1951 – les articles sur la sortie du film Juliette ou la clef des songes (Cinémonde)

 

 

1 – CINEMONDE n°870 daté du 07 avril 1951 : Festival de Cannes 1951 : La France présente « Juliette ou la clef des songes » par Pierre LEPROHON

2 – CINEMONDE n°877 daté du 26 mai 1951 : « Juliette ou la clef des songes » Le plus beau rêve par Gérard Philipe, Suzanne Cloutier et Marcel Carné

3 – CINEMONDE n°878 daté du 02 juin 1951 : Critique de « Juliette ou La Clef des Songes » (non crédité)

4 – L’ECRAN FRANÇAIS n°302 daté du 18 avril 1951 : Présentation de « Juliette ou la Clef des Songes » à l’occasion du festival de Cannes 1951

5 – L’ECRAN FRANÇAIS n°303 daté du 25 avril 1951 : Critique du film présenté au festival de Cannes (non crédité)

6 – L’ECRAN FRANÇAIS n°307 daté du 23 mai 1951 : Critique du film par Roger Boussinot

 

1 – CINEMONDE n°870 daté du 07 avril 1951

Festival de Cannes 1951 : La France présente « Juliette ou la clef des songes » par Pierre LEPROHON

 

« Il n’y a d’autre réalité que celle de nos rêves. »

Quand s’effacent sur l’écran les dernières et radieuses images du film de Carné, il ne semble pas qu’une chose finisse… Il semble qu’elle commence. C’est le pro­pre des grandes oeuvres que leur accomplissement n’en limite pas la durée. Cette « Clef des Songes » ouvre pour nous des prolongements, des perspectives, des rayonnements que nous ne sommes pas près d’épuiser. On est séduit tout au long du film par son charme et par sa poésie, mais c’est dans l’enchantement qu’il laisse que l’on découvre sa richesse, sa complexité, le foisonnement des idées, tour à tour jolies, puissantes et cruelles, comme autant de sources, mêlant leurs eaux dans la majesté du fleuve qui les emporte…

 

Il est sans doute impossible qu’une oeuvre de ce genre naisse ailleurs qu’en France. Elle correspond à une conception propre à nos cinéastes. Elle suit une ligne d’arabesques sur laquelle – si différents qu’ils fus­sent ! – se sont rencontrés René Clair, Grémillon, Cocteau, Autant-Lara, bien d’autres sans doute. Elle affirme un style français, et c’est pourquoi il est heureux que ce film puisse – avec quelques autres – représenter à Cannes, devant la critique internationale, les caractères essentiels d’une école à laquelle se rattachent les meilleures oeuvres dont le cinéma français nous ait comblés depuis vingt ans.

 

On sait que Marcel Carné pensait depuis longtemps à porter à l’écran la pièce de Georges Neveux représentée à « l’Avenue », en 1930 : « Juliette ou la Clef des Songes ». Il en avait fait part à de nom­breux producteurs français et étrangers, sans parvenir à les convain­cre. Quand il put enfin aboutir, l’évolution du cinéma, et celle du public, motivait une nouvelle adaptation, qu’avec Jacques Viot il mit au point l’an dernier. Georges Neveux a dit ici même les nécessités de modifications assez importantes pour ne laisser subsister du thème initial que l’idée de base, et exiger de l’auteur la rédaction d’un nouveau dialogue. « Juliette ou la Clef des Songes » ne prend-il pas ainsi toute la saveur d’une oeuvre originale ?

 

L’histoire ? Pourrait-on la conter sans la flétrir ? Espère-t-on faire part d’un rêve sans le dépouiller de ce qu’il laisse en nous d’émer­veillement ? Le film de Marcel Carné n’est cependant pas seulement l’histoire d’un rêve ; c’est aussi celle d’un pauvre garçon amoureux qui, pour emmener sa petite amie au bord de la mer, a puisé dans le tiroir-caisse de son patron et paie en prison son inconséquence… Il la paiera beaucoup plus cher, en définitive, en perdant son amour.

