1949 – « une étoile monte » (Cinémonde)


Une étoile monte – Suzanne Cloutier :

« Je sais que j’ai une chance extraordinaire d’être la vedette d’un film de Julien Duvivier »

Article paru dans le numéro 769 de Cinémonde daté du 02 mai 1949

Propos recueillis par Lucie DERAIN. Photographies : Rivoire.

Qui aurait prédit à la jeune Suzanne Cloutier, fille du ministre de l’In­formation à Ottawa, qu’elle serait, à vingt ans, l’héroïne d’un film de Julien Duvivier.

Duvivier avait rencontré cette jeune canadienne française à Holly­wood. Quand il chercha l’interprète de Maria, il apprit que Suzanne Cloutier, venue en France depuis plus d’un an, jouait dans la troupe stéphanoise de Jean Dasté. Il la fit venir et le bout d’essai fut concluant.

Suzanne Cloutier ne sait pas encore quel nom définitif sera le sien dans sa nouvelle profession. Elle a vingt ans, de longs che­veux châtains presque auburn et de doux yeux bleus étirés vers les tempes et dont le regard est un peu mystérieux. Je parle avec elle dans un petit bar désert, non loin de son très paisible hôtel montmartrois.


J’ai pu heureusement visiter longue­ment Paris dès mon arrivée de Hollywood. Sinon, je ne le connaîtrais pas. Je viens de passer plusieurs mois à Saint-Etienne et dans tout le centre et le sud de la France. Et, depuis mon retour à Paris, je n’ai pratique­ment vu de Paris que les rues qui séparent mon hôtel du studio de Billancourt. Quand je rentre, je suis si lasse que je n’aspire qu’à dîner en vitesse et dormir. Je n’ai pas encore fait connaissance avec « Paris la nuit ». Dois-je le regretter ?

Je demande à la charmante « Maria » du Royaume des Cieux, de bien vouloir évoquer pour les lecteurs… et surtout les lectrices de « Cinémonde », sa jeunesse au Canada, son arrivée à Hollywood, son voyage en France.

A dix-sept ans, j’avais passé mon bac à Montréal. Je vivais en famille entre mon père, ma mère, mes cinq frères et soeurs, de cette vie confortable et saine, cette vie du « home » et de la campagne, si typiquement canadienne. J’ai passé ma prime jeunesse au couvent. Ma sœur cadette, Monique, âgée de dix-huit ans, est devenue religieuse.

« Un jour, après la fin de mes études. sur un coup de tête, Je quittai Ottawa et pris le train pour New-York. Est-ce que vous connaissez le sens du mot : « cover girl » ? Il désigne ces jeunes filles qui posent pour les couvertures ou les grandes pages des magazines américains. Je fus quelque temps « cover girl » pour  « Conover » et « Vogue ».

George Stevens, célèbre metteur en scène américain, me remarqua en couverture de « Vogue » et m’engagea sous contrat (un contrat qui est toujours en vigueur). Ainsi je gagnai Hollywood. Il me fallut réap­prendre l’anglais pour me débarrasser de mon accent « français ». Drôle, n’est-ce pas ?

Comme je ne tournais pas, je voulus faire du théâtre, et je fus tout de suite engagée dans la troupe de Charles Laughton. Pendant un an, j’incarnai toutes les amoureuses sha­kespeariennes : Juliette, Ophélie, Miranda, Cordélia, Isabella. Agréables souvenirs, enri­chissantes expériences qui m’ont beaucoup servi quand je suis entrée, il y a six mois, dans la troupe de Jean Dasté.

Chère Suzanne Cloutier, n’allez pas si vite. Racontez-moi plutôt pourquoi vous avez quitté l’Amérique pour venir en France ?

Mais parce que la France avait été le rêve de toute ma jeunesse et que je n’ai pas refusé l’occasion de le réaliser. En arrivant à Paris, j’allai immédiatement chez Louis Jouvet, à ma descente d’avion. Jouvet fut très aimable et m’adressa à Jean Dasté. Vous savez que M. Dasté accomplit dans le centre de la France un admirable travail de défrichage pour le beau théâtre. Avec sa troupe, j’ai « tourné » dans toutes les villes, au nord, à l’est et au sud de Saint-Etienne, base de la troupe. Je suis descendue par la Haute-Loire, l’Ardèche, et la vallée du Rhô­ne jusqu’à Marseille. où nous avons donné d’inoubliables représentations. Mais c’est tout ce que j’ai vu de la Méditerranée. Je compte bien aller à Cannes cet été — peut-être au moment du Festival — la Côte d’Azur est une sorte de Paradis lointain pour tous les Canadiens.



