que le saphir, insensiblement, glissait vers le centre du microsillon.
Assis à terre, la tête appuyée sur les bras, l’air accablé, Guy écoutait lui aussi. Il regardait fixement tourner le disque. Un peu plus loin, en chien de fusil sur le plancher, Lou semblait dormir à poings fermés.
La chambre de Mic était trop petite pour plusieurs personnes. Mic, assise sur l’unique chaise devant la table, se passait les ongles au vernis fuschia, s’arrêtant de temps à autre pour écouter. Alain, la nuque au mur, fumait en chuchotant comme pour lui-même, sans souci d’avoir ou non un auditoire.
Ne pas se laisser entamer, murmurait-il. Tout avaler… tant qu’on peut… qu’on en profite… La vitesse, les filles, l’alcool… oui… Mais pas l’ambition sordide d’avoir tout ça par le fric… Pas la connerie de croire que le fric s’achète par le travail… C’est ça, le chantage de la société… Pas se laisser entamer…
Le disque s’arrêta.
Mets Gillespie, dit Clo à mi-voix.
Non ! C’était le garçon aux cheveux fous qui avait parlé.
Pourquoi, Pierre ? demanda Clo en baîllant.
Remets le même disque, Guy. A force de l’entendre… Ça saoule !
Bouge pas, gémit doucement Clo. J’étais bien…
Guy remit le disque au début et la musique s’éleva à nouveau, envoûtante et sombre, avec sa terrible pureté. – Il a raison, continua Alain en écrasant sa cigarette. Forme d’hypnose. Même musique, même immobilité. Clo aussi a raison. Mouvement, immobilité, ça se vaut. L’important : que ça change pas. Toujours les mêmes. Pour arriver à… l’extase. L’immobilité aussi est rythme. Ça permet d’aller plus loin… C’est ça, le vrai truc : aller plus loin, toujours plus loin…
Jusqu’où ? demanda brusquement Guy.
Jusqu’au jour où on se fout en l’air, pour aller plus loin encore ! Pas vrai, Mic ?
Mic s’était levée et guettait à la fenêtre.
Sûr ! dit-elle avec conviction. Et ce jour-là, fini les ennuis !
Elle avait laissé tomber le rideau et se retourna. la sonnette d’entrée tinta, assourdie. Mic se planta levant la petite glace obscure et rectifia ses cheveux, hâtive tandis qu’Alain continuait :
Les ennuis ? Oh ! c’est comme l’argent ou le bonheur ! A l’état pur, ça n’existe pas !
On frappait à la porte. Mic, immédiatement, se composa une attitude lasse et ennuyée pour demander :
Qui est-ce ?


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Extrait du Chapitre X « Les eskimos de Françoise »

Le Bouquet comportait une petite salle où buvaient des frappes et des bourgeois mêlés, et un recoin sur-haussé d’un escalier où se réunissaient les joueurs de poker et de tarots. On y distinguait des habitués : un docteur, un bohème qui racontait ses mémoires d’« agent soviétique », un vieux poète surréaliste jadis illustre qui se livrait à sa passion, les échecs.
C’est là que Gérard… commença à gémir Françoise.
Dis donc, éclata Alain, tu m’as convoqué pour un pèlerinage sentimental ou pour me demander conseil ?
Il regardait les larmes couler sur son visage. Elle était la plus âgée de la bande, Françoise; bientôt une « amortie ». Elle n’était pas très jolie : une grande bouche de travers, trop de hanches, pas assez de cheveux. Mais elle avait un air ingénu et bon qui pouvait attirer ceux qui aiment faire du mal aux femmes.
Alain, écoute… Je suis enceinte…
Allons bon… Et Gérard ne veut pas endosser, bien sûr ?
Tu penses. Il est devenu fou furieux quand il a appris ça. C’est pourtant de sa faute. Je l’avais prévenu, et…
Et tu cherches une adresse, et tu n’as pas d’argent, termina Alain, sarcastique.
C’est pas tout à fait ça. Je l’ai trouvée, l’adresse. L’argent aussi. Mais ça a pris du temps, je suis au troisième mois, et il paraît que je cours des risques. J’ai une frousse terrible.
Alors ?
Alors, je me demande si je vais pas le garder.
Alain toisa la jeune femme avec une pitié méprisante :
Félicitations… Je ne te savais pas la vocation maternelle…
C’est pas ça, Alain, mais…
Je ne comprends pas qu’on se dégonfle comme ça… quoique dans ton cas, c’est le contraire que je devrais dire… Tu n’as pas honte ?
Il porta à ses lèvres le verre de whisky qu’il avait commandé. Françoise s’était contentée d’une bière, mais elle ne buvait pas. Elle s’essuyait les yeux. Quelqu’un mit en marche le juke-box qui entama un blue : Racks in the bed. Alain fredonna le refrain :

Parmi tous ceux que je connais
Pourquoi les blues m’ont-ils choisi
Pour mettre des cailloux dans mon lit ?