 

Cette mince anecdote n’a que la valeur d’un symbole, et celle d’un prétexte. C’est un rêve — ce rêve éveillé d’amoureux avide d’un jour de bonheur — qui jette Michel, dans une réalité amère, dans un sort si cruel ! C’est par un rêve – celui qui éclaire la nuit de son cachot – qu’il se libérera de l’odieuse réalité. On voit le double chemin que suit l’intrigue, et au long duquel les mêmes personnages se rencontrent, sous des apparences différentes. Nulle équivoque pourtant. Le récit s’ordonne avec une clarté parfaite, et c’est une autre qualité purement française, que cette limpidité du récit, cet équilibre des thèmes mis en présence…

 

On verra comment les inquiétudes éprouvées par le héros créent, dans le songe, un univers étrange et féerique. On s’étonnera de voir naître, à partir d’idées simples : la crainte d’être oublié, l’autorité du directeur, le rendez-vous manqué, des symboles d’une grande richesse : le village sans mémoire, la puissance du « Personnage », la recherche dans la forêt… Or, parmi tant d’éléments qui concourent a la beauté formelle du film, l’art suprême de Carné est d’être parvenu à dominer sans cesse la cruauté du motif réaliste par l’ampleur triom­phale du rêve. Cette lutte et cette opposition s’inscrivent plastiquement en des images admirables, tant par leur forme que par leur sens… Et la puissance du songe est assez éloquente pour faire de cette oeuvre amère une oeuvre libératrice, une délivrance…

 

Il sera temps de souligner, quand le film sortira à Paris, la perfec­tion des éléments que Marcel Carné a su ordonner autour de son film, l’apport des interprètes et de cette équipe extraordinaire qui groupait avec Carné, Viot et Neveux, l’opérateur Alekan, le décorateur Trauner, le musicien Kosma, dont la partition fait merveille. Nous avons voulu seulement évoquer ce qu’une oeuvre de cette classe apporte dans le domaine des idées et dans celui de l’expression poétique…

Pierre LEPROHON

LE BAISER DE MICHEL ET JULIETTE AU MOMENT OÚ ILS SE RETROUVENT ENFIN DANS LA FORET…

Cette image de l’amour symbolise le thème profond de « Juliette ou la Clef des Songes », comme il pourrait symboliser celui de pres­que toutes les oeuvres de son auteur.

A travers l’amertume des destins sans bonheur – Quai des Brumes, Hôtel du Nord, Les Portes de la Nuit – à travers les maléfices du destin ou de Satan – Les Enfants du Paradis, Les Visiteurs du Soir – Marcel Carné exprime la force invincible de l’amour, son triomphe sur le plan de l’Éternel… Par là, le « climat poétique » dont est baigné chacun de ses films rejoint le charme des légendes immortelles qui ont porté jusqu’à nous les noms de Tristan et d’Yseult, de Juliette et de Roméo…

Comme les amants des Visiteurs du Soir, dont les coeurs intacts continuaient de battre sous la pierre, Michel, le héros de Juliette, saura découvrir le secret qui lui permettra de rejoindre celle dont, immobile, il écoute la voix décroître dans la ruelle sordide… Par-delà la mort, dans l’éternité de son amour, Michel rentre dans son rêve, par le chemin des oliviers où brille une lumière qui ne s’éteindra plus,..

 

 

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Dans le numéro 873 de Cinémonde daté du 28 avril 1951, nous trouvons ces deux photographies non crédités prises lors de la présentation officielle du film à Cannes.

 

Marcel Carné aux cotés de Jacques Becker qui présentait lui aussi son film « Edouard et Caroline » à Cannes et Jean Cocteau qui avait écrit les dialogues de la première adaptation de « Juliette ou la Clef des Songes » en 1941 (et qui n’a jamais épargné Carné dans ses critiques).

 

Gérard Philipe, Suzanne Cloutier et Mr Gazier, le ministre de l’information de l’époque.

