1950 – les articles sur le tournage du film (Cinémonde)

 

1 – CINEMONDE n°826 daté du 05 juin 1950 : CARNÉ A LA RECHERCHE DE « JULIETTE » ET SES PARTENAIRES

2 – CINEMONDE n°833 daté du 24 juillet 1950 : « GÉRARD PHILIPE S’EVADE (en rêve) d’une prison perdue dans la glycine »

3 – CINEMONDE n°844 daté du 09 octobre 1950 : LE NOUVEL AGE DE JULIETTE par Georges Neveux

4 – CINEMONDE n°846 daté du 31 octobre 1950 : MARCEL CARNÉ : JULIETTE EST ENTRÉE AU PAYS DES FILMS

5 – L’ECRAN FRANÇAIS n°268 daté du 28 août 1950 : Marcel CARNE nous parle de son nouveau film « Juliette ou la clé des songes » qu’interprètent Gérard PHILIPE et Suzanne CLOUTIER.

 

1 – CINEMONDE n°826 daté du 05 juin 1950 :

CARNÉ A LA RECHERCHE DE « JULIETTE » ET SES PARTENAIRES

Il y a onze ans que Marcel Carné a envie de tourner « Juliette au pays des songes ». Les deux héros se nomment Juliette et Michel ; ils doivent être jeunes et beaux pour l’oeuvre en elle-même, et ils doivent avoir du talent et une certaine renommée pour susciter l’intérêt des producteurs et du public.

Il y a quelques années, on songeait à Micheline Presle et à Jean Marais pour les rôles de Juliette et de Michel, à Fernand Ledoux pour celui du « personnage », et à Alain Cuny pour celui de l’accordéoniste.

Aujourd’hui, il n’est plus ques­tion d’eux…

 

Carné cherche ailleurs les interprètes de son film, c’est-à-dire qu’il les cherche parmi ceux qu’il connait, parmi ceux qu’il n’a jamais vus et qui viennent à lui automatiquement, et il se produit alors dans le monde du cinéma une chose curieuse, une chose qui ressemble à une ruée, à une série de coups de téléphone angoissés, à un remue-ménage énorme qui se traduisent en des déplacements d’imprésarios qui déploient des albums de photos « La voilà votre Juliette ! ».

Et les essais commencent dans un vrai studio. avec une camera et des sunlights, des assistants qui s’agitent, des maquilleurs qui maquillent, un chef opérateur (c’est André Bac) et un Marcel Carné tantôt aimable, tantôt nerveux. Il réclame un grog pour Odile Versois qui grelotte de froid, il fait changer de robe à Anouk Aimée et de­mande qu’on la coiffe autrement, il explique le texte, la situation, il fait recommencer pour le son, il dit à Yves Robert « Faites semblant de jouer de l’accordéon, vous ne pouvez pas jouer les Mac Orlan au naturel », puis genti­ment et pour ne pas faire de peine, il entraîne dans un coin du studio un jeune comédien pour lui dire que ça ne va pas. Comme c’est difficile les essais !

 

Pour un débutant c’est la panique, pour un artiste consacré c’est un peu humiliant ! Mais qu’importe. Serge Reggiani m’a dit : « Quand j’ai su que Carné préparait un film, je lui ai téléphoné. Il m’a répondu que j’avais une chance sur mille pour être engagé car il parait que je ne suis pas le personnage. Je lui ai dit que je voulais courir cette chance malgré tout. Et puis ça m’amuse. » Qu’ajouter à cela ? Il est bien certain cependant que Serge Reggiani refuserait de faire des essais pour M. Schmoutz. Pour Carné, c’est autre chose !

Michel Auclair est venu lui aussi pour être Michel, précédé et suivi d’une ribambelle de jeunes espoirs qui ont tous leurs qualités et un physique correspondant au rôle. Ils sont venus tenter leur chance, crânement, résolument, avec un rien de tremblement dans les jambes et une voix mal assurée. Mais Carné leur a donne con­fiance et leur a dit : « Allez-y ! ». Pour certains, c’était la première fois qu’ils se trouvaient de­vant une camera, pour d’autres ce sera peut-être la dernière, et ils devront attendre dix ans pour devenir une vedette, car le cinéma ça s’apprend aussi, comme tous les métiers.

Et devant ces balbutiements, ces textes à moitié appris, cette inexpérience et parfois cette incons­cience qui n’appartient qu’aux acteurs, Carné dit à mi-voix : « Comme je comprends qu’on paye très cher les grandes vedettes ! ».