Voyons, ma cocotte, dit-il radouci, cesse de pleurer. En France, il y a autant de fausses-couches que de naissances. Si toutes les filles en mouraient, finie la République !
Tu ne comprends pas, hoqueta-t-elle.
Non ! Et je ne veux pas comprendre ! Il avala une rasade :
Tu le vois, ton lardon, lancé dans ce monde ? Tu l’aimes, ce monde qui nous entoure ? Qu’est-ce que tu lui offrirais, à ce gosse, comme avenir ? L’idyllique bonheur de la petite situation sans avenir ? L’adjudant de semaine ? La prostitution d’un job ou d’un mari ? Si c’est un gars, dans vingt ans, la bonne petite gué-guerre coloniale ou autre… et pour couronner le tout, la bombe H ! Demandez l’programme !
Comme s’il n’y avait que ça ! protesta timidement Françoise.
Il n’y a pas que ça ! dit Alain, péremptoire. Ah oui, je sais, les compensations ! Faire l’amour, oui… ça tue le temps… Et puis ça : tee-li-lo-lee-diki-boum… Mulligan ou Gillespie ? Bessie Smith ou Mahalia Jack-son ? D’autres compensations : la drogue, le Scotch, le gâtisme… Ça, c’est les esquimaux, bonbons, chocolats glacés, pour faire endurer l’entr’acte… Mais finalement, Frankie, entre nous, tu n’aurais pas préféré ne pas venir au spectacle ?
Elle l’écoutait, les yeux mi-clos, suivant une bulle qui jouait sur la bière.
Quelquefois, le film n’est pas mauvais… soupira-t-elle avec un gentil sourire indécis.
Gna-gna-gna… Le meilleur moment, c’est la fin de l’entr’acte.
C’est-à-dire ?
Quand la salle s’éteint… pour que l’écran s’allume… Voilà comment je conçois la mort, sauterelle !
Est-ce que tu croirais à l’âme, par hasard ?
Moi ? C’te bonne blague. Non, l’écran ne se rallume pas, va ! Mais la salle s’éteint. C’est toujours ça de gagné ! Je veux dire : tout est gagné. Fini, l’emmerdement de l’entr’acte !
Finis aussi les esquimaux, essaya de plaisanter Françoise.
Tant pis !
Sûr, c’est un point de vue… Le point de vue de ce que Gérard appelait « cette perspective d’une jeunesse pourrie et dégénérée ! ».
Bravo ! Avec ça qu’il est sain, pur et propre, lui ! Qu’est-ce qu’il a dit, quand tu lui as appris la joyeuse nouvelle ?
Il m’a cogné la tête contre le mur et serré le cou en y marquant les ongles…
T’as eu très peur ?
Non, pas du tout. J’ai tellement compris que c’était pour échapper à sa propre terreur, à l’épouvante de se voir tel qu’il était, lui, le héros, le pilote : un sale petit type qui crevait de frousse… Je n’ai pas eu envie de me battre contre lui. Je suis allée faire ma valise.
Toi, alors, dans le genre tourte…
J’ai eu tout de même un mouvement de colère, en partant. Je lui ai coupé toutes ses cravates à coups de ciseaux, et j’ai emporté les clefs de l’appartement. Comme il a peur des cambriolages parce qu’il est avare comme un pou, il sera drôlement embêté !
Alain se mit à rire si fort que les joueurs du Bouquet tournèrent la tête. Il riait aux larmes, à tel point que les pleurs coulaient dans son verre de Scotch.
Ah ! quel cirque !
Alors, Alain… tu crois qu’il faut que j’y passe, sur le billard ?
Pas de conseils à te donner, grommela Alain en redevenant sérieux. Chacun est libre, bien sûr. Mais si tu préfères faire ton malheur et celui d’un môme qui ne t’a pas demandé à venir au monde, libre à toi. Si t’es une vraie Nana, tu risques le coup : qu’est-ce que tu perds en mettant les choses au pire ? La vie, c’est un si beau cadeau que ça, dis, entre nous ?
Françoise but un peu et regarda tourner les bulles dans son verre.
J’ai peut-être envie de voir la suite du spectacle, murmura-t-elle.
A ta santé !
Mais toi-même, Alain ? Si tu penses tant de mal de la vie, pourquoi la poursuis-tu ? questionna-t-elle en levant tout à coup les paupières.
Moi ? J’en parlais l’autre jour, chez Mic… Encore une autre tourte, celle-là ! Moi, vois-tu, j’ai une flemme fabuleuse. Je suis tellement cossard que ça me fatiguerait de faire quelque chose, même un cadavre. Je ne dis pas, qu’un jour… On y réfléchit. J’étudie la question. Peut-être que je ne suis pas encore dégoûté des esquimaux de l’entr’acte… N’empêche, pour aller plus loin, c’est bien la seule solution qui s’impose, à la fin des fins…
Il parcourut des yeux la salle : les joueurs penchés sur leurs cartes, puis au-delà de l’escalier les buveurs accoudés au zinc poisseux, les clients courbés sur le juke-box et sur la machine à sous :
Regarde-les, ces cons, poursuivit-il à mi-voix, pour lui plus que pour elle. Tu t’imagines peut-être que je les méprise moins que les étudiants et les employés, et que je méprise moins notre bande du « Bonap » que tous ceux-là ? Erreur, ma chère… Tous, vois-tu, ils se valent… Y a un philosophe allemand qui a fait un jour tirer sur la foule, de ses fenêtres. Je le comprends et je l’approuve. Je ne suis pourtant pas sanguinaire, tu sais. Je ne ferais pas de mal à une mouche. C’est peut-être pour ça que je ne suis même pas capable de me faire sauter. Je ne toucherais pas à un cheveu de ma propre tête… Alors, tu te rends compte !
Il rit sans joie.
Au fond, si je parle comme ça et que j’ai l’air d’un ogre, c’est pour ne pas me laisser aller à un sentiment beaucoup plus intempestif : la pitié ! Oui, j’ai pitié de tous ces gens-là ! Alors, tu parles, ça me conduirait au pire : avoir pitié de moi-même ! Ça non, merde, j’en veux pas !
Tu es… tu es étrange, Alain…
Etrange ? Et ce monde, hein, il n’est pas étrange ? Il crève, le monde, veux-tu que je te dise, il crève. Comme tous les moribonds, il murmure en crevant « de confuses paroles ». Il crève de faim. De celle qu’on sait, bien sûr; on n’a qu’à ouvrir un canard; sur cinq hommes, il y en a un à peine de bien nourri. Mais d’une autre faim aussi dont personne ne parle : une qui ne concerne pas les tripes…
Quoi donc ?
Difficile à dire : une… faim de certitude… Comment te faire comprendre ? Une… je ne dis même pas une foi… la foi, c’est religieux… une conviction… pas même encore : un sens…
La vie n’a pas de sens, d’après toi ?
Aucun, ma chère. Du moins dans ce monde. Et je doute qu’il en vienne jamais un autre qui le trouve, ce sens-là.
Il se leva :
La mort au moins en a un.
Françoise se mit sur ses pieds, à son tour, avec une certaine difficulté. Elle était blême.
Je crois que je suis malade, gémit-elle. C’est… mon état.
A gauche, la porte, lui indiqua vaguement Alain.
Il s’accouda au juke-box pour écouter la fin d’un nouveau blues.
Quand elle revint, Françoise était moins pâle, mais ses maxillaires étaient creusés et des mèches lui col-laient au front. Elle s’efforça de sourire :
On part, Alain ? Ils sortirent.
Tu vas où ?
A l’hôtel, bien sûr. Je n’ai plus de logement depuis que j’ai dû quitter l’appartement de Gérard. Ma soeur voudrait que je porte plainte; il a bien failli m’étrangler, tout de même.
Bah ! fais-lui dire merde à minuit, par téléphone, par tous tes amis; ça sera plus efficace.
Timide, elle lui prit le bras pour s’appuyer; Alain la laissa faire.
Alors, dit-il, tu as réfléchi ?
Oui, haleta-t-elle, j’ai réfléchi. Je pense que tu as raison, Alain. La vie est une chose dégueulasse. Il n’y a qu’à voir la vieillesse de la mère de Gérard. Elle a été très belle, elle a eu un mari et quatre fils; aujourd’hui elle n’a pas le sou, et Gérard lui flanque des roustes. Les autres enfants ne viennent jamais…
C’est peut-être une vieille emmerdeuse, expliqua Alain, indulgent.
Sûrement, mais qu’est-ce que tu veux qu’on devienne avec quatre gosses, quand on est vieille ?
Alain rit à nouveau et lui serra gentiment le bras.
Bravo, ma cocotte ! Te v’là en bonne voie.
Ils s’arrêtèrent devant le métro Mabillon :
Allez, salut. Quand tu seras en clinique, fais-moi signe; en remerciement du Scotch, je t’apporterai des oranges.
Je préférerais un nouveau blues, répondit Françoise en descendant l’escalier.
Alain demeura un moment accoudé à la rampe de fonte, hochant la tête avec une expression de rancoeur et de songerie.
« L’amour ! monologua-t-il tout haut. Oh ! eux tous, et leur « hâmour ! » Quelle connerie, bon Dieu ! Quelle connerie ! »


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Extrait du Chapitre XVI « S’Improviser Apôtre »