 

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2 – CINEMONDE n°877 daté du 26 mai 1951

« Juliette ou la clef des songes » Le plus beau rêve par Marcel Carné, Gérard Philipe et Suzanne Cloutier

 

« Juliette ou la clef des songes… >, c’est-à-dire une pièce de Georges Neveux, adaptée pour le cinéma par Jacques Viot et Marcel Carné, avec des dialogues de Georges Neveux, mise en scène par le prestigieux Marcel Carné, photo­graphiée par Henri Alekan, décorée par Alexandre Trauner, orchestrée par Joseph Kosma (qui pour cela a été récom­pensé au festival de Cannes) et interprétée par Gérard Philipe, Suzanne Cloutier, Yves Robert, J.-R. Caussimon, Gabrielle Fontan, René Génin, Roland Lesaffre, Edouard Delmont, Arthur Devère, etc. Nous laissons la parole aux deux principaux acteurs et au réalisateur (Photos Sacha Gordine, distr. Marceau Films.)

 

Je voudrais dire à quel point j’ai trouvé agréable de camper un personnage qui se montrât aussi solide, en dépit de l’atmosphère de poésie et de rêve qui l’entourait.

En prenant la personnalité de Michel, j’ai ressenti une impression assez semblable à celle que l’on éprouve lorsqu’on se baigne dans la Méditerranée. L’eau y est si claire, qu’elle ne parvient jamais à masquer totalement le fond de la mer, Il en va de même pour le caractère de Michel. Son secret ne pourrait être dissimulé ni dérobé par ses songes limpides.

C’est dire par là même qu’il ne saurait être question dans «Juliette » de poésie trouble ou nuageuse. Lorsqu’on parle de rêve, à propos d’un film, je ne sais pourquoi ce seul mot évoque aussitôt l’image d’un bonbon fondant, à la saveur gluante et aux teintes d’une pâleur écoeurante. Non, il s’agit bien ici d’un vrai rêve, logique dans son apparent chaos et qui rejoindrait facilement le plus merveilleux des cauchemars, celui où l’on touche à la notion même de l’angoisse la plus pure.

C’est cette pureté qui me faisait songer tout à l’heure à l’image de la claire Méditerranée. Aussi ne puis-je cacher la joie que j’ai éprouvée à nager les yeux bien ouverts, dans les eaux limpides du rêve de « Juliette ». Ni, non plus, la satisfaction que m’a procuré le fait de tourner avec ce grand homme de cinéma qu’est Mar­cel Carné avec lequel je me suis parfaitement entendu… contrairement à ce qu’ont prétendu certains journalistes.

Gérard PHILIPE

Quelle est la jeune fille au monde qui n’a pas rêvé, lorsqu’elle était adolescente, d’une belle robe blanche, d’un beau prince charmant, et d’un mystérieux château caché dans une forêt ?

Comme toutes les jeunes filles, j’ai rêvé de cette aventure. Que de fois, en m’endormant, je me voyais revêtue d’une diaphane toilette immaculée, et d’un jeune homme dont j’étais amoureuse, qui m’em­menait avec lui dans une maison si belle… Mon rêve s’est réalisé. Je n’ai pas été étonnée.

Quand je suis arrivée au studio, la forêt était là, vivante devant mes yeux ; elle me rappelait celle du Canada où je suis née. Ce cadre, je le connaissais ! Mais ce qui est devenu extraordinaire, c’est de m’être trouvée à côté de Marcel Carné et de Gérard Philipe. Je suis devenue Juliette, la jeune fille immatérielle. Toutes les jeunes filles me comprendront puisqu’elles ont fait ce rêve merveilleux !

Lorsque j’ai vu le film, j’ai oublié que Juliette, c’était moi. J’ai été bouleversée ! J’ai pensé que cette jeune fille avait bien de la chance.

Marcel Carné a été avec moi d’une extrême gentillesse, malgré tout ce qu’on m’avait dit sur lui. Il n’a pas été pour moi le grand méchant loup. Au contraire, c’est lui qui a guidé mes pas, avec patience et sollicitude. Gérard Philipe m’a aidée, lui aussi ; je l’admire comme acteur, j’ai beaucoup d’amitié pour le compagnon qu’il n’a pas cessé d’être pour moi au cours du film.