 

Mais dans ce labyrinthe qu’est le cinéma où il faut frapper à tant de portes, le miracle peut se produire, le miracle de l’inconnu qui a du talent, et c’est ce miracle que Marcel Carné a voulu essayer de voir surgir devant lui.

Cette petite danseuse, Leslie Caron n’a jamais fait de cinéma, et ses essais ont été bons ! Pour­quoi pas elle ?

Odile Versais est une jeune comédienne qui a déjà tourné quelques films importants ! Pourquoi pas elle ?

Et Anouk Aimée a refusé les plus beaux contrats américains, et commence une jolie carrière en Angleterre ! Pourquoi pas elle ?

Elles ont toutes les trois une chance d’être Juliette et leurs rivales qui s’appelaient Brigitte Auber, Loleh Bellon, Anouk Ferjac, Nicole Mau­rey se consoleront avec d’autres engagements.

Pour le rôle de Michel, Serge Reggiani, Michel Auclair et Roland Lesaffre restent en piste. Les éliminés se nomment Philippe Mareuil, Pierre Cosse, Jacques Carteaud, Jacques Porteret et beaucoup d’autres…

 

L’accordéoniste n’est pas encore choisi non plus, mais c’est moins grave ; deux concurrents seulement : Yves Robert qui vient du théâtre d’Agnès Capri, et Jean-Claude-Pascal qui a eu la vedette dans « Le Jugement de Dieu ».

 

Quant au rôle du « personnage », deux rivaux également, Gérard Oury et Caussimon. En atten­dant la signature de tous les contrats, que de larmes, que de désespoir, que de « j’ai pas eu de chance ».

 

Mais Carné est le maître à bord. Et son choix, sans doute fait à l’heure où paraî­tront ces lignes, sera le bon.

Reportage de Sylvaine PECHERAL.

(Photos Michel Rivoire.)

 

LA SCENE EPREUVE DE « JULIETTE AU PAYS DES SONGES »

(Dialogues de Georges Neveux).

MICHEL – Juliette

JULIETTE – Juliette ?… C’est moi Juliette !

MICHEL – Je suis Michel… Vous ne me re­connaissez pas ?

JULIETTE – Mon amour… Enfin, je vous retrouve !… Comme j’avais peur… Peur de vous perdre !… Que vous partiez… Pour toujours !…

MICHEL – Moi !… Partir !

JULIETTE – Si vous étiez parti, qu’aurais-je fait ?… Que me serait-il arrivé ?… Comme vous êtes là !… Laissez-moi vous regarder… C’est af­freux, je ne connais rien de vous… Je ne sais pas comment vous êtes lorsque vous riez. lorsque vous parlez… lorsque vous froncez les sourcils… Je ne sais même pas comment vous êtes lorsque vous dites bonjour…

MICHEL – Bonjour !

JULIETTE – Vous dites « bonjour » comme d’autres disent « je vous aime ».

MICHEL – Je vous aime… Et vous ?

JULIETTE – Moi ?… Bonjour !

MICHEL – C’est vrai qu’on peut mourir de joie !


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2 – CINEMONDE n°833 daté du 24 juillet 1950

« GÉRARD PHILIPE S’EVADE (en rêve) d’une prison perdue dans la glycine » par notre envoyée spéciale SYLVAINE PECHERAL.

 

Il y a un soleil torride… Pourtant le jeune garçon qui est étendu sur un grabat recouvert de paillasses et de couvertures grises, grelotte. Il n’arrive pas à trouver le sommeil et il murmure, dans une demi-inconscience, le nom de Juliette.

Qui est Juliette ? Une jeune fille ren­contrée par hasard, le jour d’une fête, une fête qui ressemblait aux autres, avec ses bonbons, ses tirs, ses baraques… Et pour plaire à la jeune fille, parce qu’elle avait des cheveux blonds, une robe d’organdi blanc, le jeune homme a volé et les hom­mes, pour le punir de ce vol d’une poire de chaussures, l’ont mis en prison.

Il y a une prison… sur le bord de l’étroit sentier, et c’est une curieuse masure que cette pièce rectangulaire de trois mètres sur quatre, avec sa table scellée dans le mur et sa porte munie d’un judas. C’est là que Michel, le prisonnier, essaie de s’en­dormir malgré les plaintes de ses deux compagnons de cellule. Et il fait un rêve… un rêve immense, merveilleux : celui que font tous les enfermés, celui de la liberté qui ouvre la porte de la prison, en laissant entrer le soleil. Michel s’est levé d’un bond, il a froid. Il va vers la porte et sort.

