L’article de L’Écran français paru le 6 février 1946


« Histoire d’un film », par Pierre Laroche

Article paru dans L’Écran français n°32 daté du 6 février 1946

25 juin 1945. M. Jean Gabin signe un contrat avec la maison Pathé pour un film à réaliser par Marcel Carné, scénario de Jacques Prévert.

Ce scénario n’existe pas, mais M. Jean Gabin fait confiance à Carné et Prévert, auxquels il doit ses triomphes du Quai des Brumes et du Jour se lève. Car, en somme, M. Jean Gabin c’est Pépé-­le-Moko, le déserteur du Quai et l’homme traqué du Jour se lève.
— Nous sommes bien d’accord ?… Tout le monde est d’accord. Jean Gabin aussi et, dans le contrat, il est prévu, en raison de l’incertitude du sujet, que ce projet de film pourra être reculé d’un commun accord. Il fait confiance à ses amis.

Bravo, mon p’tit pote… Le môme Carné c’est un champion… Jacques aussi… tous des champions… et puis c’est pas une raison parce que je n’ai pris que des « bides » en Amérique… hein ?… Ici, je suis chez moi… avec des copains… on va leur montrer ce qu’on sait faire… À la tienne, mon vieux !

* *

Quelques jours plus tard. La fine équipe est au bar du Claridge. Marlene accompagne Gabin qui a une idée :
— Dites donc, les gars… si on mettait « la grande » dans le coup. Oh ! faudrait pas lui filer un grand truc… vous comprenez… à cause de son accent chleuh… un rôle sur mesure, quoi… comme tu sais les faire, mon petit Jacques…
Pourquoi pas ? dit Jacques Prévert.
Hé ! hé !… murmure Carné en dégustant l’ongle de son pouce droit.
Quelle affiche ! soupire M. Raymond Borderie (de chez Pathé) en vidant son verre.
Et l’écho du Claridge répond : — Nous allons faire un film for-mi-da-ble !


Le sujet est choisi. Gabin et Marlene ont vu le ballet de Prévert et Kosma : Le Rendez-Vous. Il suffit d’en faire un scénario. Les deux vedettes sont emballées.
— C‘est un champion. D’accord. « La grande » part en Amérique pour se libérer de ses contrats. C’est du cousu main. Tous des champions.
Et, fin juillet, devant Gabin de plus en plus emballé, une ligne générale du futur scénario est dictée et dactylographiée.

Août 1945. Marlene est revenue libre de tout engagement. C’est merveilleux.

Septembre 1945. M. Raymond Borderie saute sur l’occasion et fait signer à Marlene un contrat de misère (30 000 dollars américains, 5 000 francs par jour de défraiement, 120 000 francs pour son voyage à Hollywood et un petit pourcentage de 5 % sur les recettes nettes producteurs). En outre, Marlene Dietrich exige un droit de regard sur le scénario. C’est la moindre des choses. On signe dans l’allégresse. À la tienne, Marlienne !…

Paul Meurisse était engagé.
— Pas question, assure Gabin fin connaisseur… Vous voyez ce mec-là dans le rôle du mari de Marlene ? Vous me faites bien marrer… il n’est pas assez représentatif…
Et Paul Meurisse est résilié.
Ce fut la première victime d’un combat sans espoir…

* *

Jacques Prévert écrit à Saint-Paul-de-Vence.
Gabin s’énerve. Carné l’emmène à Saint-Paul où, pour la première fois depuis que ces trois hommes travaillent ensemble, l’acteur fait le difficile, l’incompris, le délicat, le scénariste… il a des idées…
Et pour la première fois aussi, à ma connaissance, Jacques Prévert tient compte de l’avis d’une vedette. ll tranche, rogne, ajoute, rectifie à la demande scène après scène, studieusement. Toutefois il a précisé à son tortionnaire :
— Pour toi… bon… d’accord… Tu sais comme on travaille… Mais il ne faudra pas que cela recommence avec Marlene ?…
— Pas question. Je suis mandaté par « la grande ». Je parle en son nom.
Après douze jours difficiles, Gabin se déclare enchanté et remonte à Paris où il clame à qui veut l’entendre :
— Ces gens-là… tous des champions !…

* *

1er novembre. Le financement des Portes de la nuit s’avère difficile. En principe, le début du tournage est fixé au 10-12 décembre. Dans le Tout-Paris du cinéma, le bruit court que le film ne se fera pas.
Jean Gabin, sans tenir compte de la clause de son contrat Pathé envisageant un recul possible du film, signe avec la société Alcina pour Martin Roumagnac, un sujet lui appartenant et que Carné et Prévert ont toujours refusé. Martin Roumagnac doit commencer entre le 25 et le 30 avril 1946.
La maison Pathé envisage de reporter son film en octobre. Gabin conseille d’interroger Marlene et cette dernière s’effondre en murmurant :
— En octobre, c’est impossible… Mais alors… c’est donc fini ?… On ne peut plus trouver d’argent sur mon nom ?…
Et M. Raymond Borderie, ému devant le drame de l’actrice dont la vogue est passée, essuie une larme furtive et lui promet d’essayer de trouver de nouveaux commanditaires.
Mais un miracle se produit. Alexandre Korda rentre d’Amérique. Il fait confiance à Carné et Prévert. On va commencer, comme prévu, le 12 décembre.