Suzanne CLOUTIER

Quelques amis ayant vu « Juliette » ont cru y reconnaître une certaine influence de Kafka. J’avoue que rien ne pouvait m’être plus agréable. D’abord parce que j’ai la plus vive admiration pour l’auteur du « Procès »; ensuite parce que j’ai vainement essayé, il y a deux ans, de porter « Le Château » à l’écran. Si donc certaines scènes de « Juliette » font songer à ce dernier, cela prouve, peut-être, que l’idée n’était pas aussi insensée qu’on voulut bien le dire à l’époque…

C’est ainsi qu’afin de tenter de retenir un vaste public qui pourrait être réfractaire à la hardiesse des thèmes, nous nous sommes effor­cés : d’une part, d’apporter un soin tout parti­culier à la beauté plastique des images, de leur conférer, en quelque sorte un charme poétique, captivant ; d’autre port, de communiquer à l’ensemble du film une émotion et une chaleur humaine à laquelle tout spectateur est sensible. Cela naturellement sans banaliser le thème ou même en diminuer sa portée.

Marcel CARNE

 

 

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3 – CINEMONDE n°878 daté du 02 juin 1951

Critique de « Juliette ou La Clef des Songes » (non crédité)

 

Marcel Carné, vous rappelez-vous les critiques qui ont salué, il y 14 quatorze ans, la sortie de « Drôle de Drame » ?

« Salué », c’est une façon de parler, car ce fut un bel emboîtage.

Faux comique, faux gags, fausse intelligence, fausse poésie, tout y était. On parlait même déjà de votre insupportable prétention.

Mais quatorze ans plus tard, « Drôle de Drame » est devenu un chef-d’oeuvre classique du cinéma français. Les queues s’allongent, aujourd’hui, devant la grande salle qui a accueilli la énième reprise et ces mêmes criti­ques qui s’échauffaient les cordes vocales à vous condam­ner disent aujourd’hui : « Drôle de Drame » ? Un chef-d’oeuvre ! Mais « Juliette », quelle déception ! »

Car c’est aujourd’hui l’histoire de « Drôle de Drame » qui recommence avec « Juliette ou la Clef des Songes ».

Fausse poésie, faux drame, fausse intelligence, faux symboles, tout y est. Et on parle toujours de votre insupportable prétention.

Rendez-vous dans quatorze ans !

« Juliette » sera le chef-d’oeuvre opposé par les mêmes critiques (encore plus vieillis) à votre nouveau film d’alors, condamné comme un plat navet.

« Juliette ou la Clef des Songes », c’est une pièce de Georges Neveux qui fut représentée au théâtre de l’Ave­nue, en 1930, avec Falconetti comme vedette. Cette pièce n’eut aucun succès. Elle était trop hermétique et, devançant les critiques cinématographiques d’aujourd’hui, certains de leurs ancêtres de la presse théâtrale refusèrent d’en faire la critique. On vit même plusieurs fois les acteurs s’adresser à tour de rôle au public pour demander que la représentation continue dans le calme.

Aujourd’hui, cette pièce est du meilleur répertoire dra­matique et son auteur définitivement consacré.

Admirable histoire, en effet, que celle de cet adoles­cent jeté en prison pour une peccadille et qui s’évade de ce monde méchant par le rêve, ce rêve qui le transporte au pays symbolique où les hommes n’ont plus de mémoire. De ce rêve, il reviendra si émerveillé que son premier souci sera d’y retourner pour toujours.

Un tel sujet et surtout un tel cadre, demandaient na­turellement à être traité avec des moyens peu ordinaires.

Et quels moyens étaient-ils moins ordinaires que cette prestigieuse rencontre de quatre des plus grands artistes de notre cinéma : Marcel Carné, Henri Alekan, Alexandre Trauner, Joseph Kosma.