Il y a une grande branche de glycine mauve qui heurte sa joue…, puis Michel éclate d’un rire nerveux, proche des larmes, et subitement, il rabat le col de sa veste et s’élance dehors. Mais ce n’est qu’un rêve…

La montagne est là, toute verte de ses arbres, toute chaude d’une saison qui n’est pas définie, et tout là-bas, en haut de la colline, c’est l’étrange village, planté à même le roc, où Michel va essayer de re­trouver Juliette, la jeune fille perdue.

Le jeune homme se livre alors à une course éperdue, mais qui est traduite au ralenti ; il jette ses jambes à gauche, lance ses bras à droite, il fait les gestes d’un pantin disloqué, puis s’arrête subitement, et tourne la tête vers la prison.

Il repart vers les petites maisons, dans ce hameau dont les habitants ont perdu la mémoire, et personne ne connaît Juliette, personne ne sait qui elle est ; le garde champêtre, qui a pris en pitié le jeune homme, fait même une annonce publique sur la place : « On cherche une dénommée Juliette, les personnes pouvant fournir des renseignements sont priées de… » Est-ce bien utile ? Le garçon de café persuade Michel que Juliette est morte, et il le conduit au cimetière, sur des tombes iso­lées et sons inscription : « C’est là qu’elle repose ! » Ce n’est pas vrai, Juliette n’est pas morte, Juliette est vivante, elle est là, cachée derrière le mur d’une maison et elle a peur de rencontrer le bel adolescent qui la recherche. Quant au musicien qui joue toujours, sur son accordéon, un même air nostalgique, il reste sceptique. C’est le philosophe de l’endroit… Plus inquiétant est Barbe-Bleue, cet étrange personnage, habillé d’une pelisse, et qui essaie de tout gâcher.

 

Mais pourrais-je vous en dire davantage sur « Juliette ou la Clef des songes » ? Il ne m’appartient pas de vous dévoiler le reste de l’histoire de Georges Neveux, que Jacques Viot et Marcel Carné ont adaptée pour le cinéma. C’est évidemment Carné qui assure la mise en scène de ce grand film, film qui lui tient tant à coeur et qu’il cherche à réaliser depuis des années. Pour trouver sa Juliette et son Michel, Carné a fait passer des quantités d’auditions, et tous les jeunes comédiens ont perdu le som­meil en attendant le jugement suprême. On raconte aussi qu’un « mauvais plaisant », se faisant passer pour Michel Romanoff, l’assistant du metteur en scène, a téléphoné une nuit à une vingtaine de starlettes et d’acteurs pour les convoquer à des essais. Évidemment, il n’en était rien, et les mal­heureux en ont été pour leurs frais ! Fina­lement c’est Gérard Philipe – lui n’a pas fait d’essai – et Suzanne Cloutier qui ont été choisis. Il suffisait d’y penser ! Carné m’a demandé de bien spécifier que la Des­démone d’« Othello-Orson Welles » avait fait elle aussi un essai, contrairement à ce qu’un hebdomadaire avait annoncé, et que, d’autre part, Anouk Aimée et Dominique Blanchar ont tenu elles aussi à comparaî­tre devant la camera. Si elles ont fait un voyage pour cela, Carné n’y est pour rien. Voilà qui est fait !

Pour voir tourner la scène de la prison que je vous ai décrite au début de cet article, il m’a fallu faire bien des démar­ches, donner de nombreux coups de télé­phone, tomber en panne deux fois avec la voiture de production, escalader la montagne et marcher dans un sentier « sablon­neux, malaisé », pour découvrir, sur le chemin de l’Escarène, à quelques dizaines de kilomètres de Nice, toute l’équipe des cinéastes de la production de Sacha Gor­dine, accablée de chaleur, de fatigue et de soif…

 

