l’article de Maurice Bessy sur Marcel Carné (in Cinémonde)


Jenny de Marcel Carné par Maurice Bessy, article paru dans Cinémonde en 1936

Cet article m’a été aimablement fourni par Guillaume Christophe-Huart et Albert Crance (cousin de Marcel Carné).

Presque inconnu mais déjà metteur en scène de Jenny,

Marcel Carné « le plus jeune metteur en scène de

France »

Il a l’accent parisien, un accent pointu et souriant. Il est coquet, raffiné dans son élégance ; à l’époque où les fonds étaient « en baisse », il se rattrapait sur les coloris ; alors, Carné étalait des foulards d’un jaune éblouissant, des gabardines aux couleurs tendres.
Il a commencé comme tout le monde, dans un bureau. Du contentieux, je crois, ou des assurances. Mais il se trompait dans ses additions ; son esprit était ailleurs. Dans un studio imaginaire, où il se voyait très bien, visière au front, verre fumé en bandoulière, en train de diriger un film.


Un beau matin, il alla voir Feyder — Monsieur Feyder, puisqu’il n’a jamais essayé de l’appeler autrement. C’est ainsi qu’il débuta dans Les Nouveaux Messieurs. Comme assistant de l’assistant d’un autre assistant opérateur. Car il avait suivi — en cours du soir — des leçons de prises de vues. Voici Carné « cinéaste ».
Il convainc un de ses amis, atteint d’un mal d’amour passager, de noyer son chagrin dans la pellicule : un « kinamo » fut acheté : deux, trois billets de mille réunis. Trois mois durant, les Ursulines présentèrent avec succès le premier film de Carné : Nogent, eldorado du dimanche.


Voulu documentaire, ce film était un poème ; le poème d’un poète qui s’ignore et qui se contre-fi… d’ailleurs de la poésie. Dans Le Soir fut publié en exergue un mot de Goethe : « poésie, c’est délivrance ». Le lendemain, Carné achetait les œuvres complètes de Walt Whitman. Par la grâce d’un concours, il était, entre temps, devenu « journaliste de cinéma ».
Tout cela n’est pas si loin. Nous sommes des « copains » de toujours. Cela ne me gène pourtant pas, dès qu’il s’agit de parler de lui. Car, s’il fut et demeure l’un de mes meilleurs camarades, nous eûmes ensemble les querelles les plus violentes : nous avons fait le coup de poing ; rien ne dit que nous ne recommencerons pas un jour ! C’est un type curieux, un rêveur. Il a l’esprit généreux, avancé ; un goût accusé du confort. Il y a quelques années, il avait jeté son dévolu sur un appartement charmant, spacieux, mais évidemment trop cher : plutôt que de l’abandonner, il préféra le partager avec un camarade. C’est ainsi que j’ai suivi, des mois durant, ses efforts, ses espoirs, ses déceptions.


Sans doute avait-il été second assistant de Clair dans Sous les toits de Paris, mais il était, avant tout, le « poulain » de Jacques Feyder, de ce Feyder exilé à Hollywood, et que Carné attendit avec une patience, un dévouement magnifiques.
Car il fallait vivre.
Il écrivait alors dans différentes revues cinématographiques et connaissait en même temps les stupides angoisses de tous les jeunes qui espèrent et que des crétins découragent. Combien « d’affaires » en perspective et qui soudain s’effondraient parce qu’un assistant amateur était chaleureusement recommandé par un commanditaire. Combien de rendez-vous inutiles, d’attentes dans les antichambres.


Je m’attendais souvent à voir revenir un homme aigri, écœuré, irrité ; il n’était que fatigué, et amer. Alors, il lisait : des monceaux de livres. Et toujours Walt Whitman.
Lorsque, nos discussions politiques ou cinématographiques ayant dégénéré en querelles, nous nous séparions avec courroux, des correspondances s’échangeaient. Nous cochions certains passages de Whitman ; nos deux exemplaires voyageurs furent mis à toutes les sauces, appelés à l’aide des causes les plus extravagantes. Puis le retour de Feyder, son projet de tourner « 1940 », les mesquineries dont il fut victime.
Nouveau départ.
Abattu, Carné ne perdit pourtant pas courage : le journalisme l’aida ; il écrivit dans Cinémonde ; il fut rédacteur en chef de Cinémagazine.
Dans une lettre qu’il m’écrivait en vacances, il citait encore Whitman :
« Désormais, je ne fais plus appel à la chance ; c’est moi la chance. »


Et c’est le retour de Feyder ; Marcel Carné fut son collaborateur le plus précieux, le plus cher aussi, dans Le Grand Jeu, Pension Mimosas, La Kermesse héroïque. Il était juste qu’après ce palmarès, une vraie chance fût offerte à Carné.
Un producteur courageux — vous voyez bien que la race existe — a « marché ».
Carné vient de terminer Jenny, dont Pierre Rocher a fourni le thème. De grands acteurs se sont laissé diriger avec bonne grâce par le jeune homme qui, hier encore, allait les interviewer. Pour son coup d’essai, Carné a eu en bloc : Françoise Rosay, Albert Préjean, Charles Vanel, Lisette Lanvin, Sylvia Bataille
– Tu es content ?
C’est un timide ; il répond avec ses yeux : et ses yeux s’éclairent.
Des projets ?
C’est un superstitieux impénitent ; il sort précipitamment un morceau de bois rond, le caresse, et… ne répond rien.
C’est ta première « vraie » chance…
Il sourit :
Tous les copains viennent me demander quelles innovations sensationnelles comportera Jenny. C’est curieux. J’ai préféré faire simplement un film simple…
Car, technicien habile, opérateur adroit, metteur en scène subtil, Carné ne veut compter, avant tout, que sur sa sensibilité. Ce petit homme trapu, qui, autrefois, fut même rondouillard, est infiniment sensitif, tendre : émotif au point d’étre chatouilleux. Un rêveur ; un solitaire aussi.
J’espère avoir quelques jours de vacances… J’irai rejoindre mon « vieux », en Normandie, un petit village sur la Seine ; on pêche…


Il ne se rend pas du tout compte qu’il est un des rares jeunes sur lesquels le cinéma français peut désormais compter.
Après la trahison de tant d’« espoirs », qui se sont empressés de changer leur fusil d’épaule pour mieux ressembler aux héros de leurs plats vaudevilles, combien sont-ils, à qui nous faisons encore crédit ?
N’est-ce pas, Chenal ; n’est-ce pas, Carné ?

Maurice Bessy.

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