Le scénario romancé paru dans Mon Film (1952)


JULIETTE OU LA CLEF DES SONGES (1951)

Le scénario romancé paru dans Mon Film le 27 février 1952

Voici la retranscription intégrale de la version romancée (assez fidèlement d’ailleurs) du scénario telle qu’elle est parue dans le numéro 288 daté du 27 février 1952 de ce magazine hebdomadaire.

En effet, « Juliette ou la clef des songes » est le film le plus sous-estimé de la filmographie de Marcel Carné. Nous pensons qu’il s’agit du plus grand film de Carné période post-Prévert.

Nous avons divisé en 11 chapitres pour une meilleure visibilité.
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Chapitre 1 « La PrisonChapitre 2 « L’Arrivée au Village »
Chapitre 3 « Le Pays des Hommes Sans Mémoire » Chapitre 4 « Le Prince et Juliette » Chapitre 5 « La Rencontre avec Juliette »Chapitre 6 « Juliette oublie »
Chapitre 7 « La Chambre aux 7 Souvenirs »Chapitre 8 « Vive Les Mariés »
Chapitre 9 « Le Reveil »Chapitre 10 « Les Retrouvailles »
Chapitre 11 « Une Soudaine Clarté »

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Chapitre 1 « La Prison »

La masse sombre et imposante de la prison se silhouettait sur le ciel d’une nuit claire. Dans l’immense galerie centrale du lugubre bâtiment envahi d’ombre, c’était l’heure de la ronde. Sur les trois étages de passerelles où s’ouvraient les cellules des prisonniers, les gardiens, armés de leur lampe électrique, inspectaient l’intérieur de chaque cachot à travers le guichet pratiqué dans les portes. Ici, de sinistres criminels aux nuits hantées de cauchemars; là, de pauvres bougres, des détenus sans prestige, condamnés pour recel ou pour vagabondage. Partout la misère, le désespoir, l’obsession ou le remords.
Dans l’une des cellules, sur trois paillasses parallèles, trois jeunes hommes étaient allongés. L’un d’eux, Michel, à peine âgé de vingt-cinq ans, au visage fin et sensible, demeurait de longues heures les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Quand la lumière du gardien vint le frapper en pleine face, il ne sourcilla même pas, tandis que ses compagnons d’infortune se retournaient en grognant et en remontant leur couverture par-dessus leur tête. Puis l’ombre et le silence envahirent de nouveau ce lieu de désolation et un colloque étrange s’engagea :
Tu ne dors pas ?
Non, répondit Michel sans bouger.
Pourquoi ? poursuivit le prisonnier.
Je pense à elle… je ne peux plus penser à autre chose !
Il y a tout de même autre chose au monde que Juliette! grommela l’homme. Il y a sûrement longtemps qu’elle t’a oublié!
Peut-être! On oublie vite un prisonnier… Tout le monde oublie les prisonniers!
L’homme ne put réprimer un éclat de rire amer.
T’es marrant, toi… les prisonniers, c’est fait pour ça! Qu’est-ce qu’on en ferait si on ne les oubliait pas ?
A ce moment, l’autre compagnon de captivité qui dormait profondément se mit à parler, en rêve. Quelques mots à peine perceptibles frappèrent l’oreille des jeunes gens :
Les copains… venez par ici… venez, j’ai trouvé le bon coin…
Après un court silence, le rire amer résonna encore dans les ténèbres, mais plus étouffé, et l’homme reprit :
Il a de la chance, il dort… il est libre, lui… Il appelle ses copains, il rêve qu’il est à la campagne avec eux… qu’ils s’en vont à la pêche… Moi, j’dors jamais, j’suis toujours là… tandis que toi tu dors pas souvent, mais tu dors… j’t’ai vu tout à l’heure. Tu y étais, toi!
Où ? demanda Michel.
Eh ben! dehors… T’étais bien, hein? Rendors-toi et retournes-y.
Michel, en effet, cédant à la fatigue ou à l’appel du rêve, commençait à s’assoupir, mais le bavard obstiné poursuivit :
Il doit faire beau, hein?
Où ça ? murmura Michel dans un souffle.
Dehors, pardi… Y a sûrement des étoiles… Et tout à l’heure, le soleil, un plein soleil qui vous réchauffe le coeur…
Un lourd sommeil envahissait décidément Michel. Un sourire juvénile se dessinait sur ses lèvres, tandis qu’il murmurait faiblement :
… Juliette… Juliette…
Auprès de lui, la voix encore interrogeait :
Elle était belle ?… Raconte-moi… alors, c’était le 4 juillet ?… Dis-moi, elle était si belle que ça ?… Et c’est à cause d’elle que t’es là ?…
Mais Michel n’entendait plus. Son esprit s’évadait et de sa bouche entrouverte s’échappaient des mots presque inintelligibles :
Les lampions… la mer… du soleil… Juliette… je… viens… je… viens…
Il crut entendre la voix douce et tendre de Juliette :
Michel, je voudrais rester toujours près de vous, ne jamais vous quitter… Et puis, je voudrais voir la mer… il doit faire bon au bord de la mer… Demandez de l’argent à votre père, et nous irons dimanche…



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Chapitre 2 « L’Arrivée au Village »

A grandes enjambées, Michel avançait dans le clair matin. Au loin, sur une colline escarpée, se profilait un village éclatant de blancheur. De noirs cyprès jaillissaient au milieu du feuillage argenté des oliviers; et le parfum du romarin se mêlait à l’odeur grisante des lavandes. Une petite fille assise au bord de la route jouait gravement avec sa poupée; Michel l’interrogea :
Dis donc, petite? Quel est le nom de ce village ?
L’enfant, étonnée, le fixa un instant, puis répondit :
Je ne sais pas…
Un peu plus loin, il avisa une vieille femme assise sur le seuil de sa porte, immobile :
Pardon, madame, quel est le nom de ce village ?
La vieille le regarda longuement et hocha la tête sans répondre. Alors Michel hâta le pas vers un homme qui venait à sa rencontre; il était vêtu comme un petit fonctionnaire et portait une serviette de cuir sous son bras :
Pardon, monsieur, vous êtes du pays ?
Je suis… je suis… bégaya l’homme en le saluant courtoisement, je suis le notaire, monsieur.
Alors, vous pouvez me renseigner. Je voudrais savoir le nom de ce village…
Le visage du notaire s’assombrit et avec un sourire désabusé, il marmonna :
Nous voudrions tous savoir le nom de ce village, monsieur…
Et il s’éloigna.