Mic, tu dors? Tu sais que tu pourrais dire merci?
De la jeune fille on ne voyait que le haut du dos, nu et nacré, qui dépassait le drap tiré jusqu’à l’aisselle, un bras replié et la nuque délicate, enfouie sous une masse de cheveux ébouriffés que la lumière mordorait avec des tons plus sourds, plus foncés, à la pointe triangulaire qui la séparait du cou. Elle ne bougea pas davantage, mais un léger frisson fit comprendre qu’elle avait entendu.
Et doublement merci, ajouta Alain.
Il parlait difficilement; la fumée de sa cigarette lui piquait l’oeil tandis qu’il prenait le plateau et le portait vers le lit:
D’abord pour cet agréable intermède… Tu veux peut-être de la glace? Je n’en ai pas.
Ça ira comme ça, dit Mic.
Elle étendit le bras et prit son verre. Le drap glissa, découvrant les pointes roses qui fleurissaient la poitrine encore enfantine. – Ensuite, continua Alain, pour la preuve que je viens de te fournir. Entre nous, ma cocotte, tu avais beau te proclamer libre, tu en doutais quand même un peu, hein? Il n’y a aucune honte à s’avouer ça… Nous en passons tous par là, un jour ou l’autre. Eh bien! tu l’es, mon petit; tu l’es, tu le sais et tu en es archi-sûre à présent. Pas vrai?
Il s’assit avec un grand sourire et éleva son verre de Scotch :
A nos amours!
Mic faillit crier. Elle le regarda fixement. « Dire que j’ai pu embrasser cette bouche ! ». Elle porta son verre à ses lèvres mais comprit que ses dents allaient s’entre-choquer sur le bord, et parla pour justifier son geste de reposer le Scotch :
Je ne pourrai jamais te remercier assez !
Sa voix était rauque et semblait venir de très loin.
Pourquoi couvres-tu ta poitrine avec le drap? demanda Alain faussement naïf; tu as froid ?
Elle laissa retomber l’étoffe; Alain poursuivit:
Non, tu ne me remercieras jamais assez! Étant donné le danger que tu as couru et auquel je t’ai arrachée…
Quel danger? demanda Mic en se soulevant à demi.
Alain la menaça du doigt :
Sois pas hypocrite, ma petite fille! Tu sais bien de quoi je parle, sans char! Devenir de la graine de foyer … c’est pas vrai? Ah, la tentation du retour à la niche… La bonne presse féminine, Marie-France, Marie-Claire, Marie-Chose! Les sirènes du social, avec leurs chants câlins! Une chaumière et un coeur! C’est pas périlleux, non ? Répugnante cachottière!
Il vida son verre. Elle le regardait, muette, les lèvres pâles, les yeux cernés.
Si tu t’imagines… commença-t-elle.
Si je m’imagine?
Rien!
Si, vas-y donc!
Oh, laisse tomber, Alain!
Tu as peur de prononcer un nom? Ou que je le prononce? Soit, je ne le ferai pas, dit Alain d’un ton ferme et sérieux. Mais bois donc ; le Scotch, c’est pas du Bourgogne; faut pas le chambrer.
Il acheva son propre verre et se détourna à demi pour s’en verser un autre; Mic faisait de grands efforts pour boire une gorgée afin de se donner une contenance. Ses épaules basses et élégantes, son cou gracile et sa gorge ravissante lui prêtaient un air un peu inachevé, flou, puéril, de pastel anglais.
C’est parfois fatigant de sauver les âmes, ricana Alain en regardant l’alcool qui brillait entre ses doigts, comme s’il se concentrait sur une boule de cristal. Tu crois qu’un beau jour on s’improvise apôtre ? Faut la vocation, mon petit, on l’oublie toujours. Tous les vieux tabous qui pèsent sur nous sont une nuit où crève le monde; et on a beau faire, va, on vous les a bien implantés dès l’enfance; l’amour, le christianisme, le mariage. la famille et le devoir, tous leurs sales vaccins! Les boutons purulents sont tombés, mais la cicatrice reste. Toi-même, ma fille, ne le nie pas, tu as eu envie non seulement d’appartenir à un être, mais encore de le posséder…
Je ne…
Attends, bon Dieu! au lieu de rouspéter! Je ne t’engueule pas; je te brosse une situation. Je ne te dirai pas ça devant les copains, ce serait trop cruel! Je ne veux pas te faire honte, j’ai trop d’amitié pour toi; je veux t’aider à être quelqu’un de bien, à vivre ta liberté… Y a pas, tu n’y crois pas encore!
Il but et continua en riant :
Posséder un être? Lui appartenir? Quel délire! Quel mentalité bourgeoise transplantée dans le domaine qui échappe le plus au bourgeois! Doit et avoir, voilà sur quoi les gens basent leurs rapports! Quelle société! Ce qu’ils appellent aimer, non, je vous jure!
Et tu penses que j’étais en danger? demanda Mie d’une voix crépitante.
Oh! oui, que je le pense!
Elle bâilla avec bruit:
Eh bien! tu avais peut-être raison, dit-elle avec affectation. Mais tu me casses les pieds, avec tes théories. Donne-moi donc une cigarette et mets un disque, ça vaudra mieux que d’entendre ta grande gueule.
Saine façon de raisonner.
Il lui lança le paquet de blondes et alla brancher l’électrophone. Un rythme de batterie emplit l’atelier: c’était le Belafonte qu’Alain avait offert à Yasmed et qui était à l’origine de la rencontre entre Bob et Mic.
 » C’est grâce à ce disque qu’on se connaît « , avait dit Bob devant Sinfonia ; et elle : « tu ne vas pas t’attendrir? « .
Admire ma délicatesse, chuchota Alain. J’aime pas Bellafonte… Mais je sais que ce disque t’est cher.
Le salaud. L’ignoble.
Alain!
Elle avait crié.
Quoi donc, ma cocotte?
Rien.
Tenir bon surtout. Ne jamais montrer. Ne jamais lui donner ce qu’il attend en pâture.
Tu voudrais peut-être un autre disque? proposa-t-il, doucereux.
Non, pourquoi? demanda-t-elle, jouant la surprise. Il ne me déplaît pas, celui-là.
(Evitons les phrases longues; il faut parler sans hoqueter).
Mic !
Quoi encore?
En musique… ça ne te plaît pas?
Prompt comme l’éclair, il avait entr’ouvert le drap et s’apprêtait à se glisser à ses côtés. Cette fois, elle ne put réprimer la violence de son sursaut et se mit à ruer, puérilement, comme prise de panique:
Non, Alain, non! Laisse-moi ! Laisse!
Ma parole, on dirait que je te dégoûte! dit-il en riant.
Tu m’emmerdes, c’est tout… Ce sont les moments où j’aime ne penser à rien, me détendre… Tu as eu ce que tu voulais, non? Alors, fous-moi la paix; fous-moi la paix, veux-tu?
Quelle passionnée! dit Alain en accentuant son rire. Calme-toi; tu es bien nerveuse, beauté!
Laisse-moi écouter Belafonte, supplia-t-elle d’une voix qui s’étranglait de larmes.
Il la regarda d’un air triomphant; il y avait des lueurs jaunes et brûlantes dans ses yeux de chat.
La batterie. La trompette bouchée. La batterie. Comme le sang dans les veines; comme le retour de la peur, du désespoir, du désir. Oh! qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que j’ai fait? Comment ai-je arrangé ma vie? Tu étais ce sale petit bourgeois, Bob? Ne pas penser à Bob. Bob, je te déteste, je t’exècre, je voudrais te voir crever. Bob. Trop bien coiffé, si drôle quand on l’ébouriffe comme Pierre, le genre sportif, courageux, le soir du chat. Risquer sa vie pour Alain… Et voilà ce qu’il lui fait, Alain, le salaud. Non, le salaud, c’est Bob. Tellement plus beau que tous les autres, et travailleur, lui, et gentil, poli, doux et convenable. Ses mains surtout, des mains formidables, disait Clo. Et aussi ses lèvres. La bouche d’Alain, on dirait une gueule. Si ça continue je vais crier, sangloter, mordre les draps. Pourquoi ne pas se lever? S’habiller? Mais dehors ce sera la même chose. Habillée ou nue, marchant dans la rue, dehors, ici, ça continuera. Si je pleure, il va s’esclaffer, se payer ma tête; je le giflerai, je le grifferai, je… Non, je dirai que c’est à cause de la Jag. Oh, la Jag! Je n’y ai pas pensé une seconde.
A quoi penses-tu, Mic?
Le Bellafonte était fini.
A… oh! à mon loyer. Tu permets que je reste ici, Alain? Ça m’embête de rentrer; la vieille est sûrement sur le sentier de la guerre; et comme je n’ai pas de quoi payer mon loyer…
Tu parles, si je veux bien que tu restes… Ton loyer, ma pauvre fille! Ce que c’est que de mal placer sa confiance, tout de même.
Il feignit de ne pas voir Mic tressaillir sous le drap.
Laisse-moi te dire encore, dit Alain en se levant et en remplissant un troisième verre, que la tentation du mariage est d’autant plus forte quand elle se double de la tentation de l’oseille. Pour une belle fille, hein, quelle porte de sortie à tous les ennuis, le beau parti! C’est ça, le grand poncif de la presse du coeur! La dactylo qui convole avec le patron! On dit aux souris que c’est impossible; ô chimérique honnêteté! Ce n’est pas ça qu’il faut leur faire entrer dans le crâne, mais que même alors, ce n’est pas une victoire! Du moins s’il s’agit d’une fille intelligente et évoluée comme toi ! Une supposition que tu épouserais … je ne sais pas, moi… un type des beaux quartiers… Finis les ennuis de loyer, n’est-ce pas? Un pavillon particulier… et un coeur! Foutaises! Ah! mon pauvre rat, je voudrais leur montrer à toutes la hideur des nouveaux ennuis qui vont commencer! La famille! Les mômes! L’inéluctable fin du bel hâmour: au bout de dix, vingt, trente ans, se trouver enchaînée à un idiot! Car il est impossible de ne pas trouver idiot l’être à qui on est rivée par ce carcan-là ! même si c’est un génie! tu parles: au bout de dix, vingt, trente ans! De quoi devenir fou ! Et voilà ce que tu risquais, Mic! tu peux bien me l’avouer à présent…
Tout ça? demanda Mic d’une petite voix qui s’efforçait à l’ironie.
Son verre à la main, torse nu, Alain esquissa un large geste de prédicateur:
Plus encore, ô pécheresse! Un seul homme dans ta vie… c’est déjà jojo! Mais en plus, imagine… la pente fatale! Le mariage, peut-être? Des lardons, qui sait? Le travail, horreur! Bref, ma pauv’ Mic, tu reprenais avec les damnés et les imbéciles une place dans notre folâtre société!
On sonna à la porte.
Mic tourna la tête avec une angoisse visible. Puis son regard croisa celui d’Alain qui l’interrogea:
Merde, qui c’est?