Tout le monde a adopté la tenue légère des pantalons de toile et des petites cas­quettes à visière. Marcel Carné est tout de blanc vêtu, alors que le photographe Raymond Voinquel, l’élégant de la troupe, a choisi un pantalon bleu ciel et une che­mise rouge. Pour répéter les extérieurs, le décorateur Trauner et son assistant Kélian ont parcouru les Basses et les Hautes-Alpes: à Gattières, Sisteron, Entrevaux et Peillon ont été filmés les décors, oh, combien natu­rels, de « Juliette ou la Clef des songes ». En vis-à-vis de Peillon, qui est censé être le village dont les habitants ont perdu la mémoire, quatre maçons et quatre machi­nistes ont construit la prison de Michel. Mais ce travail n’a pas été facile car c’est à quatre heures du matin que tout le matériel a été transporté à dos d’homme, ainsi que les trente mâts qui ont servi à la consolidation de la pièce édifiée en plein air, qui a été bâtie en trois jours, et qui est protégée du vent et de la pluie par une immense bâche verte.

Le chef opérateur Henri Alekan, dont on connaît les splendides images, et son cameraman Henri Tiket, ont le soleil comme meilleur auxiliaire, mais les sun­lights et les écrans sont tout de même présents en cas de défaillance de Phébus. Un seul ennui : sur le petit chemin qui mène à Peillon, le son est absent par suite de difficultés techniques. Mais cela ne gêne évidemment que Gérard Philipe qui sera obligé de synchroniser en studio son éclat de joie quand il sort de la cellule.

 

Il y a Gérard Philipe… qui a retrouvé son fin visage de François, du « Diable au corps », et ses yeux, bleus comme des lacs sombres et tourmentés, n’ont certes pas besoin d’un « bon pour le son » pour exprimer ce qu’ils pensent. Cheveux en désordre, bouche mince, long corps maigre sur lequel flotte un méchant complet gris et froissé, une chemise bleue de la couleur de ses prunelles, et un pull-over dans lequel il étouffe littéralement, voilà Michel-Gérard Philipe, le teint brûlé par l’air, ruisselant de sueur, à la poursuite d’une Juliette qui, elle, demeure, pour l’instant, invisible.

Juliette, c’est Suzanne Cloutier ; elle ne fait pas partie des extérieurs sur la Côte, puisqu’elle joue tous les soirs « Le Homard qui ne pense pas » d’Orson Welles, mais je la retrouverai à Paris, heureuse de n’avoir pas raté ce rôle qui semble avoir été écrit pour elle, comme je retrouverai Yves Robert (le musicien) , Jean-Roger Caussimon (le personnage de Barbe-bleue) et Jean Besnard, Gabrielle Fontan, Delmont, Roland Lesaffre et d’autres encore.


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3 – CINEMONDE n°844 daté du 09 octobre 1950

LE NOUVEL AGE DE JULIETTE par Georges Neveux

 

JULIETTE OU LA CLEF DES SONGES a été jouée il y a plus de vingt ans, et, depuis lors je crois bien n’avoir jamais relu cette pièce.

Il a bien fallu que je la relise pourtant, cet hiver, quand il s’est agi d’en tirer un film, un film que Carné avait décidé de faire et dont il me proposait d’écri­re les dialogues.

L’action de « Juliette » se passe dans un pays imaginaire dont les habitants ont perdu la mémoire.

Et j’ai brusquement eu l’impres­sion de leur ressembler. J’avais pres­que entièrement oublié ma pièce.

Je me suis donc comporté devant elle comme devant l’ouvrage d’un autre. Avec cet avantage (ou cet in­convénient) que cet autre n’était plus là pour me donner son avis.

L’adaptation a été écrite par Jac­ques Viot et Marcel Carné. Adapta­tion très libre. Le même thème avec un personnage nouveau, la même atmosphère avec des scènes nou­velles. Et l’ensemble me donne une impression bizarre : C’est la même chose, et c’est très différent.

Nous avons travaillé en nous don­nant rendez-vous tous les après-mi­di, et en nous lisant, à mesure, tout ce que nous écrivions. On se dis­putait parfois un peu, mais amica­lement, et chaque dispute nous amenait à trouver quelque chose de nouveau sur quoi nous tombions d’accord.

Je m’étais ingénié, en écrivant la pièce, à dissimuler l’affreuse cruau­té du thème. A cacher les griffes et à montrer patte de velours. Viot et Carné ont poussé l’histoire vers une cruauté plus apparente, et je crois qu’ils ont eu raison.

L’auteur de la pièce a-t-il été trahi ? Je n’en sais rien.

J’ai beau chercher, je ne peux même pas ima­giner quelle aurait été, devant ce scénario et devant ces dialogues, la réaction du très jeune homme que j’étais il y a vingt-trois ans. Je ne peux vous donner que l’impression du signataire de ces lignes qui se sent fort attaché à cette nouvelle « Clé des songes ».