Michel arriva sur la place. Comme dans tous les villages, il y avait une mairie, des petits magasins; une fontaine, un lavoir. Perché sur un mur, un homme d’une trentaine d’années, à l’aspect profondément mélancolique, laissait errer ses doigts sur les touches d’un accordéon. Il semblait chercher un air, mais il répétait toujours la même phrase musicale. Au-dessous de lui, un employé de mairie éparpillait des milliers de feuillets de papier, des éphémérides arrachés à de vieux calendriers. Le sol en était jonché et le musicien l’interrogea :
Alors ?… Vous avez trouvé ?
Non, dit le fonctionnaire, agacé. Ce n’est pas ma faute… Que voulez-vous, je m’y perds dans tous ces chiffres!
Mais, poursuivit le musicien, pourquoi tenez-vous tellement à connaître la date d’aujourd’hui ? Il fait beau… le monde est loin… Comment ne pas être heureux ?
Vous, peut-être, grommela l’employé, mais pas moi. Me réveiller le matin, sans savoir quel jour on est, ça me gêne.
Pourquoi? Personne, dans le pays, ne sait exactement quel jour on est…
Michel, surpris, suivait ce colloque quand une femme acariâtre l’interpella brutalement :
Dis donc, toi, c’est à cette heure-ci que tu rentres?
Ahuri et troublé, Michel répliqua :
Vous devez vous tromper, madame… Je viens d’arriver dans ce village et… je ne crois pas que nous nous soyons déjà vus…
Alors, excusez-moi, dit la mégère. C’est que vous n’êtes probablement pas mon mari…
Dans cet étrange pays, tous les habitants étaient décidément privés de mémoire. Michel constatait cette anomalie avec un peu d’effroi, mais sans se décourager il aborda le garde champêtre qui, au milieu de la place, le tambour en main, se tenait perplexe comme s’il avait oublié l’annonce qu’il devait faire :
Pardon, monsieur… Vous êtes bien le garde champêtre ?
L’homme toucha rapidement son képi et son baudrier, comme pour s’assurer que c’était vrai, et lui lança un regard soupçonneux :
Qui vous l’a dit?
Votre costume, répondit Michel en souriant. Écoutez, je voudrais vous demander de m’aider. Je cherche quelqu’un… oui, une jeune fille. Elle s’appelle Juliette… Peut-être vous rappelez-vous avoir entendu prononcer son nom ?
– Me rappeler… me rappeler… c’est beaucoup dire, répondit l’homme en hochant la tête. D’ailleurs, je ne suis pas là pour me rappeler, je suis là pour faire des annonces. Votre demoiselle… heu… vous dites qu’elle s’appelle?
Juliette!
Administrativement, ça peut donner lieu à une annonce. Je vais tâcher de me rappeler ce nom-là… et puis, vous me le redirez de temps en temps… sans ça, dame, je ne garantis rien…
A grands renforts de roulements de tambour, le brave garde champêtre alerta ses concitoyens, escorté par Michel qui exultait, persuadé qu’il allait aussitôt retrouver sa Juliette. Toute une population hétéroclite surgissait aux fenêtres, aux portes, avide de nouvelles, et l’annonce volait de bouche en bouche :
On recherche présentement une nommée Juliette!… Que toute personne susceptible de donner des renseignements se fasse connaître aujourd’hui même… Qu’on se le dise!…
La foule se faisait dense autour du jeune homme et des phrases confuses venaient frapper son oreille :
Qu’est-ce que vous lui voulez à Juliette ? Elle loge chez moi, à l’Hôtel du Navigateur.
C’est pas vrai, elle loge au-dessus du bureau de tabac…
Juliette ?… Mais, Juliette, c’est ma fille!
Pardon, monsieur, c’est ma femme!
La Juliette!… C’est un beau petit cargo! s’écria un capitaine au long cours.
La Juliette ? C’est pas un bateau, c’est une rose, affirma le jardinier.
Bientôt des hommes en vinrent aux mains :
Elle est brune…Non, elle est blonde! Même qu’elle a des taches de rousseur… Elle est à moi… Où c’est que tu l’as connue ?
Des femmes se lamentaient :
Juliette? c’est peut-être moi… ou toi?
C’est vrai, si c’était moi qu’on recherchait?
Mais non, puisque je te dis que tu t’appelles Marie!
Qu’est-ce que tu en sais?
La confusion était générale et le pauvre amoureux égaré lançait encore un appel angoissé :
Écoutez-moi… écoutez-moi… je voudrais la revoir cinq minutes… Cinq minutes, pas plus!
Un homme au visage sournois s’avança, tira Michel par le bras et lui confia :
Suivez-moi, avant que la bagarre commence… Je sais où est Juliette… Je suis même le seul ici à le savoir… Venez avec moi!
Michel se laissa entraîner après une courte hésitation…


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Chapitre 3 « Le Pays des Hommes Sans Mémoire »

Et le garde champêtre poursuivit son chemin en clamant son annonce :
On recherche présentement une dénommée… une dénommée…
Le nom lui échappait, mais il finissait toujours par le retrouver :
Juliette… Juliette!


Il était arrivé dans une petite ruelle sombre et solitaire et voici, ô miracle, que dans le renfoncement d’un mur il découvrit une toute jeune fille, éblouissante de beauté. Elle était vêtue d’une robe blanche vaporeuse, ses cheveux semblaient être tissés d’or pâle; la candeur de son sourire et son regard angélique firent que le brave homme s’étonna :
Qu’est-ce que vous faites là ? Alors, comme ça, vous vous cachez pendant que je fais mes annonces? Vous êtes bien la seule, vous savez! Est-ce que par hasard ça ne serait pas vous que…
Sûrement, répondit la jeune fille. Mais ne le dites à personne! Comment est-il? Jeune, n’est-ce pas? Brun ou blond ?… J’oublie si vite… Si ce n’était pas lui? J’ai peur… j’ai peur des garçons. Ils ont des manières si brusques, ils veulent toujours commander… et on ne peut pas leur désobéir! Puis-je vous suivre… de loin? Je voudrais le voir, sans être vue…
Le garde champêtre acquiesça et ils se mirent en route. Comme chacun ici, Juliette, la ravissante Juliette, avait perdu toute mémoire et au coin de la première rue un coupé immobile attira son attention. Il était entièrement noir, attelé d’un superbe cheval également noir. Une couronne princière ornait chaque portière et le cocher, vêtu de noir, lui aussi, descendit immédiatement de son siège et tendit à Juliette un billet : « C’est moi qui vous cherche… »
Juliette n’hésita pas; elle monta dans la luxueuse voiture. Le cocher la salua très bas :
Je vous conduis chez le prince, mademoiselle. Il vous attend.
Et, sans bruit, la voiture s’éloigna…