Seulement le fameux Collier de la reine, que l’on tourne pendant ce temps, a pris un retard considérable et les studios ne seront libres qu’au début de janvier. Le temps de construire les premiers décors et Les Portes de la nuit ne pourront s’ouvrir avant le 21 janvier.
D’ailleurs, Gabin et Marlene ont lu le scénario et demandent d’énormes changements.
— Je n’ai pas de rôle, moi, là-dedans… tout est pour Reggiani… Et puis c’est une histoire de masturbés intellectuels… un truc pour le café de Flore… Ce pays est foutu… Moi, qui suis un Français libre… moi qui ai tant souffert à Hollywood à tourner des films… je me souviens d’une machine sur la Résistance… J’ai jamais eu aussi chaud de ma vie… c’est pour dire que j’ai le droit de l’ouvrir…
Quant à Marlene, elle raconte une petite histoire, un scénario venu en droite ligne de l’Europe centrale, pays d’élection des nègres du cinéma français… un infâme gribouillis comme nous en connaissons tous.
Voilà ce qu’elle veut tourner.
— Ça, c’est du boulot, clame Gabin. Jacques est fini. D’abord, son Homme du Destin, c’est le diable des Visiteurs du soir
— Mais, sursaute Carné, tu n’as pas vu Les Visiteurs !…
— Non, convient l’acteur gêné, mais on me l’a dit.
En petit nègre, sans doute ?…

* *

Jacques Prévert, héroïque, modifie encore son scénario.
On envoie les nouvelles scènes à Marlene qui les déclare nettement plus mauvaises que les précédentes.

* *

15 janvier 1946. Marcel Carné se fâche et met en demeure l’actrice d’exécuter son contrat. L’ex-Ange bleu refuse, arguant de son droit de regard, et réclame le paiement des deux ou trois millions qui lui seraient dus si elle avait tourné. Elle écrit sans sourire « que ce film constituerait une mauvaise propagande à l’étranger ».
La lecture de pareilles billevesées est quand même une source de franche rigolade pour des êtres normalement constitués.


Maintenant, Gabin parle dates. Martin Roumagnac doit commencer le 25 avril.
— Alors, moi, j’ suis pas une machine. Il me faut trois semaines de repos entre les deux films.

La question est portée devant M. Fourré­-Cormeray, directeur général du Cinéma français, qui obtient finalement de l’acteur la promesse de se contenter de douze jours de farniente.
Mais Gabin marque la plus entière mauvaise volonté, il ne vient pas aux essais et, le 19 janvier, déclare qu’il exige sa liberté pour le 18 avril. Au surplus, il sait que Carné compte engager une jeune fille pour remplacer Marlene, défaillante…
— Qu’est-ce que ça veut dire ?… On veut me faire tourner avec un rat-mulot ?… une môme… À mon âge… Y me faut une femme de trente à trente-cinq ans.
Cette fois c’est la goutte de fiel qui fait déborder la coupe. Marcel Carné renonce. La maison Pathé aussi.
Les syndicats se fâchent et menacent de prendre une sanction contre Gabin, dont techniciens et artistes attendent le bon plaisir depuis des semaines.
— De quoi ?… Moi, un Français libre ?… Alors, c’est de la dictature ?… On va voir… tous des dictateurs…

Mercredi 23 janvier. Réunion syndicale présidée par M. Fourré-Cormeray qui ne laisse pas la question se poser sur son véritable terrain : le scénario. Il s’en tient aux dates… M. Fourré-Cormeray ignore le scénario. Peut-être ne lui plaît-il pas ? M. Fourré-Cormeray est emmerpéiste comme chacun sait et puis ce jeune fonctionnaire provincial a vu trois fois M. Jean Gabin en chair et en os ces derniers jours. Il confond les bureaux de la Direction générale avec les salons d’une préfecture angevine où l’on ferait des ronds de jambes devant les vedettes du cinéma si elles daignaient s’y montrer pour séduire les coquebins de village.
— C’est un champion !
Finalement, après une intervention téléphonique de Malraux, insistant pour qu’un accord soit réalisé, M. Fourré-Cormeray s’isole vingt minutes avec Jean Gabin qui, décidément, est pour lui tout le cinéma français et obtient la date du 5 mai.
Le 5 mai, Marcel Carné doit libérer sa vedette.
Gabin, lui, n’a rien perdu dans la combinaison. Alors que toute l’équipe technique avait accepté, pour la période de retard (entre le 10 décembre et le 21 janvier) de ne toucher que 50 % de ses contrats, M. Jean Gabin, lui, avait exigé 150 000 francs par semaine, soit plus de 100 %. Au prorata de son contrat initial, il n’aurait dû encaisser que 133 000 francs.
C’est beau l’amour de l’art !…
Tout le monde est enfin d’accord, mais encore faut-il que Martin Roumagnac soit légèrement décalé.


Le lendemain, les studios de Saint-Maurice font savoir qu’il n’est pas possible de retarder d’un jour ce fameux Martin Roumagnac.
Dame !… Les sociétés Alcina et Gaumont tiennent à réaliser le film de rentrée de Gabin.
Une fois de plus tout est dans l’eau !…
Mais Marcel Carné et Jacques Prévert avec une obstination admirable convainquent leurs producteurs des qualités du jeune Yves Montand, le font engager à la place de Gabin et commencent leur film.

* *

Mais je m’aperçois que ce « papier », intitulé « Histoire d’un film », se termine avant le premier jour de tournage.
Et c’est très bien ainsi.
C’est le plus difficile que je vous ai conté. Maintenant, il ne reste plus à Marcel Carné qu’à réaliser le film écrit par Jacques Prévert.
Tout devient simple…
Et le travail heureux n’a pas d’histoire.

P. L.


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