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Extrait du Chapitre XVII « Le Barbu et la Liberté »

Salut, lui lança un barbu qu’il ne reconnut pas.
Salut…
Il le regarda de plus près. C’était le garçon qui avait rembarré le vieux vendeur de journaux au Bonaparte. Bob se souvint également de l’avoir vu danser chez Clo avec cette frisée qu’on appelait Sophie; mais ils ne faisaient pas partie de la bande. C’était complet ! Même en dehors du quartier, on voyait des têtes de connaissance !
Brusquement, Bob se sentit malheureux d’être seul, et voulut parler, entendre parler, s’étourdir :
Tu viens à ma table ? Je te paie un pot !
Ce n’est pas de refus. Mais si tu es en veine de générosité, je préférerais un sandwich.
Le barbu s’assit avec empressement devant Bob qui s’efforça à la curiosité. Qu’est-ce qu’il faisait dans la vie ?
Rien ! C’est très absorbant !
« Encore un » pensa Bob. Mais tout était bon pour oublier Mic, Mic, dans le lit d’Alain, Alain nu avec ce pull-over noué sous le menton.
L’essentiel, continuait le barbu, c’est d’être propre et bien peigné, poli, rasé, etc. Avec ça, un peu d’esprit pratique. Il ne faut qu’un blue-jeans et deux pulls qu’on met alternativement en été, et l’un sur l’autre en hiver. Mes mocassins, je les ai raccommodés trois fois par semaine depuis cet été et ils tiennent; mais il ne faut pas que je croise les jambes, on verrait mes pieds nus; et puis à partir de midi ils sont sales, tu comprends, car je marche. Les tickets de métro, je les garde pour gagner de l’argent…
Bob voulut savoir comment.
Mais c’est tout ce qu’il y a de plus classique : on le revend. Digne et simple, et pas phraseur : « Monsieur, voulez-vous m’acheter un ticket de métro, je vous prie ? » Personne ne vous achèterait ça quarante-cinq francs; cinquante, on rougirait; c’est en général un coup de pièce de cent francs ! Alors on peut se payer avec ça du pain, un café, une boîte d’allumettes, et on se bourre une bonne pipe avec des mégots. Ceux du boulevard Raspail sont un peu humides; sous les arcades, on trouve de belles clopes sèches. Il y a aussi le coup de l’appareil automatique : on va chercher l’employé de gare le plus abruti et on crie : « Comment, monsieur, mes cinquante francs, ils ne sont pas revenus, l’appareil est coincé. » Et on vous fait signer un registre, et hop, ça fait cinquante francs de remboursé. On peut aussi, dans les cafés, débrancher les appareils électriques. Enfin, le coup du cendrier des lavabos…
Qu’est-ce que c’est encore que ça ?
Très simple, on met un cendrier bien en évidence sur un annuaire devant les waters, au café, et on attend. Il faut amorcer avec quelque monnaie, mais c’est bien le diable si au bout d’une heure vous n’avez pas déjà trente-cinq francs. Un de mes copains a fait un jour un malheur; il n’avait pas de quoi payer son café, et quand il est redescendu on lui avait fauché sa dernière pièce… Tout ça vous étonne ? Vous ne connaissiez pas ces manières de gagner du fric, on dirait ?
J’avoue que…
Qu’est-ce que tu ferais si tu étais fauché, mais alors là, fauché, raide comme une corde, et pas de métier ni de diplôme ? Vol ? Mendicité ? Maquereautage ?
Je chercherais à faire de la figuration ou à travailler aux Halles…
Impossible ! On a trop tiré sur ces ficelles-là; maintenant, c’est fini, c’est défendu par un tas de machins syndicaux, de la crotte ! C’est comme les routiers : autrefois on pouvait se faire trimballer pour rien, en stop, par les « gros culs » maintenant, barca ! ça a arrangé trop de monde, ça faisait trop d’heureux. Défense d’être heureux. Nous sommes tous en liberté surveillée…
Tu n’as pas de métier ? Pas de diplôme ?
Si, deux certificats de licence philo.
Pas moyen de donner des leçons ?
Faut un local. J’ai pas de chambre. Je dors avec un « duvet » sur les bancs ou dans les salles d’attente, ou alors quelquefois, quand j’en ai vraiment trop marre, à l’Armée du Salut; il faut faire deux heures de queue dans la journée pour gagner sa nuit à l’abri, on ne rentre pas dans ses frais, avoue-le. D’autres fois je pique un bon petit roupillon à la Nationale où à Sainte-Geneviève, assis, la tête dans les mains et les coudes sur la table, c’est épatant. D’ailleurs, même si j’avais un local, je n’aurais pas d’élèves, il faut des relations, des démarches, tout le saint-truc. Et puis crotte, travailler, non, vraiment, j’ai essayé, mais je ne mords plus, à quoi bon ?
A quoi bon ? Mais dormir tous les soirs sous un toit, manger deux fois par jour et tout ce qui s’ensuit…
Je sais, c’est tentant, mais adieu la liberté.
Une liberté pareille me paraîtrait le pire des esclavages, déclara Bob sur un ton agressif.
Il songeait à la manière dont Alain se serait esclaffé en le traitant de sale petit bourgeois, mais le barbu ne s’esclaffa pas, il hocha la tête d’un air de songe et de réflexion.
Oui, de ton point de vue, bien sûr, on peut te suivre. Tu as peut-être raison, ça dépend des tempéraments. Moi, si je devais travailler dans un burlingue ou faire un cours tous les jours bien régulièrement, matin et soir, je me suiciderais. Ne parlons pas de l’usine, c’est à devenir fou de voir des innocents condamnés aux travaux forcés à perpétuité… Moi, je ne truande pas comme mon ami Régis, je ne vis pas de mes charmes comme mon autre pote, Lucien. J’essaie de survivre et de rester propre et bien peigné. J’ai un peigne un peu cassé, une glace de poche et un rasoir que j’aiguise, quand je suis trop en sang, sur ma chaussure ou à l’intérieur d’un verre; comme ça on ne me jette pas à la porte des bistrots dès que j’arrive. Et puis Wilhelmine me coupe la barbe avec ses ciseaux à ongles tous les samedis soirs. Wil, c’est ma mousmé; je la partage avec Régis. Autrefois on créchait tous les trois ensemble, mais depuis que ma beauté de Copenhague attend un héritier, c’est devenu trop petit.
Une dame à manteau de fourrure protestait; on n’avait pas remis à une amie le paquet qu’elle avait laissé pour elle à la caisse. La patronne, hargneuse, ripostait aigrement : « Vous vous imaginez la seule personne à servir ? »
Regarde-les, ces cons, dit le barbu en haussant les épaules. Ça se crève le train à faire des sous sur le dos des indigènes de Montparnasse, ça se tue au travail, ça se démolit le foie, et tout ça pour quoi ? Pour la bagnole, la télé, la Côte d’Azur en août et le bel enterrement dans quelques dizaines d’années. Vive le travail ! Est-ce que je n’ai pas l’air plus décontracté que ces négociants ?
Tu n’as jamais eu envie d’un foyer ? insista Bob. Cela ne te tente pas, de te marier, d’avoir des enfants ?
Bon sang ! s’écria le barbu, pourquoi faire ? L’humanité s’est déjà suffisamment reproduite comme ça, tu ne trouves pas ? J’ai lu quelque part qu’au XXVI° siècle la terre contiendrait un habitant par mètre carré en comptant les sommets inhabités d’au­jourd’hui, les déserts et les glaces polaires… Comme avant-goût, je déguste déjà le métro aux heures de pointe ! Merci beaucoup !