Pendant ce temps, le malheureux Michel, dans le petit cimetière, errait au milieu des tombes. L’inquiétant personnage qui l’avait mené là lui soufflait perfidement à l’oreille de sinistres paroles :
Croyez-moi, il est toujours préférable de regarder la vérité en face… Hélas! vous arrivez trop tard! Pourquoi vous le cacher plus longtemps ? Juliette est morte… morte dans mes bras. Elle vous a espéré… réclamé… J’entends encore ses derniers mots : « Qu’il vienne… qu’il vienne, celui que j’aime!…» J’ai suivi seul son enterrement… Recueillons-nous ici… ou là… Ils ne mettent jamais de noms sur les tombes, comment voulez-vous qu’on s’y retrouve ? Pourtant, sa tombe à elle, je devrais la connaître, puisque j’y viens chaque jour…
Michel, blême, suivait son interlocuteur, quand un air d’accordéon vint rompre le silence. Le musicien avançait lentement en jouant toujours la même rengaine sentimentale. Le guide sournois fut pris de panique :
Allez-vous-en d’ici… cette musique, c’est un scandale! Il va vous dire que je mens… Je le sais ! Il va vous le dire, ne l’écoutez pas… nous chercherons la tombe de Juliette un autre jour…
A toutes jambes, l’homme s’était enfui et le musicien doucement conseilla à Michel :
Laisse-le partir… Il ne sait même pas qui est Juliette! Il a menti par cruauté. Tu n’as pas encore compris que tu es ici au pays des hommes sans mémoire… Et lorsqu’un étranger survient, comme c’est ton cas, tous les habitants se précipitent sur lui, afin de lui arracher quelque anecdote qu’ils s’imaginent alors être des souvenirs à eux…
Mais je ne leur ai rien raconté! répondit naïvement Michel. J’ai cherché seulement à me renseigner au sujet de Juliette…
Ta Juliette est aussitôt devenue la leur! Un nom leur leur a suffi… Pour l’un, c’était une amie, pour l’autre, un bateau, pour un troisième une tombe…
Michel eut un mouvement de révolte :
Et qu’est-ce qui me prouve que vous n’inventez pas, vous aussi?
Détrompe-toi, répondit le musicien avec un sourire triste. Moi, je n’ai pas tout oublié… tout perdu… Il y a des souvenirs dans mon accordéon…. Écoute-moi bien, Michel. Je ne t’aiderai pas à retrouver Juliette, parce que tu serais très malheureux…
Michel ne put s’empêcher de crier :
Alors… dites-moi tout ce que vous prétendez savoir! Dites-le!
Le musicien eut un geste impératif vers Michel :
Parle moins fort. Dans ce pays où il n’y a pas de mémoire, chacun tend l’oreille dans l’espoir de surprendre les souvenirs des autres… Vois ce policier qui se cache derrière les tombes… Prends garde, il vient vers nous…


En effet, un homme à la mine patibulaire interpellait Michel :
C’est bien vous qui cherchez une dénommée… Juliette ?
Juliette ? s’empressa de répondre le jeune homme avec un sourire heureux. Mais oui!
Parfait.., je vous arrête.
Le policier passa les menottes à Michel et l’entraîna brutalement dans un dédale sombre de ruelles. Brusquement il lui déclara :
Écoute, je vais te montrer que je ne suis pas méchant… Si tu me dis tout, je retire les menottes… Comment vous êtes-vous connus tous les deux?
Oh! ce n’est pas compliqué, expliqua Michel, craintif. Je travaillais rue Lepic… Oui, dans un bazar. Ça s’est passé la veille du 14 juillet… Je vendais des guirlandes, des lampions… Elle est venue en acheter… Alors on ne s’est plus quitté, on a dansé jusqu’au matin…
La voix de l’homme devint haletante :
Où avez-vous dansé?
Place du Tertre… Il y avait deux orchestres…
Et quand vous êtes-vous embrassés ? demanda anxieusement le policier. Allons, réponds… Je sais bien que tu ne peux pas comprendre… C’est terrible de vivre sans souvenirs… Alors on se rattrape avec ceux des autres, ça vous monte à la tête, ça vous saoule… Mais parle, parle donc!
Comme Michel ne répondait toujours pas, l’homme avide, à l’aide des menottes, tordit les poignets de Michel au point qu’il s’affaissa :
Quand vous êtes-vous embrassés? Réponds…
Et le jeune homme, comprenant que toute résistance était vaine, avoua :
Au petit jour, sous un réverbère qui venait de s’éteindre brusquement… Alors, j’en ai profité…
Et après ? Où êtes-vous allés ?… Chez toi ?… A l’hôtel ?… Vas-tu parler à la fin, salaud!
Michel reçut alors un formidable coup de poing à la mâchoire qui le fit chanceler. Mais le policier ne le lâcha pas pour si peu et continua, au comble de la colère et du désespoir :
Moi aussi, autrefois, j’ai dansé… j’ai embrassé… embrassé qui ? Je ne sais plus … Et le lendemain ?… hein? Qu’est-ce que vous avez fait le lendemain ?
Haletant, le pauvre amoureux ne trouvait plus la force de répondre. Il sentit qu’on le délivrait de ses menottes et un terrible coup de pied dans les côtes l’envoya rouler contre une mystérieuse petite porte…


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Chapitre 4 « Le Prince et Juliette »

C’est à ce même moment que le coupé noir arrivait dans la cour d’honneur d’un sombre et fabuleux château.
D’une haute fenêtre, un étrange personnage regardait avec un sourire de convoitise la gracieuse Juliette qui, descendue, de voiture, commençait, hésitante, à gravir les marches du grand escalier. Habillé d’une somptueuse robe de chambre aux poignets de dentelle, les doigts couverts de bagues, la poitrine constellée de décorations, cet homme avait grande allure. Son visage était encadré d’une barbe d’un bleu ténébreux qui faisait ressortir sa pâleur, et ses yeux brillaient d’un éclat inquiétant.
Juliette s’engagea dans un vestibule désert, comme semblait désert le château qu’on eût cru abandonné. Le prince vint au-devant d’elle. La jeune fille parut décontenancée à la vue de cet hôte inattendu. Elle tourna la tête à gauche et à droite, comme pour chercher quelqu’un :
Où est-il ? Où est-il celui qui m’attend… celui qui m’aime ?