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4 – CINEMONDE n°846 daté du 31 octobre 1950

MARCEL CARNÉ : JULIETTE EST ENTRÉE AU PAYS DES FILMS

 

Les propos de Marcel Carné que l’on va lire ont été recueillis alors que le metteur en scène dirigeait dans les rues de Montmartre, en pleine nuit, les dernières scènes de son film, « Juliette ou la Clef des songes ». Il ne s’agit pas d’une interview proprement dite, mais de réflexions qui ont été notées par le journaliste sans qu’elles aient été forcément précédées d’une question. De toute façon, il n’a pas été jugé nécessaire de reproduire les questions posées, les lecteurs n’ayant d’intérêt que dans la réponse. — R. Ch.

…On a trop dit que « Juliette ou la Clef des songes » était un sujet que je comp­tais réaliser depuis des années ; la pièce de Georges Neveux me tentait en effet depuis longtemps; mais l’adaptation que j’en ai faite avec Jacques Viot, en accord avec Georges Neveux, tient compte du décalage entre le cinéma et le théâtre. Il a fallu expliciter la pièce. Un nouveau personnage a été créé, et le rôle de l’ac­cordéoniste a été considérablement dé­veloppé…

…Si l’on veut absolument rapprocher ce film d’un de mes précédents, c’est aux « Visiteurs du soir » qu’il s’apparente. Dans les deux films, en effet, le point de départ appartient à la réalité, mais on est vite emmené dans le fantastique…

…Pour la première fois, je n’ai pas fait le montage de mon film à mesure. Le tra­vail de réalisation de chaque journée, le travail de préparation de chaque soirée, ne l’ont pas permis. Je vais, en consé­quence, me trouver, dès demain en présence d’une oeuvre évidemment toujours présente à ma mémoire, mais qui va pourtant, dans une certaine mesure, me paraître neuve et quelque peu extérieure à moi-même…

…La construction théâtrale de l’oeuvre de Neveux a été respectée ; c’est ainsi qu’on retrouvera, dans l’ordre, les scènes du village qui sont le premier acte ; le château du deuxième acte ; la forêt du troisième acte et, enfin, le château du quatrième acte…

 

…Mes personnages doivent se sentir, à plusieurs reprises, écrasés par la gran­deur des décors, ce qui m’a conduit à demander à Trauner des décors impor­tants. L’arrivée de Suzanne Cloutier (Ju­liette) dans le château de celui qu’on appelle « Le Personnage » est ainsi sou­lignée par la petitesse de sa silhouette, perdue dans l’immensité des salles…

…La forêt (le troisième acte de la pièce) a une importance considérable. Il s’y dé­roule plus d’un quart du film. C’est pour­quoi il était indispensable de construire un décor valable. On fait au cinéma du trompe-l’oeil, des toiles de fond. Ici, la tricherie n’était pas possible et le décor a permis de garder au film son ton parti­culier. Outre qu’il aurait été pratiquement impossible de trouver un endroit en forêt qui permette d’y faire jouer valablement plus de trois cents figurants, la durée même des prises de vues dans un tel décor naturel était génératrice de trop gros ris­ques. On sait, en outre, l’importance des éclairages et l’éclairage d’un sous-bois naturel varie constamment…

…Pour les scènes délicates (et en raison de son climat particulier, « Juliette ou la Clef des songes » abonde en scènes dé­licates), les prises de vues en extérieurs constituent un handicap certain. On ob­tient en studio une concentration des acteurs beaucoup plus effective…

 

…Ne me demandez pas ce que je pense de mes acteurs ; pour moi, il n’y a plus d’acteurs, puisque je n’enregistre la scène que lorsque le personnage s’est placé exactement en surimpression sur l’inter­prète et je ne suis satisfait que lorsque Suzanne Cloutier est devenue pour moi Juliette, ou lorsque Gérard Philipe s’est effacé devant Michel. C’est moi, en effet, qui suis le premier spectateur de mon film…

…Si cela peut vous amuser, le plan que j’ai tourné en dernier est réellement le dernier plan du film. Mais cette scène finale est pour moi le point de départ d’un nouveau travail : le montage. Je repars à la conquête de mon film.