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Extrait du Chapitre XVIII « Bob et Clo, Agents d’Infiltration »

Je te demande un peu, dit l’Australien. Rien compris à ce scandale. Pourquoi les bourgeois ont-ils poussé de tels cris de mort après Bonjour Tristesse? C’est une bluette, du Choderlos de Laclos pour midinettes…
Je les croyais l’estomac blindé, dit Daniel. C’est vrai, quoi : on a eu Jean Genêt, et quelques autres vraiment, vachement, libérés. Ça n’a pas fait pousser de telles clameurs !
Vous n’y comprenez rien, déclara Alain. Genêt ou Boris Vian, ça sert d’alibi à la bonne conscience bourgeoise; ils peuvent se dire, les tartuffes : « Oh ! ce n’est pas nous, ce sont des voyous, c’est la Série Noire ou Saint-Germain-des-Près, c’est n’importe quoi, mais pas nous. Le talent ne prouve rien, etc. » Pour-quoi ? Parce que Genêt et Cie n’emploient pas leur langage, un langage bourgeois. Il suffit de le faire et de leur dire quelques vérités, de leur montrer quelques-uns des leurs tout simplement évolués, tout simplement pas trop cons, comme l’héroïne de Bonjour Tristesse, et aussitôt les grands journaux féminins se voient obli­gés de titrer sur deux pages : « Non ! nos filles ne sont pas des Françoise Sagan ! »
Alain conclut en soufflant une bouffée de fumée :
C’est pourquoi je voudrais bien que des gosses comme Bob et Clo ne déçoivent pas l’espoir que je place en eux !
C’est-à-dire ?
Agents d’infiltration, mon vieux ! Venus d’Auteuil ou de Passy, ils y reviendront avec tous les bacilles que je me suis employé à leur inoculer. J’espère qu’ils feront à leur milieu originel tout le mal possible. Mais parfois j’ai des élans de méfiance. Les agents doubles…
Il y avait aussi Gérard !
Le Savary ? Un simple con haineux, avec ses tirades sur la jeunesse pourrie qu’il enviait de toutes ses forces ! Quant à Françoise, c’est vrai, elle était de Neuilly, mais…
Il effaça, d’une main dédaigneuse, cette ombre importune :
La voilà dans le trou. N’en parlons plus.
Daniel rêvait, les coudes sur la table.
Tu crois alors, dit-il à Alain, que si l’on tournait un film seulement honnête sur le Quartier, les bourgeois crieraient au scandale ?
Dans la mesure où ils y reconnaîtraient leurs enfants, oui…



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Extrait du Chapitre XX « La Négation de l’Individu »

Elle fuma en fronçant les sourcils; le bout de son petit nez brillait et lui donnait l’air d’une écolière qui vient de recevoir une gifle.
Alors ? demanda Roger. Comprends pas.
Tu crois que je comprends moi-même ?
Il fronça les sourcils à son tour, cherchant avec application :
Vous vous êtes bagarrés ?
Oui.
Il t’a envoyée sur les roses ?
Oui.
Et t’es toute paumée ? C’est ça ?
C’est à peu près ça, oui… enfin, dans l’ensemble… Bien entendu, ça compte, les détails…
Moins que le résultat !
Il posa une main affectueuse sur l’épaule de Mic.
Ce n’est pas grave, dis donc ?
Si, dit Mie.
Elle ne fumait plus; ses yeux papillotaient doucement et de nouvelles larmes coulaient le long du petit nez, enfantin et risible.
Allons ! allons ! dit Roger en lui tapotant le dos d’un air paternel. Allons, Mic…
Mic se leva brusquement :
Si, vieux frère, les détails, ça compte !
Explique ?
J’ai fait l’idiote et il le sait.
Elle se tut, marqua une hésitation; Roger attendait la suite. Enfin, la voix un peu changée :
Je me suis envoyé un autre gars !
Comment dis-tu ?
Oui, parfaitement. Un autre. Que je n’aime pas, qui ne m’aime pas. Un soir que j’étais en rogne contre Bob. Mais la rogne, c’est jamais qu’un prétexte. Oui, j’ai fait ça, et il est venu, il nous a…
Il vous a vus ?
Oui. L’autre lui a même offert un verre.
Il ne lui a pas foutu une paire de gifles ? Roger s’était levé à son tour.
Non, il est parti, sans rien faire, c’est tout. Oh ! Roger…
Elle mordit son poing; les pleurs recommencèrent à couler. Roger arrondissait les yeux, cherchait à comprendre :
Mais pourquoi as-tu fait ça ? Par plaisir ?
Ah ça non, alors !
Mais alors, pourquoi ? T’es pas folle, pourtant ? Qu’est-ce que tout ça signifie ?
Mic se mit à arpenter la pièce; l’expression de son visage fit croire à Roger qu’elle allait se mettre à crier. Mais elle parla d’une voix posée, quoique haletant entre les phrases, à petits coups.
Pourquoi ! Ah, pourquoi ! Tout le problème ! Si tu savais… Pourquoi on fait ça ? Pourquoi je l’ai fait si souvent, même pas par plaisir ? Parce qu’il y a la vie ! Parce qu’il y a le monde… le sale monde… tout ce qu’il faut oublier, effacer… Parce qu’il y a les autres… toujours là, toujours, qui sont là tout le temps et qui attendent… qui vous sauteraient dessus à la moindre faiblesse… Parce qu’on veut être libres, et qu’il ne faut pas s’attendrir, ou… le piège qui se referme, clac ! Et pour nous, coucher, ça ne compte pas, ça ne doit pas compter… aimer, c’est de la blague… l’appât devant le piège, tu saisis… aimer ! La négation même de l’individu !
Roger finit par placer un mot :
Mais qu’est-ce que tu débloques ?
Le ton qu’il avait employé était tellement stupéfait, si complètement et profondément incompréhensif que Mic s’arrêta et le regarda. Toujours assis sur le lit, en pyjama, les mains légèrement entrouvertes sur les genoux et bouche bée, il se tenait un peu tassé comme ceux qui ont terminé une journée de travail harassant; son visage aux traits agréables, usé avant l’âge, aux yeux clairs et directs, n’exprimait pas l’indignation, la révolte, le scandale; seulement un immense et intolérable étonnement. Et, pour la première fois depuis qu’elle était entrée, Mic rougit.
Ah, bien sûr… toi ! dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, découragée.
La négation de l’individu ! répétait Roger. C’est bien comme ça que tu as dit ?
Il se remettait peu à peu :
Ben tu sais… ça, alors !
Je sais bien, nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes…
J’en sais rien ! Mais ça m’a l’air plutôt tordu, ce que tu racontes là ! C’est ta bande de jeunes chiots qui déclament des choses comme ça ? Moi, eh bien, quand je me retrouve seul avec Line, tu sais, je ne me sens pas du tout… comment dis-tu ça ? nié comme individu… (Il sourit d’utiliser de tels mots.) Ce serait plutôt le contraire ! Si ça m’arrivait, de me sentir dans cette triste position, ce serait plutôt quand je travaille au garage et que le patron m’appelle pour faire ci et ça, ou quand je passe à la caisse toucher mon salaire, ou quand je me vautre sous le ventre d’une bagnole au lieu d’être à boire un pot ou à pêcher à la ligne… C’est quand je tiens une fille dans mes bras que ma vie d’individu commence. Tu me fais dire de ces choses, tiens ! Jamais je ne parle comme ça !
C’est ton point de vue… Ça change rien à ce qui vient de m’arriver !
Voyant trembler les lèvres de Mie, Roger vint la prendre contre lui :
Tout ce que je vois, c’est que tu es malheureuse, hein ?
Tu parles ! Comme…
Elle se durcit et parvint à ricaner :
Comme une dactylo plaquée !
Ça leur fait très mal quand ça leur arrive, répondit sèchement Roger.
Il prêta l’oreille; Line ne revenait pas; elle devait se plaire dans la baignoire.
Et ça t’étonne, fillette ?
Mic empoigna les barreaux du lit et se mit à les secouer comme un prisonnier à la fenêtre de son cachot :
Moi, j’en suis là ! éclata-t-elle. Moi ! Bobo aux sentiments ! Petit pinson meurtri ! Bonne pour le courrier du coeur ! Ah, pour une victoire, c’est une victoire !
Pour qui ? Roger souriait. Quelle tête de pioche tu fais ! Vois-tu, Mic, ça ne me déplaît pas tellement, ton orgueil. Mais tu crois pas qu’arrive un moment où… je ne sais pas, moi… ça s’appelle d’un autre nom ? Soyons polis : l’entêtement, l’aveuglement, la bêtise ?
Il reprit sa tête et la serra contre son épaule.
Tu regrettes ce que tu as fait ? demanda-t-il, sérieux.
Je le regrettais même avant de le faire, dit-elle.
Elle n’avait pas hésité une seconde, mais sa voix avait perdu ses inflexions rauques et s’était adoucie.
Je suis heureux, alors, dit-il.
Il lui posa un baiser sur la joue.
Tu t’avoues vaincue, en quelque sorte ?
Il le faut bien. Pourquoi nier l’évidence ? Ça ne fait pas plaisir à reconnaître, mon pauvre Roger, mais…
Tu crois peut-être que la vie ne compte que des victoires ? Pauvre gosse, va !
Il secoua la tête; l’idée de regretter quelque chose avant de le faire et de le faire tout de même, visiblement, le dépassait.
Alors,, tu l’aimes ? continua-t-il sur le même ton sérieux.
Un instant de silence retomba; Mic semblait réfléchir parce qu’elle fermait les yeux; mais l’aveu qu’elle allait faire lui coûtait tant qu’elle prenait sa respiration, et ce fut avec fureur qu’elle consentit à le déclarer :
Faut bien que je le reconnaisse : j’en suis… j’en suis dingue !
Eh bien, alors ! s’écria Roger. En voilà des salades pour rien ! Tout va bien. T’as qu’à le lui dire !
C’est ça ! Que je sorte et que j’aille chez lui à dix heures passées, que je tire la sonnette, que je dise à ses parents : « Bonsoir, je peux voir Bob ? » et à lui : « Bob, au fait, je dois te le dire; je t’aime, j’en suis dingue ! » Dis, tu lis Confidences ?
Et le téléphone, il est fait pour les chiens ? Roger désignait l’appareil, et riait. Dingue ! répéta-t-il d’un air épanoui. Si tu savais quel plaisir tu viens de me faire, Michou…
A mon tour de ne pas comprendre, bougonna-t-elle.
Mais elle regardait le téléphone d’un air de convoitise.
Allez, dit-il avec un bon sourire, laisse-toi tenter…
Il se moquera de moi ! Il ne voudra pas me parler !