Pour toute réponse, le prince l’entraîna à travers les salons et de longues galeries vers une mystérieuse salle basse, aux murs percés de huit portes symétriques. Juliette dissimulait mal sa déception. Apparemment elle ne s’attendait pas à rencontrer ce personnage d’un certain âge, qui l’inquiétait plus qu’il ne la charmait :
Excusez-moi, je suis un peu surprise de me trouver devant… enfin, devant quelqu’un que je n’ai sûrement jamais vu…
Le prince baisa la main de Juliette et, avec un sourire plein de sous-entendus, murmura :
… Que vous avez oublié, tout simplement… Pourtant, vous m’aviez promis de revenir…
Il caressa l’épaule de la jeune fille d’une manière équivoque:
Rappelle-toi, tu venais tous les jours… Et, chaque fois, au moment de repartir, tu te regardais dans cette glace pour t’admirer…
Est-ce vrai que je sois déjà venue ici ? Mais, d’abord, qui êtes-vous?
Chut! C’est un secret… d’État! dit le prince en blêmissant. Oui, si je révélais ma présence dans ce château, tu serais réveillée le lendemain par vingt et un coups de canon… Je suis condamné à mort dans plusieurs pays!
Juliette, de plus en plus intriguée, battait presque des mains, comme au spectacle :
Condamné à mort?… Oh 1 dites-moi votre nom… je vous en supplie.
Assez! trancha sèchement le prince. On ne m’interroge jamais. Pour l’instant, appelle-moi monseigneur, et tu sauras mon nom quand tu seras la dame du château… Oui, car j’épouse… j’épouse toujours! C’est ici, dans cette salle, que nous nous retrouverons tous les soirs, que tu me déroberas peu à peu tous mes secrets et que tu songeras à me livrer à mes ennemis… C’est ainsi que finissent les grandes amours… par une trahison, toujours!…
Le prince eut un sourire triste et avec beaucoup de tendresse il tenta de prendre Juliette dans ses bras :
Nous vivrons l’un pour l’autre, et seuls… Nous ne recevrons personne, d’autant que je n’ai pas d’amis. A qui faire confiance ? Mes seuls amis, ce sont mes chiens… D’ailleurs, tu les connais…
Vos chiens ? dit Juliette, étonnée. Non, je ne les connais pas !
Mais si. Tiens, regarde !
A cet instant, le prince écarta un large rideau derrière lequel se trouvait une immense cage. Contre les barreaux, une douzaine de molosses menaçants se précipitèrent, en aboyant furieusement. Devant ces bêtes féroces qui l’eussent dévorée, la jeune fille, effrayée, recula. Puis, frappée d’une pensée soudaine, elle affirma :
Vous voyez bien que je ne suis jamais venue ici! La preuve : vos chiens ne me reconnaissent pas!
A ce moment, une longue sonnerie retentit dans tout le château. Le prince, saisi par ce bruit imprévu, pria Juliette de l’attendre et, après lui avoir recommandé de ne pas chercher à s’enfuir, l’enferma avec précaution. Puis, lentement, il se dirigea vers la porte d’entrée. Il l’ouvrit et découvrit Michel, presque inanimé, suspendu à la poignée de cuivre. Un mince filet de sang coulait au coin de sa bouche, il s’expliqua :
Excusez-moi, monsieur… j’ai été attaqué…
Je sais… j’ai des ennemis, dit le prince sans s’émouvoir. Un homme comme moi a toujours beaucoup d’ennemis! Savez-vous seulement chez qui vous êtes ?… devant qui vous êtes?…
Non, balbutia Michel. On m’a assommé!… J’ai frappé à la première porte venue.
La mienne, comme par hasard! grommela le prince, soupçonneux. Comme c’est curieux!
Il dévisagea longuement le jeune homme et prit une résolution soudaine :
Entrez… je vous en prie…


Et il fit entrer Michel, qui le suivit à travers les corridors immenses jusque dans l’imposante bibliothèque. Les murs étaient recouverts de livres jusqu’au plafond; de vieux parchemins, des papiers épars traînaient sur les meubles et jonchaient le sol. Michel inspecta la pièce et fut frappé de voir que la poignée d’une porte basse était sans cesse secouée, comme si quelqu’un cherchait à l’ouvrir. Mais le prince détourna aussitôt l’attention de Michel :
Voyez, dit-il, en désignant d’un geste de sa main baguée l’amoncellement des livres et des dossiers. Il y a ici toute la science du monde. J’ai tout lu… vous m’entendez… tout lu! Je cherche… je cherche et je trouverai! Il y a là des aventures admirables… Mais où est la mienne ? Tel que vous me voyez, j’ai joué un grand rôle dans l’histoire! Mais lequel? Ai-je été un vainqueur ? Un despote ? Un tyran ? Un saint ?… Qui m’aidera à dissiper ces ténèbres ? Vous, peut-être…
Comme dans les yeux de l’homme du cimetière et dans ceux du policier, Michel lut dans le regard de son hôte cette avidité anxieuse qu’il redoutait :
Excusez-moi, je suis un étranger ici… je suis arrivé ce matin.
Le prince bondit vers lui et le saisit au collet :
Vous arrivez? Mais alors, vous devez savoir? Parlez! Mais parlez donc!… Une chanson illustre-t-elle ma vie? Parle-t-on de moi dans les livres d’école ? Peut-être m’avez-vous reconnu… et savez-vous quel nom je porte ?
Mais je ne le connais pas.
Vous n’osez pas me le dire, poursuivit le prince. Pourtant, je vous implore… Dites-moi mon nom et je vous donnerai la moitié de ma fortune!
De nouveau, la poignée de la porte fut violemment secouée. Des pas furtifs, puis de grands coups résonnèrent dans la pièce à côté. Michel eut la conviction que Juliette était là, et, s’enhardissant :
Je ne puis vous aider. Mais vous, en revanche, vous pouvez m’être d’un grand secours. Je suis venu ici pour chercher… Juliette!
L’expression du prince se figea, et sur un ton brutal :
Juliette? Connais pas!
Elle est ici, derrière cette porte, j’en suis sûr! Vous l’avez enfermée!
Vous êtes fou! répliqua le prince en levant un bras menaçant.
Michel eut la sensation qu’il allait être à nouveau malmené, mais cette fois il tint tête et c’est lui qui, au cours d’une courte lutte, envoya son adversaire rouler à terre au milieu de piles de livres qui s’écroulèrent sur lui. Le jeune homme se précipita vers la porte basse, l’ouvrit et, en hurlant « Juliette » à pleine voix, il pénétra dans la salle aux huit portes mystérieuses. Mais la pièce était vide…
Dans un coin, une issue dérobée frappa l’attention de Michel. Une statue à demi brisée gisait à terre. Elle avait apparemment servi de bélier à Juliette pour défoncer la boiserie, et la jeune fille, sans nul doute, s’était enfuie de ce côté. Il se lança à sa poursuite…


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Chapitre 5 « La Rencontre avec Juliette »