Marcel Carné, qu’il serait stupide de présenter à nos lecteurs, parce que s’ils ne le connaissaient pas bien, ils ne seraient pas nos lecteurs, tenait le sujet de « Juliette » au chaud dans son coeur depuis plusieurs années. Mais, il eut l’intelligence de ne pas le garder à l’état pur et l’histoire de « Juliette » s’est modifiée à mesure que les circonstances et notre état d’esprit rendaient cette évo­lution nécessaire. On sait le soin avec lequel Marcel Carné s’attaque à chacun de ses sujets et comme il en prépare la réalisation par un découpage technique terriblement précis et qui permet à tous de savoir où ils vont.

C’est à Henri Alekan que Marcel Carné a demandé de diriger la photographie. Henri Alekan est entre autres, le chef opérateur de « La Belle et la Bête », des « Amants de Vérone » et de « La Marie du Port ». Il travailla autrefois avec Carné pour « Quai des Brumes » et « Drôle de Drame ». C’est dire que les deux artistes connaissent respectivement leur façon de travailler, de voir et de sentir, et l’on peut considérer le photographe Alekan comme le très fidèle illustrateur de l’oeuvre de Carné dans ses moindres intentions. Henri Alekan a su donner à tout le film l’atmosphère très particulière qui devait être la sienne et il a réussi ce tour de force de garder une unité totale aussi bien en extérieurs qu’en décors. On n’est pas près d’oublier l’extraordinaire beauté des images de Provence et il a fallu tout le talent d’Alekan pour donner en même temps toute leur valeur à des premiers plans d’acteurs et aux paysages qui se profilent au loin derrière.

Si l’on admire Alekan pour avoir réussi à si bien photographier « Juliette », il faut reconnaître que Trau­ner a fait pour tous ces décors des manières de tour de force. Personne sons doute ne devinera que la place du village, si admirablement reconstituée, est un décor. Fait très exceptionnel, même dans les meilleurs films, la lumière est exactement la même dans les scènes prises en studio que dans celles prises en extérieurs. On gardera en mémoire le magnifique décor du château et en parti­culier, l’image qui nous montre Juliette arrivant dans la cour du château de Barbe-Bleue, toute petite, toute blan­che, dans cet immense décor de pierres, écrasé par la lumière du soleil.

Tout cela, ainsi que le jeu des acteurs, est soutenu par une musique de Joseph Kosma, dont on hésite à dire qu’elle a été primée au Festival de Cannes, car personne ne sait si cela peut être considéré comme un véritable compliment. Joseph Kosma, que certains commencent à critiquer violemment en raison même de sa réussite, a fait exactement la musique qu’il fallait et elle entre pour une part essentielle dons la qualité générale de l’oeuvre.

Passons à l’interprétation.

Yves Robert dans un rôle qui rappelle assez le destin qui se promène dans les pièces d’Anouilh, mais c’est un destin moins cynique, moins triste que celui d’Anouilh et Yves Robert en fait une composition pleine de santé et pleine de gentillesse. C’est un destin auquel on aurait envie de se confier et pourtant, c’est somme tout un destin qui se trompe ; exactement comme celui de la plupart des existences.

Il y a aussi ce personnage qui fut Barbe-Bleue, mais qui ne s’en souvient pas et qui cherche sans espoir le livre ou enfin il pourra lire son histoire. Ce personnage c’est Jean-Roger Caussimon qui l’incarne. Cet excellent comédien est parfois écrasé par son personnage, comme son personnage est écrasé par son histoire. Mais Caus­simon a cette majesté et a aussi ce goût pour l’indé­finissable qu’il fallait dans ce film.

On se rappellera des aspects de lui, on se rappellera Jean- Roger Caussimon poursuivant Juliette, précédé d’une meute de chiens, on se le rappellera devant le miroir et cela donne la mesure de son talent.

Juliette, c’est Suzanne Cloutier, c’est-à-dire la seule de nos jeunes comédiennes qui ait l’aspect immaté­riel qui convient au personnage de « Juliette ». Elle se promène dans le film toute blanche, presque trans­parente, disant son texte de cette voix presque douce qui fait vraiment d’elle un personnage de rêve. Elle n’est peut-être pas parfaite (qui pourrait l’être dans un rôle aussi écrasant). Elle est en tout cas la seule qui pouvait se permettre de risquer l’aventure.