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Extrait du Chapitre XXIII « Le Jeu de la Vérité »

Le groupe, dans ce coin-là, s’était peu à peu agrandi ; là aussi, on avait beaucoup bu. Un verre s’était renversé sur le guéridon sculpté, un autre sur la tapisserie d’un fauteuil poussé contre le mur; les cendriers s’entassaient sur la banquette. C’était Lou qui interrogeait, et Alain se trouvait sur la sellette. L’Australien aux cheveux frisés, assis par terre, dévorait des yeux son idole; Sam, sans oublier de terminer le scotch, écoutait avec une attention soutenue. Debout, les mains dans les poches, dédaigneux, avec un sourire imperceptible, Alain répondait, droit comme un martyr devant les fusils.
Ton meilleur copain serait dans la crotte, tu l’aiderais ? demanda Lou.
Je l’enfoncerais ! déclara fortement l’inculpé.
Pourquoi ?
Mic écoutait, elle aussi; elle était déjà grise, et ne cessait de regarder du côté de la bibliothèque avec un petit rictus mauvais.
Alain prit les autres à témoin :
Parce que je n’aime personne et que vous vous valez tous !
La porte de la bibliothèque s’ouvrit et Clo parut, riant, entraînant Bob par le bras. Celui-ci avait l’air sombre et préoccupé. L’expression de Mic changea, ce qui n’échappa pas au regard acéré d’Alain. Il prit rapidement la parole :
Et puis j’en ai marre, c’est moi qui interroge !
Veux-tu me questionner ? demanda Lou.
Non, pas toi, je te connais trop bien !
Moi, moi ! priaient des voix.
Toi ! dit Alain, montrant Mic du doigt.
Elle fit une petite grimace, suivant toujours Bob et Clo des yeux. Alain insista :
Allez, viens ! On va leur montrer, à cette graine de foyer, la saine mentalité d’une fille que j’estime !
Mic le regarda avec défi :
Et si j’étais comme eux ?
Alain se mit à rire, se carra avec assurance :
Alors, je resterai seul de mon espèce !
Ils étaient face à face; le visage d’Alain changea, et avec une ferveur grave, comme un officiant qui murmure le nom de son dieu, il chuchota en prenant le poignet de Mic :
La Vérité !
Elle éleva la main, un sourire un peu ivre aux lèvres :
Je le jure !
Ce rite observé, Alain se plaça légèrement de côté, les mains derrière le dos, et reprit d’une voix naturelle après avoir réfléchi, comme un flic qui commence un interrogatoire :
Est-ce que tu attends quelque chose de la vie ?
Oui, répondit Mic.
Le ton, plus que l’acquiescement, surprit Alain qui a regarda de plus près.
Ah ? Quoi donc ?
Mic souriait toujours. Elle regardait Bob au bar; il lui tournait le dos et s’efforçait de retirer doucement un verre des mains de Clo.
L’amour…
De petits rires étonnés fusèrent. Alain haussa les sourcils.
Toi ?
Elle le défia :
Oui, moi !
Elle devait être un peu ivre, car elle se mit à rire en regardant autour d’elle comme une fille satisfaite de l’effet produit.
Mais, continuait Alain, un amour de quelle sorte ?
Mic ferma les yeux avec une petite grimace et les rouvrit très vite. Clo et Bob se bécotaient en gloussant, décoiffés et rouges. La voix de Mic se fit plus profonde, plus rauque :
Le seul. Le grand. L’unique.
Les rires s’accrurent, mêlés de petits « ho ! » de blâme et de scandale. Alain avait vu la direction du regard de son amie, mais il ne se retourna pas et se contenta d’allonger les lèvres sans les desserrer, comme quelqu’un qui s’amuse intérieurement et n’en laisse rien voir.
Comme dans les romans de gare ? proposa-t-il, à peine ironique.
Exactement, dit Mic, l’oeil furieux.
A ce moment, Bob quitta Clo et se dirigea vers le groupe, un verre à la main. Il fumait une cigarette que Clo lui avait allumée en la marquant de son rouge à lèvres. Ses cheveux s’ébouriffaient comme le premier jour où Mic avait dérangé leur ordonnance dans le cabinet de toilette.
Avec la même précipitation que tout à l’heure Alain mettant fin à l’interrogatoire de Lou pour appeler Mic, la jeune fille déclara en perchant haut la voix :
Allez, c’est des blagues ! Je mentais pour voir la tête que tu ferais ! A présent, on va recommencer, et sérieux…
Des protestations jaillirent :
Ce n’est pas de jeu. Si on faisait tous comme ça !
O. K., dit Alain, sans s’émouvoir.
Du coin de l’oeil, il regarda Bob prendre place, à califourchon sur le bras d’un fauteuil. Il avait déposé une bouteille de cognac à ses pieds. Mic étendit la main et reprit le verre de bourbon qu’elle avait déposé sur le petit guéridon, à côté de la boîte d’écaille.
Tu es depuis combien de temps au Quartier ? reprit Alain.
Deux ans.
Depuis ce temps-là, combien de gars t’es-tu envoyés ?
Je serais incapable de les compter.
Pourquoi le fais-tu ?
Parce que j’aime ça.
Elle répondait du tac au tac, durement et rapidement, et affectait de ne pas regarder du côté de Bob.
Avec moi, dit Alain, c’était comment ?
A quel point de vue ?
Physiquement.
Mie regarda les autres, assis en cercle et écoutant; elle parut hésiter. Les visages épanouis, ébahis, ne reflétaient que le plaisir que procure l’alcool. Elle répondit, tout aussi sèchement :
Parfait.
Mieux qu’avec Bob ?
Toutes les têtes se tournèrent vers Bob.
Techniquement, c’était mieux, dit la petite voix plate.
Tu as déjà été amoureuse ?
Mic, cette fois, regarda franchement Bob.
Oui.
Il eut un léger mouvement de buste; elle éclata de rire et termina :
Quand j’avais dix ans !
Et depuis ? demanda Alain.
Jamais.
Alain marqua un temps; il se léchait les lèvres; la lueur de ses yeux était glacée. Il reprit avec une douceur extrême :
Même pas un peu de Bob ?
Tu me prends pour qui ?
Bob, Alain et Mic se regardèrent. Bob éleva la cigarette à ses lèvres et aspira une bouffée, puis but un peu d’alcool. Alain reprit :
Tu étais toujours avec lui, pourtant.