Après avoir traversé des terrasses, des jardins, des charmilles, il atteignit, à bout de souffle, une sombre forêt. Les branches lui fouettaient le visage au passage, les ronces accrochaient sa veste. D’une voix brisée, le pauvre amoureux appelait toujours sa belle, quand une douce musique qu’il reconnut aussitôt vint frapper son oreille. Conduit par cet air d’accordéon, Michel arriva dans une clairière inondée de soleil. Des paysans dansaient sur l’herbe une sorte de joyeuse mazurka, et il aperçut son ami le musicien assis sur les marches d’une vieille roulotte :
Alors ? interrogea avec sympathie l’accordéoniste, en voyant avancer Michel, l’air abattu et las.
Je n’en peux plus de courir… de chercher. Je la crois ici… elle vient de partir. Je la crois là… elle n’y est plus. Vous savez où elle est, n’est-ce pas ? Mais vous ne voulez rien me dire… Pourtant, vous n’êtes pas contre moi, vous?
Avec une expression bienveillante, le musicien sourit tristement :
C’est justement parce que je ne suis pas contre toi que je te conseille une dernière fois d’abandonner… Tu sais bien qu’elle t’a oublié…
Oublié! protesta Michel avec véhémence. Vous n’avez tous que ce mot-là à la bouche.
Tu sais bien que tu es ici au pays des gens sans mémoire… des gens heureux…
Michel leva vers lui de grands yeux étonnés :
On est heureux quand on n’a pas de mémoire ?
La preuve, répondit le musicien. Tu cours après tes souvenirs et tu as mal…
Oh! des souvenirs! Il y en a de mauvais, c’est vrai… mais il y en a de bons : les deux fois qu’on s’est revus, par exemple… on ne s’était pas encore tutoyés… Avec elle, c’était pas comme avec les autres… c’était mieux!
Et, dans un besoin éperdu de soulager son coeur, les confidences affluaient à ses lèvres :
Je lui avais fait croire que c’étaient mes parents qui tenaient le petit bazar où je vendais des lampions… Je me demande pourquoi, d’ailleurs… Sans doute parce qu’elle avait de jolis souliers et un petit air de fille riche… Alors, voilà, j’ai fait comme si j’étais le fils du patron… j’ai emprunté dans le tiroir-caisse pour avoir des souliers neufs, moi aussi… et puis, surtout, pour l’emmener un dimanche au bord de la mer… Mais, ce dimanche-là, elle n’a jamais su pourquoi… je ne suis pas venu au rendez-vous… Oh! je voudrais tant oublier ce dimanche-là !…
Tu vois qu’ils ont raison, dit le musicien en désignant d’un signe de tête les joyeux paysans qui reprenaient leur souffle entre deux danses. Oublier : c’est ça le bonheur!… Allez, va-t’en, et qu’on ne te revoie plus jamais par ici…
Le musicien attaqua une frénétique farandole qui souleva des clameurs de satisfaction et Michel, la tête basse, tournant le dos à la fête, s’enfonça dans les bois. Machinalement, il tira de sa poche une petite boussole et prit la direction que lui indiquait l’aiguille.


Au fur et à mesure qu’il avançait, le sol et les arbres se couvraient de fleurs et, devant lui, une véritable apparition sembla surgir des feuillages. Toute droite et souriante dans sa robe blanche sur laquelle jouaient les rayons du soleil, Juliette se tenait debout devant lui. Il ne put réprimer un cri :
Juliette!
La jeune fille hésita, un peu tremblante :
Suis-je Juliette ?… Est-ce moi que vous cherchez?
Oui… et je suis Michel, dit-il en tombant à ses genoux, enlaçant de ses deux bras la taille gracile.
Michel ! Mon amour… enfin, je vous retrouve ! Laissez-moi vous regarder… je ne sais rien de vous. Je ne sais pas comment vous êtes lorsque vous riez… lorsque vous froncez les sourcils… Je ne sais même pas comment vous dites « bonjour »…
Bonjour! dit-il en tendant ses lèvres vers elle.
Juliette, attendrie, lui sourit ineffablement :
Vous dites bonjour comme d’autres disent : « Je vous aime! »
Je t’aime, je t’aime, lui murmura Michel du plus profond de son âme en la prenant dans ses bras et en l’entraînant vers un banc de pierre tout proche, au milieu des fougères. Et comme elle se serrait contre lui, il crut défaillir de bonheur :
C’est vrai qu’on peut mourir de joie…
La jeune fille semblait sortir d’un rêve, elle avait l’air ébloui d’un enfant qui s’éveille :
Je peux prendre ta main… regarder tes yeux… toucher ta bouche… Tu es là devant moi et je suis vivante.., et personne au monde ne peut empêcher que cet instant nous appartienne… Nous allons retrouver tous nos souvenirs, n’est-ce pas? Tu me diras ce qui s’est passé entre nous hier, et les autres jours… depuis que nous nous aimons… depuis que nous nous connaissons… Notre première nuit a dû être si belle!
Une ombre d’inquiétude passa sur le front de Michel :
Mais, voyons, réfléchis, mon amour… Hier je n’étais pas là; je suis arrivé ce matin…
Le jeune homme évoquait malgré lui la place du Tertre, le bal musette, leur premier baiser sous un réverbère. Il revoyait leur première rencontre sans oser en parler puisque Juliette insistait :
Pourquoi inventes-tu une séparation entre nous? Tu ne m’as jamais quittée! Tu prends déjà plaisir à me faire de la peine… Retire vite ce que tu viens de dire…
Mais des pas vinrent troubler leur solitude et une voix s’approchait en clamant :
« Marchand de souvenirs… marchand de mémoire… » « Qui veut des souvenirs ?… Qui veut de la mémoire ?… »
Un vieil homme, roulant devant lui une petite voiture, avançait dans leur direction et des couples d’amoureux surgissaient de tous les buissons. Le marchand lançait, comme un appât, des phrases tentatrices :
J’ai des photographies jaunies par le temps… des mèches de cheveux de toutes nuances… des médaillons gravés… des cartes postales… Approchez, mesdames et messieurs!
C’est le marchand de souvenirs, s’écria Juliette, joyeuse. Viens voir, Michel…
Et ils se mêlèrent aux curieux attirés par cet éventaire; le boniment allait son train :
Voulez-vous des albums de voyage ? L’Italie, l’Égypte, l’Espagne! Des mouchoirs trempés de larmes.., des carnets de bal… des fleurs fanées…
Juliette, troublée, contemplait ce bric-à-brac insolite. Michel voulut l’entraîner :
Nous n’avons pas besoin des souvenirs des autres, ma chérie …
Mais elle était absolument fascinée :
Voici des photos que nous avons prises ensemble, Michel… en Espagne… Regarde la cathédrale de Tolède, et me voici, moi… Oh! on distingue mal mon visage, il est dans l’ombre… Voici la calle Sierpes, à Séville, où nous nous sommes promenés… les jardins de l’Alcazar où je t’attendais chaque matin… Voici le petit hôtel où nous avons passé quatre nuits et le musée que nous avons visité, et la vieille porte devant laquelle tu m’as photographiée… Tu était de mauvaise humeur, la photo est tout à fait floue…
Les divagations de la jeune fille assombrissaient la joie de Michel :
Je vois bien, mais je t’assure que…
Ah! vois le châle brodé que je portais à Grenade… il te plaisait tant, j’entourais ta tête en même temps que la mienne, dit-elle avec exaltation.
Assez d’inventions ridicules, interrompit Michel. Je veux la vérité. Nos vrais souvenirs, tu entends ? ne sont pas ceux que tu viens d’imaginer, mais ce qui est vraiment arrivé!.. Viens!…
Le jeune homme s’efforçait de convaincre Juliette, mais le marchand, inlassablement, cherchait à piquer la curiosité de sa clientèle :
Je n’ai pas que des souvenirs de voyage, j’ai aussi des souvenirs plus intimes… Voici une épingle à chapeau tachée de sang qui a traversé le coeur de deux amants… voici le mouchoir de l’adieu : il n’a servi qu’une fois sur le quai d’une gare, lors d’une séparation définitive… C’est un article très demandé… Marchand de souvenirs… marchand de mémoire…
La voix de l’homme bientôt se perdit dans les rumeurs de la fête; le vendeur d’illusions disparut, laissant Michel décontenancé en face d’une Juliette butée et un peu boudeuse :
Alors, dit la jeune fille, raconte… raconte ce qui est vrai, puisque tu dis que c’est plus beau…