Il y a enfin Gérard Philipe. Un Gérard Philipe pour lequel on était en droit d’avoir quelques inquiétudes parce que ses derniers rôles n’étaient pas très convain­cants. On avait l’impression qu’il donnait peut-être un peu trop de place à son intelligence et pas beaucoup à sa sensibilité. Dans « Juliette ou la Clef des Songes », nous retrouvons avec joie le très grand Gérard Philipe, celui qui, avec Danièle Delorme, permet de dire que la nouvelle génération de comédiens est digne des pré­cédentes.

Une mise en scène du meilleur Carné, d’admirables photographies, une interprétation prestigieuse au ser­vice d’une merveilleuse histoire, que pourrions-nous souhaiter encore ?

« Juliette ou la Clef des Songes » est, en vérité, un film qui s’adresse tout autant à l’intelligence qu’à la sensibilité.

C’est donc un film difficile. Parce qu’il exige, de ses spectateurs, le meilleur d’eux-mêmes et qu’il est tou­jours difficile d’harmoniser les dons de son cœur avec les raisons de son esprit.

Carné était capable de réaliser un film aussi intel­ligent que ceux d’Yves Allégret. Il pouvait aussi réali­ser un film aussi sensible que ceux de Jacqueline Audry.

C’eût été pour lui, pour son ambitieux génie, le chemin de la facilité.

Qui oserait demander à Marcel Carné de choisir la facilité ?

Et qui lui reprocherait tellement quand son ambition nous donne un tel chef-d’oeuvre ?

 

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4 – L’ECRAN FRANÇAIS n°302 daté du 18 avril 1951

Présentation de « Juliette ou la Clef des Songes » à l’occasion du festival de Cannes 1951

 

Avec, « Juliette ou la clef des songes» , Marcel Carné présente un film d’un genre qu’il avait déjà abordé, pendant les années de l’occupation, avec « Les Visiteurs du soir ».

 

Film d’évasion dans le rêve, « Juliette ou la clef des songes » semble traduire une hésitation dans le choix du chemin à poursuivre. Une halte sur la voie de ce réalisme français que Carné a tellement contribué à rechercher…

« Une grande prison anonyme s’installe dans la nuit, dit le scénario… Les gardiens viennent d’effectuer leur dernière ronde… Dans sa cellule, un jeune prisonnier, Michel, est étendu. Sa pensée retourne vers celle qu’il aime et qui l’a probablement oublié… »

 

Le voici, dans son rêve, arrivant au village « sans mémoire » où les habitants ne connaissent plus leur nom, ni les jours de la semaine, ni les traits de ceux qu’ils aiment… Michel est seul à se souvenir. Et, parce qu’il cherche Juliette, il crée des souvenirs à tout le monde. Le conte retrouve bientôt, en même temps que les traces de Juliette, la légende de Barbe-Bleue. Barbe-Bleue dans le rêve… mais que, sitôt éveillé, Michel retrouvera dans la réalité.

 

Et, dans cette réalité, c’est le Carné de « Quai des Brumes » qui s’exprime de nouveau. Un Carné qui pousse son personnage vers une porte sur laquelle est écrit : « Danger de mort. »

Mort et transfiguration… Un cadavre de plus au Festival.

 

Dommage… Car la maîtrise de l’équipe célèbre Marcel Carné-Joseph Kosma-Alex Trauner est l’un des plus sérieux atouts du film français. Les imagés signées Henri Alekan sont celles d’un maitre de la photographie.

Et Gérard Philipe est l’un des meilleurs acteurs français…

 

le verso de ce numéro de l’Ecran Français

 

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5 – L’ECRAN FRANÇAIS n°303 daté du 25 avril 1951

Critique du film présenté au festival de Cannes (non crédité)

 

« Juliette ou la clef des songes ». La plus grande déception du fes­tival.

Nous attendions beaucoup de ce film de Marcel Carné. Ce fut une catastrophe.

Comment peut-on tomber à ce point dans l’esthétisme inutile, dans la faus­se poésie ?

Si ce film était signé par un débutant, on pourrait dire qu’il s’est trompé et fera mieux la prochaine fois. Mais l’homme qui nous offre aujourd’hui Juliette est celui du Jour se lève !