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5 – L’ECRAN FRANÇAIS n°268 daté du 28 août 1950

Marcel CARNE nous parle de son nouveau film « Juliette ou la clé des songes » qu’interprètent Gérard PHILIPE et Suzanne CLOUTIER.

 

Un jeune homme (Gérard Philipe) s’endort dans la cellule d’une prison et, tout à coup, les lourdes portes roulent sur leurs gonds. Au dehors, c’est la campagne. Le ciel est bleu. Les oiseaux chantent. Le jeune homme gravit les flancs de la colline et il découvre, à son sommet, un village tout blanc. Les habitants de ce village ont perdu la mémoire. Seul un joueur d’accordéon (Yves Robert) se souvient du passé à mesure qu’il joue de son instrument. C’est dans cet étrange village que le jeune homme retrouve Juliette, que petit employé de bureau, il avait rencontrée naguère à un bal de 14 juillet et pour laquelle il a volé 10.000 francs à son patron. Juliette c’est en quelque sorte le symbole de l’éternel féminin, léger, charmant et inconstant et c’est Suzanne Cloutier qui, parmi cent candidates, a été choisie pour tenir ce rôle. A la suite de Juliette, le jeune homme pénètre dans un château où vit un personnage énigmatique (Caussimon), sorte de Barbe-Bleue…

 

Mais c’est justement dans le château de ce Barbe-Bleue, édifié sur le plateau de la rue Francœur, que Marcel Carné tourne aujourd’hui « Juliette eu la clef des songes », d’après la pièce de Georges Neveux, dialogues de Jacques Viot.

En robe de bal, de tulle vaporeux, ravissante, très princesse de conte de fée ou héroïne de Gérard de Nerval, Suzanne Cloutier inter­roge un miroir au large cadre baroque de bois doré. Caussimon est debout derrière elle, superbe et un peu inquiétant avec sa barbe, sa longue simarre et ses bijoux barbares. On répète une fois, deux fois.

 

Soudain Marcel Carné quitte la caméra. Le miroir est un peu bas. Il faut le placer quelques centimètres plus haut. Et Marcel Carné, dont Jean Cocteau disait que s’il avait besoin pour ses prises de vues d’un immense terrain vague, il n »hésiterait pas à faire raser Paris, Marcel Carné recommande aux machinistes :

Faites bien attention. Il pa­rait que ce miroir vaut 400.000 francs.

 

Dans la pièce contiguë, sorte de rotonde aux murs lourds de pierre grise, s’ouvrent les armoires où Caussimon-Barbe-Bleue enferme non les cadavres de ses femmes mais leurs dépouilles mondaines. C’est-à-dire une robe, quelques plumes. un bijou.

 

Juliette est un projet ancien, me confie Marcel Carné qui m’a rejoint. En 1941 déjà, j’avais vou­lu porter la pièce de Neveux à l’écran. Cocteau s’était chargé de l’adaptation et Christian Bérard des décors. Mais c’est finalement « Les Visiteurs du soir » que je préfé­rai réaliser alors.

Et c’est une adaptation nou­velle que vous tournez à présent ?

Oui, je pense que l’esthétique de ce genre de film a évolué de­puis 1941. Nous nous sommes appliqués avec Jacques Viot à ne pas tomber dans la fantasma­gorie. Nous avons essayé de fai­re de l’irréel avec du réel. Le rêve du jeune homme occupe la plus grande partie du film, mais tous les personnages dont le spec­tateur fera connaissance au cours de ce rêve, il les retrouvera dans la réalité. Quant au dénouement. nous avons dû modifier un peu notre premier travail, afin qu’il satisfasse le plus large public. Ce sera un dénouement heureux.

 

Et Marcel Carné me parle de la crise qui menace de mort le ciné­ma français :

J’ai eu la chance, me dit-il, de trouver en Sacha Gordine un producteur audacieux et compré­hensif, le Crédit National nous ayant refusé son aide sous pré­texte que le sujet du scénario était trop original ! Bientôt il sera impossible de réaliser de tels films. On ira au plus vite fait, au meilleur marché. Il faudrait pour­tant que la notion de qualité soit enfin admise par notre gouvernement. Que les films de qualité bé­néficient, par exemple, de détaxation, voire de primes en espèces. Il faudrait… Il faudrait surtout que nous ayons un gouvernement intelligent et honnête, qui se rende compte de l’importance au point de vue national de l’industrie ciné­matographique et la soutienne au lieu de faire tout pour qu’elle crève.

P. B.


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