Et Michel, d’une voix altérée, commença :
Eh bien! voilà : la dernière fois qu’on avait rendez-vous, c’était pour aller à la mer… C’est bête à dire, mais je n’ai jamais vu la mer… Alors, l’idée d’y aller avec toi, d’entrer dans l’eau avec toi, de m’allonger après sur le sable, contre toi… ça me faisait tourner la tête, j’avais déjà comme un coup de soleil dans le coeur…
Mais tu parles comme si on n’était jamais partis! Pourquoi?
Parce que, justement, le destin a voulu que nous restions… Quelqu’un avait pris de l’argent dans le tiroir-caisse, poursuivit Michel. Alors, j’ai été obligé de rester au magasin… pour l’enquête…
Et on a trouvé le voleur? interrogea Juliette.
Oui… c’était le vendeur… Il était si heureux pourtant, ce matin-là, il croyait que rien n’avait d’importance… Quand on l’a emmené, je suis sorti moi aussi, pour l’accompagner jusqu’au commissariat… Je suis passé juste au coin de la rue où nous avions rendez-vous… Tu n’étais plus là… et je n’ai pas réussi à te revoir après… Voilà… c’est tout.
Juliette ne put cacher sa déception, ses yeux se remplirent de larmes :
Alors, vous n’avez rien d’autre à me raconter que ce voyage qui n’a jamais eu lieu ? Ce n’est que cela, la vérité ? Moi qui voulais être allée en Espagne avec vous, avoir été heureuse et malheureuse avec vous… Je vous en prie… je vous en supplie… Faites au moins que nous ayons été en Espagne… même un seul jour!
Michel comprit, un peu blessé, la déception de la jeune fille qui se refusait à quitter le domaine du rêve et de l’illusion, mais comme il l’aimait par-dessus tout au monde il entra dans le jeu à son tour :
Ce sera comme tu voudras… Ferme les yeux, mon amour, murmura-t-il en lui prenant la tête entre ses mains. C’est d’accord… nous avons vécu des tas de choses ensemble… nous avons été en Espagne… Et, puisqu’il le faut absolument pour que tu m’aimes, je vais courir t’acheter le châle brodé que nous avons rapporté de là-bas et qui traîne sur l’éventaire…
Et il courut à la poursuite du marchand de souvenirs…


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Chapitre 6 « Juliette oublie »

A peine s’était-il éloigné que le prince, tenant en laisse sa meute de chiens, apparaissait entre les arbres. Dans une allée voisine, le coupé attendait. Les bêtes, cette fois, reconnurent Juliette et guidèrent le prince vers elle :
Enfin, je vous retrouve… Mes chiens vous ont reconnue, c’est bien vous que je cherche…
Juliette eut une moue craintive :
Mais, moi, ce n’est pas vous que j’attends… Il va revenir celui que j’aime… Il devrait même déjà être là…
Je vous prie de l’oublier le plus vite possible, murmura le prince en plongeant son regard magnétique dans les yeux bleus de la jeune fille.
L’oublier? Jamais!… Pour être sûre de toujours garder son image, je préférerais ne jamais plus ouvrir les yeux, dit Juliette en se cachant la tête entre ses mains… Mais c’est terrible! Il s’éloigne… il s’efface… Non, je ne veux pas! ajouta-t-elle dans un cri suppliant. Mon amour… ne m’abandonne pas, mon amour… C’est affreux, je ne retrouve même plus son nom… Oh! Qu’il me parle, qu’il me sourie, au moins une foie… avant de disparaître…
Elle retira les mains devant ses yeux et soupira en se tournant vers le prince :
C’est fini… il n’y a plus rien… Quel dommage! Pourtant, je sens mon coeur qui bat comme si j’avais du chagrin…
Avec un air fat et supérieur, l’énigmatique personnage se pencha vers elle :
Pourquoi auriez-vous du chagrin ?… puisque je suis là… et que nous allons retrouver enfin nos souvenirs, tous nos souvenirs qui nous attendent là-bas, au château…


Et il l’entraîna jusqu’au coupé noir autour duquel les paysans, en masse, s’étaient assemblés. Michel fendit la foule juste au moment où la jeune fille et son ravisseur s’installaient dans la voiture :
Juliette! Que se passe-t-il? Tu es fâchée parce que j’ai été longtemps absent… Je me suis perdu dans la forêt…
Juliette dévisageait Michel avec étonnement, comme si elle ne le reconnaissait pas et, légèrement souriante :
Mais non, monsieur… Je ne suis pas fâchée…
Tu me regardes comme si j’étais un autre. Mais voyons, rappelle-toi : nous étions là tous les deux… Nous ne devions plus nous quitter… Jamais! Je t’en supplie… essaie de te rappeler!
Juliette se serait peut-être laissé gagner par l’attendrissement si le prince n’était intervenu brutalement :
Vous n’allez pas vous laisser tutoyer par ce loqueteux… Allons, en route!… ordonna-t-il au cocher.
Et tandis que le coupé démarrait, Michel s’accrocha à la portière, les yeux pleins de larmes :
Mais enfin… c’est moi! moi, Michel… qui t’aime…
Un coup de fouet du cocher lui fit lâcher prise. Et, autour de lui, les paysans chuchotaient :
C’est une rupture!… Non, c’est une aventure… Pauvre fille!… Mais c’est elle qui a tort…
Michel prit une résolution subite et fit brusquement face aux villageois :
Écoutez, écoutez tous!… Vous ne vous doutez pas de ce qui se passe : l’homme qui vient de partir est un être dangereux, un criminel, peut-être… C’est un enlèvement! hurla-t-il. Armons-nous de gourdins et de fourches… Allons en masse délivrer cette malheureuse innocente… Tous au château… Venez!
Les hommes et les femmes, gagnés par la véhémence de Michel, le suivirent dans un même élan.


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Chapitre 7 « La Chambre aux 7 Souvenirs »

Le prince entreprenait maintenant le grand jeu de la séduction auprès de Juliette, sous les voûtes de la salle aux huit portes mystérieuses. Il entrouvrit la première d’entre elles et la jeune fille, émerveillée, découvrit; accrochée dans l’ombre, une robe vénitienne sur laquelle était posé un loup noir et toute une série d’accessoires féminins: gants, éventails, souliers d’argent. D’une voix chaude, le dangereux conquérant soufflait à l’oreille :
Oui, vous aimez les fêtes… les orchestres sur l’eau… le Carnaval à Venise. C’est là que je vous ai connue…
Puis, faisant glisser sur ses gonds la seconde porte :
Mais vous aimez aussi le mystère, le danger… les souks d’Alexandrie, où vous erriez, la nuit, voilée comme une orientale… Voici le costume que vous portiez quand je vous ai retrouvée dans la casbah… Et voici, derrière cette troisième porte, la houppelande et la cagoule avec lesquelles vous avez suivi la grande procession des Pénitents Blancs à Séville, pieds nus, au milieu des torches et des chants funèbres… Ici, dans ce quatrième placard, regardez cette robe d’amazone… Pendant une chasse au sanglier, vous domptiez votre cheval qui se cabrait… Là, la robe rutilante que vous portiez aux courses de taureaux, à Barcelone, en plein soleil. Au moment le plus pathétique, vous ne détourniez jamais la tête, car vous êtes orgueilleuse… Pourtant, dans ce domino rose, je vous ai vue trembler de peur, un soir de vegione, à Naples… parce qu’une chauve-souris vous frôlait de ses ailes… Dans chaque ville vous étiez différente…