Et c’est avec peine que l’on écrit ces li­gnes, la peine que nous ressen­tons tous devant cette Juliette poussiéreuse et qui ne peut inté­resser personne, encore moins émouvoir.

Que Carné se rattrape ! Vite ! Qu’il traite un sujet hu­main et ne se laisse plus séduire par les jeux d’esthètes fatigues de la vie. Carné a pour lui son extra­ordinaire sens de la caméra. Et nous serons prêts demain à lui faire de nouveau confiance.

Allons, Carné, ressaisissez-vous, pensez à tout ce qu’il y a à exprimer dans le monde en ce moment présent ! Nous vous admirons trop pour accepter de vous perdre.

Et vous aimez trop le cinéma et l’avez prouvé en le servant déjà si magnifiquement ! Alors, regardez au­tour de vous, oubliez toute pré­ciosité et exprimez les joies et les angoisses des hommes de 1951 !

Dans ce même numéro nous trouvons ces deux photographies (non crédités) lors de la présentation mouvementée à Cannes du film.

 

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6 – L’ECRAN FRANÇAIS n°307 daté du 23 mai 1951

Critique du film par Roger Boussinot

 

Marcel Carné a de tellement meilleures clefs à son trousseau !…

Une certaine catégorie de critiques, à Cannes, oubliant que Marcel Carné est tout de même l’un des trois ou quatre plus grands réalisateurs français vivants, s’est con­duite envers lui comme une bande de babouins.

Il ne s’est pas trouvé en seul de ces journalistes pour com­prendre que si Carné fait un film, c’est qu’il y croit, et que, même si Carné s’est trompé, cela mérite ré­flexion et des explications.

Je crois aussi qu’il s’est trompé. Je crois aussi que sa Clef des Songes ne va dans aucune serrure, mais je tiens à m’associer à la protestation de tous ceux qui ont réagi contre la muflerie.

Marcel Carné est l’un des réalisa­teurs qui ont dirigé la grande re­naissance du cinéma français, entre 1930 et 1940, qui lui ont rendu une première fois avant guerre les mar­chés étrangers, qui l’ont orienté avec le plus de talent sur la voie d’un réalisme digne des traditions du réa­lisme français en littérature et en peinture.

Ne voilà, donc point assez de ti­tres qui devraient enseigner le res­pect d’un artiste français ?

Expliquons-nous maintenant avec Juliette.

Marcel Carné a voulu nous don­ner un conte : l’histoire d’un gar­çon qui cherche son aimée au vil­lage de l’oubli. Dans ce village, per­sonne ne se souvient de son propre passé, personne ne sait qui il est, ni ce qu’il a fait. La mémoire n’exis­te pas. Juliette est là, et le jeune garçon accepte d’abord qu’elle ne se souvienne plus de lui, puisque, dès qu’elle le voit, elle l’aime. Mais les sensations et les sentiments s’effa­cent trop vite en elle. Il faut abso­lument que l’amour qu’elle lui porte plonge ses racines dans les souve­nirs. Et c’est au moment où elle recouvre la mémoire que le jeune garçon la perd et se réveille, il rê­vait. Il est en prison, une prison bien réelle, car il a détourné douze mille francs de la caisse de son pa­tron pour pouvoir passer un diman­che à la mer avec Juliette… Le pa­tron est magnanime, le jeune homme sort de prison, mais c’est le patron qui épouse Juliette. Alors le jeune homme franchit une porte sur laquelle, est écrit « Danger de Mort », et derrière cette porte, il re­trouve la route du village de l’oubli.

***

C’était donc dans le pays de la mort que le rêve, copyright by Geor­ges Neveux, avait conduit ce nou­vel Orphée. Mais on a l’impression que leur séjour dans ce village de l’oubli a fait oublier aux auteurs que tout conte est philosophique, et qu’ils ont même perdu en chemin la philosophie de ce conte-ci. Qu’ont-ils voulu exprimer ? Qu’avaient-ils à nous dire de si important qu’ils y emploient tout le talent de la pre­mière équipe de cinéastes français : Carné-Trauner-Kosma-Alekan ?