Il m’a servi pour la voiture, dit Mic. Et puis il avait de quoi payer à boire. C’est rare, chez nous !
Oh ! tu es dure, dit Alain au milieu des rires.
C’est la Vérité, non ?
Il va se vexer, on ne le verra plus…
On se fera une raison, répondit Mic avec mépris.
Tu regrettes les choses que tu as faites ?
Aucune !
Tu recommencerais tout ?
Plus encore !
Il y eut un temps d’arrêt. Un peu plus bas, comme chez le dentiste, Mic interrogea :
C’est fini ?
Alain sourit, cette fois sans détours, et demanda comme quelqu’un qu’une inspiration subite illumine :
Qu’est-ce que tu penses de moi ?
Mic le regarda avec un air de joie qui la fit sourire à son tour, la joie d’une délivrance; et tous deux restèrent quelques secondes l’un en face de l’autre avec une expression de bonheur :
Que tu es une petite ordure, dit-elle.
Le visage d’Alain ne changea pas :
Et puis ?
Que tu ne cherches qu’à épater les gens pour t’épater toi-même. Que tu ne peux pas supporter quelque chose de frais, de propre… ça te fait honte… Que ta grande peur, c’est de te prendre en pitié… Enfin, que toute ta saloperie, ta révolte, ta haine, ta méchanceté noire… tout ça… c’est un trompe-l’oeil, une mystification, le seul moyen d’échapper au vide et à l’ennui…
Alain se tourna vers les autres qui s’étaient mis à rire en l’entendant traiter d’ordure :
Pas con ! dit-il avec l’admiration enchantée du professeur pour un brillant élève. Pas mal douée, la caille !
Il désigna Bob :
Et de lui, tu penses quoi ?
De lui ?
Un bref instant, les yeux de Mic et de Bob se croisèrent. Les lèvres de Mic tremblèrent, puis se serrèrent imperceptiblement.
Vas-y, dit Bob avec douceur, comme s’il parlait en rêve. Venant de toi, ça ne peut pas me froisser.
Mic se tourna vers Alain, et s’exprima avec dégoût :
De l’eau chaude ! Du vent ! Ça croit passer sa crise, et ça se mariera avec une fille bourrée de fric et aussi bien coiffée que lui ! Voilà !
Les rires reprirent, tandis que chacun dévisageait Bob dont les mèches en désordre se querellaient sur le front et dont le regard embué d’alcool évitait de se poser sur Mic et sur Alain. Sa cravate était légèrement de travers; un sourire indéfinissable lui rôdait aux lèvres.
Tu veux continuer ? interrogea Mic, l’air las.
Bob se leva à ce moment et s’éloigna. Alain, hâtif, répliqua :
Non, à toi ! Sur qui tu te jettes ?
Sur lui ! cria Mic en tendant le bras. Son index pointé désignait Bob qui s’arrêta.
Allez, à toi, dit Alain.
Moi ?
Il leva les sourcils avec un étonnement feint, jouant de son mieux l’ennui, l’indifférence, la fatigue.
Mic avait saisi le poignet de Bob et l’élevait :
La Vérité…
Je le jure, dit Bob.
Elle vida son verre d’un seul trait au moment où retentissaient les nouveaux claquements de mains, tandis qu’un air vif et cinglant de trompettes s’élevait de l’électrophone posé sur la bibliothèque Directoire. Alain s’impatientait :
Alors, tu y vas ? J’écoute !
Mic regarda Bob dans les yeux et dit lentement, gravement, comme s’ils s’étaient trouvés seuls ensemble :
Bob… Est-ce que tu m’aimes ?
La question était si inattendue et le ton tel que les dernières auditeurs se rapprochèrent un peu et tendirent le cou, sensibles à un regain d’intérêt.
Bob, impassible et pâle, sourit avec la même froideur :
Tu es paniquée ? s’informa-t-il. Tu t’es regardée ?
Et, très vite, il détourna les yeux vers Alain. Celui-ci lui rendit son sourire et hocha la tête, approbateur. Mais le regard de Bob revint à Mic et ne la quitta plus.
Est-ce qu’à un moment tu m’as aimée ? continua-t-elle.
Sa voix était à peine un peu plus sourde.
Est-ce que tu as cru ça ? Pas une seconde !
Et… tu crois… tu crois qu’un jour tu pourras aimer ?
Peut-être, dit Bob en feignant de réfléchir.
Quelle sorte de fille ?
Une fille propre…
Alain ricana; Mic cessa de regarder Bob et se concentra sur son verre qu’elle faisait tourner entre ses doigts.
Dans la rue, l’autre soir… ce que tu m’as dit… tu le pensais ?
J’en avais pas l’air ?
Mic se tut; la petite rose d’ivoire rose accrochée au ruban palpita plus vite :
Bob… Est-ce que tu triches ?
Pourquoi ? demanda Bob en pâlissant un peu. Tu as triché, toi ?
C’est moi qui interroge…
J’ai juré de dire la Vérité.
Quand tu m’as porté l’argent, chez Alain… qu’est-ce que tu as pensé ? Dis-le !
Bob avala sa salive; Mic insista :
Allons, dis !
Eh bien, que… que c’était bien pratique, des filles comme ça… dont on peut se servir, comme tout le monde… et qui ne font pas payer !
Alain éclata de rire si fort que tout le monde se retourna vers lui; il suffoquait :
Formidable ! hoqueta-t-il. Un bourgeois avare ! Ah, il faut de tout pour faire un monde… Je vais picoler !
Il se leva et se dirigea vers le buffet comme quelqu’un qui en a suffisamment entendu. Bob le suivit des yeux et dit avec calme :
Au fond, il a raison ! Bien de cet avis… Votre fameux quartier ! Les nanas dans ton genre, les Nicole, les Muriel… Pour nous, ce n’est jamais du sérieux. Dès qu’on vous sort de votre coin, vous datez, vous détonnez… Tiens, au Kilt, ce que tu as pu me gêner !
Clo arrivait, se soutenant difficilement, extrêmement ivre et extrêmement digne. Mic qui s’était détournée pour cacher son visage à Bob la regarda, les yeux pleins de larmes. Elle s’apprêtait à parler lorsque Clo la prévint, d’une voix forte et stridente :
Pourquoi vous parlez ? demanda-t-elle avec une véhémence pâteuse. Faut s’éclater ce soir ! faut boire ! Et vivre, nom d’un chien! Pourquoi vous buvez pas ?
Elle s’accrocha au bras de Bob :
Allez viens… toi ! Je veux dan… danser.
Les danseurs de bee-bop, riant aux éclats, l’approuvèrent:
Bravo, Clo.
T’as raison, va !
Qu’est-ce qu’elle tient comme biture !
Elle est du tonnerre ! proclama Pierre, non sans étreindre plus étroitement Nadine.