La jeune fille, fascinée par tous ces atours, ne dissimulait pas sa surprise et sa joie :
Je me doutais bien que j’avais fait de beaux voyages… Mais je ne savais pas que vous m’aviez suivie.
Et enlevée ! ajouta le prince.
Enlevée? murmura Juliette.
Oui, sept fois. Vous êtes dans la chambre aux sept souvenirs. Voici les sept fantômes de vous que vous m’avez laissés…
Juliette ne put s’empêcher de sourire :
Mais alors… si je vous échappais, c’est que je ne vous aimais pas ?
Je vous défends de sourire en me regardant… Il y a quelquefois dans le sourire des femmes une moquerie secrète que je ne tolère pas… Prenez garde, quand je suis en colère, je suis capable de…
Mais le prince qu’une fureur soudaine venait d’emporter, se radoucit :
Je vous servirai, je vous obéirai s’il le faut… à condition que vous ne me regardiez plus jamais avec ce sourire moqueur.
Je ne me moque pas. Je souris par curiosité… répliqua la jeune fille. Je suis très curieuse… et je voudrais ouvrir ce huitième placard.
Il eut un sursaut et sur un ton énigmatique :
Vous ne devinez pas ce qu’il y a dans ce placard ?… Attention! Il ne ressemble pas aux autres. Voulez-vous vraiment que je l’ouvre ?
Oh! oui, dit-elle avidement.
Et la huitième porte s’ouvrit, laissant apparaître une somptueuse robe de mariée. Un éclair de joie et de ravissement passa dans les yeux de Juliette :
C’est merveilleux!… C’est pour moi ?
Et le prince acquiesça de la tête.
A cet instant, Michel, au comble de l’emportement, suivi d’une horde de paysans armés, faisait irruption dans le château. Ils se perdirent dans les longs corridors et les salles de réception que les villageois admiraient béatement. Comme un jeune capitaine intrépide, Michel commandait:
Fouillez partout… elle ne peut être qu’ici!
Bientôt ils arrivèrent dans la pièce aux placards ouverts. Elle était vide…


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Chapitre 8 « Vive Les Mariés »

Michel fut frappé de terreur en découvrant les somptueuses toilettes accrochées :
Mais il y a du sang sur ces robes!
Des femmes épouvantées constataient à leur tour :
Oui, ici… sur la dentelle.., et là aussi… sur le col…
Un luxueux coffret à bijoux était posé sur une planchette dans le huitième placard. Michel l’ouvrit fébrilement. Sept alliances… Sept alliances roulèrent sur le sol. Michel les ramassa et, s’adressant aux paysans horrifiés :
Il y a sept alliances… il y a huit placards… et le huitième est vide!
Une jeune fille dans la foule poussa un cri d’effroi. Michel conclut :
Ce cri-là, toutes les femmes qui ont porté ces robes l’ont poussé, ici, dans cette salle, chacune à son tour… Et personne ne les a entendues… Personne ne les a revues… Je sais maintenant chez qui nous sommes! Suivez-moi!…


Michel, à la tête de ses compagnons, fonça vers le grand vestibule. Mais là, ô stupeur, en haut du grand escalier apparut le prince offrant son bras à une éblouissante jeune mariée nimbée de tulle blanc : Juliette…
Un orchestre invisible attaqua une marche nuptiale et le couple, avec majesté, commença à descendre les marches. Aussitôt tous les paysans armés reculèrent, comme en extase, devant cette apparition. Michel pétrifié écouta le prince qui harangua la foule :
Mes amis, j’ai décidé de me marier, de prendre femme… et naturellement j’ai fait choix de la plus belle… Permettez-moi de passer à son doigt, devant vous, l’anneau des noces!
Des cris d’enthousiasme s’élevèrent :
Hourra… hourra … Vivent les mariés!…
Michel bondit sur les premières marches et, se tournant vers les paysans :
Arrêtez! C’est impossible! Vous m’entendez… Ce mariage ne se fera pas!
Puis, se tournant, suppliant, vers Juliette :
Juliette, tu es en danger… Sais-tu seulement qui est cet homme ?… Juliette !… Entends-moi !
Les yeux bleus de la jeune fille s’abaissèrent vers lui et, d’une voix candide :
Juliette, moi? Est-ce là mon nom?
Cette réponse inattendue provoqua une volte-face immédiate de l’assistance, qui se mit à vociférer contre le malheureux Michel :
Assez!… Faites-le taire!… A la porte… c’est un ivrogne, il a bu!… Chassez-le!…
Taisez-vous donc, voyons! interpella-t-il. Vous avez vu, comme moi, dans la chambre aux placards… Rappelez-vous les alliances… les robes tachées de sang! Cet homme est un criminel… C’est Barbe-Bleue!…


Des rumeurs parcoururent la foule :
Quoi ?… Qu’est-ce qu’il raconte ?… Où prend-il ce nom-là ? Barbe-Bleue, qu’est-ce que c’est ?
Le prince demeurait indifférent et Juliette, en souriant, se tourna vers lui :
Barbe-Bleue? Mais c’est un très joli nom, et qui vous va tellement bien…
Le prince rendit son sourire à Juliette et se tourna, débonnaire, vers Michel :
Eh bien! soit, j’accepte! C’est entendu, je serai Barbe-Bleue… Mes amis… Je vous invite donc aux noces de Barbe-Bleue et de…
Tandis que le prince semblait chercher le nom de sa compagne, Michel, cloué au sol par la stupeur, hurla :
Juliette!…
Le prince, cérémonieusement, répéta le nom de Juliette et descendit le grand escalier vers la foule qui l’acclamait :
Hourrah!… Bravo!… Vivent les mariés!…
Le jeune homme lança vers sa bien-aimée un regard de désespoir, puis son expression devint haineuse. Il fendit la foule et se précipita au fond de la salle. Là, sur le bord d’une vasque en rocaille, il saisit un gros caillou pour le lancer à la tète du prince, mais, comme si cette pierre était faite d’un métal chauffé à blanc, il la lâcha brusquement… A ses pieds, la pierre roula et, comme si elle sortait de l’intérieur du caillou, une sonnerie stridente et d’une extrême violence couvrit les acclamations et perça le tympan de Michel qui s’affaissa…
Atténuée, la sonnerie continuait à résonner…


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Chapitre 9 « Le Reveil »