Gérard Philipe et Yves Robert tentent de nous éclairer au cours d’une scene : « C’est l’oubli qui don­ne le bonheur… Mais il existe des souvenirs merveilleux. Mais, même dans les souvenirs, la souffrance est là, tout de suite. Mais ceux qui n’ont pas de souvenirs souffrent de cette absence… » Voici les auteurs prisonniers de leur rond métaphy­sique. Et je pose la question : cela valait-il que, en 1950, on en fasse un film ? Certes non.

Si l’on soumet l’histoire à l’ana­lyse jusqu’en ses limites, on s’aper­çoit que le bonheur n’existe pas, même pas dans la mort, puisque l’on souffre aussi bien d’avoir des souvenirs que de n’en pas avoir. A dire vrai, ce genre de raisonnement porte un nom depuis des siècles : cela s’appelle un sophisme l’état pur. Cela permet de démontrer n’im­porte quoi, mais pas de faire un film valable. Car un film ne saurait être valable s’il n’apporte quelque chose de précis.

Le mal profond dont souffre no­tre cinéma, c’est précisément le pro­blème du bonheur, qui nous per­met pourtant de le diagnostiquer. Il est bien évident que, de propos dé­libéré, Georges Neveux et Marcel Carné n’ont jamais été effleurés, au cours de leur travail, par cette idée que le bonheur humain, un bonheur durable, est une réalité. Il était en­tendu que le bonheur ne pouvait pas exister, que les hommes ne peu­vent pas être heureux. C’est une opi­nion. Mais il se trouve que cette opinion est parfaitement arbitraire et que, aujourd’hui, la montée de l’espoir est telle dans le coeur de centaines de millions d’hommes que l’arbitraire du pessimisme absolu n’en devient que plus dérisoire.

Qui a raison ? Le pessimisme, qui se nourrit de sophisme et de méta­physique ? Ou bien l’optimisme, éta­yé par les conquêtes du Progrès, par les faits nouveaux qui interviennent dans la marche de l’Humanité ? Et quand bien même (entrons dans le jeu du pessimisme, jusqu’au bout) nierait-on la réalité de ces faits nou­veaux, peut-on nier l’espérance de bonheur qui soulève tous les peuples de la terre ? II faut être soi-même un villageois du pays de l’oubli, car seuls les morts demeurent aveugles et sourds à la marche du monde.

***

Arbitraire pour arbitraire, il se trouve que le coeur et l’Histoire des hommes préfèrent l’arbitraire opti­miste. D’autant qu’il existe de fort bons raisonnements d’origine cartesienne pour démontrer que cet op­timisme n’est pas du tout arbitraire.

***

Ce n’est donc pas à Marcel Carné, seul, que je reprocherai d’avoir eu tort, mais à tous ceux qui lui ont permis de penser qu’une clef ou­vrant le placard aux songes fabriqués pouvait être une bonne clef. C’est à tous les faux poètes, les faux philo­sophes que j’en veux, à ceux qui poussent un artiste comme Carné à des acrobaties absurdes, le découra­geant de tenter autre chose que cela puis se détournant de lui en rica­nent lorsque l’impossible saut pé­rilleux est raté.

Pourtant – et c’est là le miracle du vrai talent – Juliette ou la Clef des Songes n’est pas un film inin­téressant. Carné, Gérard Philipe, Trauner, Kosma, sont là qui tien­nent à bout de bras cette absurde machine métaphysique. A force de talent, cette machine tient debout et tourne image après image, séquence après séquence. Quel gaspil­lage !

L’auteur de Drôle de Drame et du Jour se lève, de Jenny et des Visi­teurs du soir, a dans sa poche tou­tes les clefs de la grande école fran­çaise du cinéma. Et nous attendrons de lui, avec confiance, qu’il parti­cipe, comme en 1936, au développe­ment du réalisme français. Ce réa­lisme qui, dans le trousseau de Carné, est encore la meilleure des clefs…

Roger BOUSSINOT



 

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