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Extrait du Chapitre XXV « Vous êtes d’Extrême-Gauche ? »

Bob sortit et commença à faire les cent pas dans le péristyle. Roger demeura seul, regardant les murs ripolinés, les affiches de propagande pour la détection du cancer, le banc de bois poli par les multiples attentes. Le docteur rentra. Il était sécot, barbu, décoré.
Mon pauvre ami, dit-il à Roger de sa voix profonde, laissez-moi vous dire combien j’espère…
Oui, docteur. Je vous remercie, docteur.
Un bref silence, puis l’homme d’art éclata; il changea de ton avec une brusquerie qu’on pouvait attribuer à une longue rumination :
Mais qu’est-ce qu’ils ont ! s’exclama-t-il, les bras au ciel. Nom d’un chien, ces gosses, qu’est-ce qu’ils ont ?
Roger leva ses paupières gonflées par l’insomnie et le regarda avec curiosité. Il prêtait au docteur la même attention qu’à la rue morne, à la salle, aux murs blancs, aux affichettes.
Ce qu’ils ont ? répéta-t-il à mi-voix. Mon Dieu, je pense… cinquante ans de gabegie, de guerres, de solitude derrière eux… et sans doute autant devant eux… C’est dur à supporter pour des jeunes…
Le docteur haussa l’épaule et tendit à Roger un paquet de cigarettes; il en prit une du même geste las et soigneux dont il avait terminé son mégot. Chacun de ses mouvements semblait aussi réfléchi que si la vie de Mic en eût dépendu.
Littérature, dit le petit vieux qui aimait visiblement bavarder. Ecoutez, moi, j’ai un fils… Il fait ses études de médecine et tout va bien !
Il est fort, et les autres sont faibles, rétorqua Roger. Vos malades… vous ne cherchez pas à savoir pourquoi ils le sont ?
Le petit vieux s’anima, content de discuter :
Vous les excusez ?
Il ne s’agit pas de ça ! Seulement, partout, c’est la même chose ! Dans tous les pays du monde, c’est ce qui se passe ! Alors ? Il doit bien y avoir tout de même une raison !
Eh bien, expliqua le docteur en se frottant avec allégresse les mains au point d’en avoir les jointures blanches; les raisons, elles sont claires : refus de s’intégrer à la communauté ! Refus de suivre les exemples des aînés !
Roger leva imperceptiblement les épaules :
Pour ce qu’elle leur a apporté, la communauté !
Il fit quelques pas et regarda par la vitre Bob assis entre deux piliers, la tête entre les mains :
Et l’exemple des aînés, parlons-en !
Ah vous ! dit le docteur en le menaçant aimablement du doigt, je vois ce que vous êtes; vous êtes d’extrême-gauche !
Moi ?
Roger était stupéfait.
Je ne me suis jamais occupé de politique !
Ah… j’avais cru comprendre…
Seulement, termina Roger, il y a des moments où je crois que j’ai peut-être jugé un peu vite…
Il se dirigea vers la porte, suivi par le toubib qui lui donna un petit coup amical sur le bras.


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Extrait du Chapitre XXVI « Le Petit Point Enflammé »

La mort est ignoble, me suis-je dit, mais la vie aussi. Mon diplôme n’était qu’une dérision, mes études un alibi : un moyen d’ajouter à tous les autres un bourgeois bien assis sur la société, carrant ses fesses dans un fauteuil directorial et profitant de la guerre comme de la paix, guignant les hochets et les gris-gris que sont les décorations, les titres, les avantages, pour rejoindre un jour tous les autres dans la bonne chambre souterraine qui n’exige pas de loyer. L’émotion soulevée, les soins dont j’étais entouré, tout était vain; ces égards ne serviraient qu’à faire de mon amour un objet posthume de clabaudage, de convoitise, une espèce de légende relevant plutôt des potins de la commère que d’une élégie immortelle. Mon deuil ? autre alibi grossier; je restais celui qui profite; je survivais, je tirais même une flatteuse auréole de ce suicide; après tout, il n’y en a pas tant qui peuvent se vanter d’une pareille affaire. Les voix étaient insupportables, le silence m’épouvantait; le moindre tableau touchant, fût-il absurde, excitait en moi une crise de larmes. La mort perçait partout, je la voyais sur la moindre tache ou à la moindre ride ; l’univers entier sentait la charogne.

C’est alors que j’ai pensé à en finir. Tu peux rire si tu m’entends, Mie; moi je crois l’entendre, ton petit rire argentin comme une clochette, qui se moque de moi quelque part, hors de l’espace et du temps. J’y ai pensé, oui, à la solution vachement romantique. Je crois que j’ai trouvé quelque chose de plaisant dans l’existence quand j’ai passé de si longues heures dans le berceau au bout du jardin, à regarder la plante grimpante. Mais on ne peut tout de même pas dire que c’est ça qui m’a fait renoncer à l’idée de te rejoin­dre. Je ne me suis pas consolé; je n’ai pas cessé de souffrir. Je crois que je souffre peut-être de façon différente; ce n’est plus l’impression d’un malentendu absurde, fou, d’une iniquité qui ne peut se résoudre que dans la destruction; je me sens au bord d’une leçon très profonde et très grave, qui peut finalement orienter toute ma vie et qui, du même coup me donne la force de vivre.

Je sors du café; je retrouve la rue. Il fait soleil. Des filles et des garçons se hèlent, se lancent des « Salut » et des « Tchao » avec des voix de mue, des voix fluettes, des voix graves ou fraîches; les filles portent des pantalons fuseaux ou de velours à côtes, des blue-jeans, des mocassins, des pulls de moussaillon; les garçons s’enorgueillissent de leurs scooters et de leurs plaisanteries; ils se jettent de petits « tuyaux » au passage, comme à l’âge du catéchisme on se jette des cailloux : « Je vais au Broadway, il y a un nouveau Perkins » – « Je suis sur un coup d’américaines » – « Si tu viens à la surpatte, rase-toi, Nikou est allergique aux bacchantes… » et ils s’en vont en riant, la bouche pleine de soleil et le désir aux yeux. J’ai leur âge. Et je marche dans cette rue, aussi semblable et aussi différent que si j’avais perdu mon ombre.

Est-ce mon père qui sort vainqueur de ce match ? Je me suis rangé, comme on dit, puisque je ne bois plus, je rentre tous les soirs avant onze heures, je viens de passer mon diplôme et vais sans doute, comme ils disent dans leur langage obscène, faire carrière. Mon père est tout heureux; il l’a toujours su; il fallait bien que jeunesse se passe; il est fier de son fils. Moi, j’écoute à la radio des émissions de ce genre : « L’ère des J 3 est bien morte, aujourd’hui les jeunes s’enthousiasment pour les réalisations françaises comme les égouts de Singapour, et c’est à travers la passion des jeunes pour leur métier futur qu’on voit s’esquisser un nouveau visage de la France… » Oui, j’ai écouté cette émission et je n’ai pas démoli le poste !

Mais il n’est pas de conquête définitive; à y réfléchir, peut-être que papa pourrait se méfier ? Jeunesse en marge, minoritaire, malsaine, nullement représentative de la « jeunesse française » nous portons d’autres noms sous d’autres cieux, ou « jeunes gens en colère » par exemple; et partout nous sommes le point d’infection sur le mal, le petit point enflammé qui signale la secrète détérioration du bel organisme si sain, si robuste, si efficace. Nous ? pourquoi dis-je nous ? Je n’en fais plus partie… si ce n’est, comme aurait dit ce salaud d’Alain, au titre de leur « église invisible ». Oui, je suis redevenu un jeune bourgeois, je me repeigne devant la glace puisque Mic ne sera plus jamais là pour m’ébouriffer, je danse à de sages soirées et je me prépare à « une situation stable » dans ce monde plus instable qu’un bateau dans la tempête; je me marierai et j’aurai des enfants, tout cela est probable. Vous me croyez rentré dans le rang; je fais le gros dos, je fais le beau; je ne vous donnerai plus de soucis, soyez tranquille. Ce qui vous en donnera, ce sera beaucoup plus certainement le mal que vous n’avez pas voulu voir, la fièvre dont nous n’étions qu’un petit bouton douloureux sur la figure de l’humanité.

C’est pourquoi je veux vivre pour voir cela, Mic. Il se passera forcément un jour quelque chose qui sera grand sans être provoqué par l’alcool, le sexe déchaîné et les révoltes enfantines. Ou bien peut-être qu’il ne se passera rien, que seul changera un petit quelque chose dans le goût de la vie : la façon de prendre ou de ne pas prendre toutes ces choses au sérieux. Peut-être que les hommes, à force d’avoir tout paumé dans les catastrophes historiques, finiront par pressentir l’importance de ne plus s’attacher à rien de ce qu’on peut perdre, position, argent, honneurs, tous leurs hochets, et de ne plus désirer que ce qui jamais ne sera détruit, ni souillé, ni perdu.

Mic, je vais te dire un secret, un grand secret que notre histoire m’a fait découvrir : il n’y a que la mort qui ne triche pas.
Alors, je crois que je vais devenir courageux.


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