Dans l’ombre de la cellule, Michel, le pauvre prisonnier, se dressa et passa les mains sur son front en essayant de rassembler ses esprits. Des coups de sifflet stridents retentirent. Son voisin bougonna :
Les vaches! Tu les entends… On n’a pas idée de nous réveiller avec un pareil tintamarre…
La porte de la cellule s’ouvrit, un gardien parut et, s’adressant à Michel :
Le 221, au greffe.
Presque sans comprendre, le jeune homme le regarda et le gardien poursuivit :
Et grouille-toi un peu… on n’est pas à ta disposition…
Le gardien poussa Michel ahuri à travers les longs couloirs de la prison, puis il le remit entre les mains de deux gendarmes qui l’emmenèrent auprès du greffier. Après une courte attente, on l’introduisit dans le bureau du juge d’instruction. Celui-ci, d’un geste large, le fit asseoir :
Michel Grandier, vous êtes accusé d’avoir dérobé douze mille francs dans le tiroir-caisse du Bazar Universel ou vous êtes employé… Vous êtes un petit bonhomme pas très intéressant, mais il se trouve que vous avez beaucoup de chance: votre patron, M. Bellanger, consent à retirer sa plainte, vous allez donc bénéficier d’un non-lieu… Faites entrer M. Bellanger, ajouta le juge en se tournant vers le greffier.
Michel, écrasé de fatigue, plus hagard qu’après une longue insomnie, se demanda si son rêve ne continuait pas :
sur le seuil de la porte venait de paraître un homme de haute taille au regard froid, à la barbe noire, qui ressemblait trait pour trait au redoutable rival qu’il avait affronté en songe. Était-ce le prince ? Était-ce son patron ? Oui, c’était bien M. Bellanger auquel le juge s’adressait avec déférence :
Cher monsieur, je vous ai fait venir pour signer le retrait de votre plainte. C’est très généreux à vous et j’espère que ce jeune mauvais sujet va trouver les mots qu’il faut pour vous en remercier…
D’un ton supérieur, M. Bellanger interrompit le juge :
Laissez, laissez… le mot « merci » étranglerait ce garçon. D’ailleurs, ce n’est pas moi qu’il doit remercier, c’est Mle Juliette…


Michel sursauta :
Juliette!… Vous connaissez Juliette?
Elle est venue me trouver me demander d’intercéder en votre faveur, continua M. Bellanger. Elle m’a expliqué pour quel enfantillage vous vous êtes laissé aller à ce geste regrettable… le fameux voyage à la mer… Elle était si bouleversée, la pauvre enfant… j’ai cédé à ses prières.
Michel écoutait, hébété. Comme dans un brouillard, il entendit le juge, plein de courtoisie, s’adresser à son patron :
Et pour quand la cérémonie ?
Vous devez me trouver bien romanesque, monsieur le Juge… A mon âge… trois fois veuf…
Il n’est jamais trop tard pour trouver le bonheur, affirma le magistrat. D’ailleurs, il n’y a pas une telle différence d’âge.
Et M. Bellanger, en s’éloignant, concluait :
Et puis, il est évident qu’un simple employé ne peut donner à une jeune fille cette sécurité, cette confiance dans la vie dont elle a besoin…


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Chapitre 10 « Les Retrouvailles »

Abasourdi, le malheureux amoureux, après avoir rempli les formalités nécessaires, sortit de prison et, machinalement, se rendit à la nuit tombée sous les fenêtres du modeste logement qui abritait Juliette. Il fixa longuement la chambre éclairée, au premier étage, dont la fenêtre était grande ouverte. L’ombre de la jeune fille se dessinait sur les murs. Michel n’hésita pas. Grimpant sur le réverbère, il se hissa jusqu’à la barre d’appui et bondit dans la chambre. La jeune fille poussa un cri et reconnut Michel qui la saisit aussitôt dans ses bras. Il sentit contre lui les battements de son coeur et il oublia tout le reste…
Michel, que viens-tu faire ici ? interrogea Juliette en le repoussant.


Michel pâlit, décontenancé, et elle continua :
Ce n’était pas possible… Mais ne sois pas malheureux… je ne veux pas te faire de peine… Seulement, comprends : tu ne gagnais même pas de quoi vivre tout seul; on n’aurait jamais pu joindre les deux bouts… Et puis, tu m’oublieras, tu en trouveras une autre…
Je l’ai déjà trouvée, murmura Michel d’une voix étrange et le regard perdu, comme s’il se réfugiait dans son rêve. Elle est blonde, comme toi… elle a les yeux bleus, comme les tiens…
Et elle est plus belle que moi ? demanda Juliette, un peu pincée.
Peut-être!… et je suis sûr que celle-là ne me fera jamais de peine… Pas elle. Jamais!
Tout en prononçant ces derniers mots, Michel avait reculé vers la fenêtre. Il l’enjamba précipitamment et disparut dans la nuit. La jeune fille ne put étouffer un cri de regret. Elle se pencha pour le rappeler :
Michel! Michel! reviens!… Il faut que je t’explique…
Mais déjà, d’un pas pressé, Michel s’éloignait. Juliette se lança à sa poursuite. Dans un dédale de ruelles sombres, puis dans les escaliers qui dégringolent de la Butte Montmartre, Michel, désespéré, se sauvait, résistant aux appels véhéments de Juliette. A un tournant de rue, un chantier lui offrit un refuge. Derrière la palissade, il se dissimula, tandis que Juliette continuait à errer en le cherchant, en vain…


Chapitre 11 « Une Soudaine Clarté »

Michel, dans son coeur meurtri, ne souhaitait plus que s’enfoncer dans le néant. La vie l’avait cruellement déçu et elle perdait, pour lui, tout son sens. Un désir irrésistible de déserter la réalité pour rejoindre le royaume du rêve s’emparait de tout son être…
Le Destin, complice, favorisa ses desseins en lui proposant une issue : une porte fermée sur laquelle était inscrit en grosses lettres « DANGER DE MORT »… Michel fixa longuement cette porte, puis, comme halluciné, se dirigea vers elle, comprenant qu’il n’avait qu’à en franchir le seuil pour s’évader vers un monde meilleur… pour rejoindre peut-être, au delà de la mort, le pays de l’oubli et des hommes sans mémoire… D’un geste violent, il fit sauter la serrure et, obéissant à sa fatale détermination, il s’enfonça dans les ténèbres… où l’attendait son rêve!
A l’horizon s’éleva une soudaine clarté vers laquelle montait une longue route blanche inondée de soleil…
De même que la porte de sa cellule s’était ouverte, favorisant son évasion vers la liberté et le bonheur, les portes de la mort s’écartèrent devant Michel…

Au loin, sur le colline, un village resplendissait dans le clair matin.. Une petite fille était assise au bord du chemin tenant sa poupée dans les bras. Michel l’interrogea :
Dis-moi, petite, quel est le nom de ce village?
L’enfant l’ignorait… Michel poursuivit sa route. Peu lui importait : cette route, à coup sûr, conduisait à l’oubli… à l’éternel repos!…

FIN


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