Aimez-vous mieux jouer au théâtre qu’au cinéma ?

Mon Dieu, j’ai commencé ma jeune carrière d’actrice en jouant du Shakespeare à Hollywood. J’ai continué en interprétant Molière et Musset (et Les Noces Noires de Jean Lescure) devant des paysans, des bour­geois, des châtelains et des mineurs de houil­lères en France, dans cette incomparable langue française qui est ma langue ances­trale.

J’aime le théâtre. On y pousse plus avant les choses, la mimique, l’accent, l’ex­pression, on peut se livrer en toute sincé­rité, presque avec fougue.

Le cinéma est magnifique, envoûtant, mais il donne l’idée d’un travail d’horlogerie, par sa précision, son balancement calibré. Il faut toujours s’observer, jouer entre l’excès et la réserve, se tenir à une pointe d’aiguille dans le ton. Quel beau métier, quel difficile métier ! Il me terrifie un peu. Et puis, il y a tous ceux qui nous regardent jouer au studio. Sur scè­ne, on est entre acteurs. Au studio, des tas de gens vous entourent, la camera se braque sur vous, l’opérateur vous contemple, on a la sensation que l’on vous observe presque sous le nez, à deux mètres. Ainsi, dans la scène du dortoir, nous étions une douzaine à tour­ner, assises sur les lits, en combinaison, le dos à l’air et les cuisses nues. Tout cela nous gênait : en tout cas, je me suis sentie nerveuse durant toute la journée. Je m’y ferai sans doute, et j’espère bien que le cinéma vaincra en moi une timidité qui sou­vent me paralyse et dont je souffre.

Suzanne Cloutier timide ? Certes. Mais avec une gentillesse pleine de confiance, elle commence à parler de sa jeunesse, de ses va­cances canadiennes, près du lac Mac Gregor où sa famille possède un chalet.

C’était merveilleux, nous étions là tout l’été, très nombreux, mes parents, mes frères et sœurs, des cousins, des amis. Nous pas­sions des vacances vouées aux sports de plein air : nage, équitation, pèche. L’hiver, je fai­sais beaucoup de sports de neige. Au Canada on vit énormément à la campagne. En ville on ignore l’appartement, on habite dans de vastes maisons emplies de rires d’enfants, car les familles canadiennes sont très éten­dues. Je pense, un peu avec nostalgie, à cette vie exaltante, à l’équitation que j’ai beaucoup pratiquée chez moi, Mes autres goûts? Littérature. musique… a quoi bon vous les dire, c’est mon domaine personnel. Au reste, cela n’intéresse personne d’autre que moi, n’est-ce pas ?

Suzanne Cloutier lève ses yeux clairs où danse une flamme malicieuse.


Aimez-vous Paris ?

Mon arrivée à Paris m’a comblée, pour tout ; pour sa beauté, pour l’élégance des femmes. Je suis très coquette et j’adore les jolies robes. Vraiment, il n’y a qu’ici que l’on sache habiller les femmes. Paris est la seule ville au monde où les femmes laides paraissent jolies. J’aime les tailleurs stricts ; les robes simples, de coupe raffinée, de co­loris sobres : noir, gris, bleu marine, blanc.

Oh ! laissez-moi vous dire aussi combien je trouve la France belle, merveilleuse ; la France de mes lointains ancêtres. Je n’en connais à vrai dire, que la moitié, au gré des tournées de Jean Dasté. Durant ces mois. j’ai eu des moments extraordinaires, et devant ce public compréhensif, heureux, qui réagissait si in­telligemment aux comédies de Musset et aux oeuvres de Molière, j’avais l’impression que ce théâtre admirable n’avait jamais été aussi jeune, aussi vivant, qu’il venait tout juste d’être écrit de la veille. Pardonnez-moi de vous dire tout cela sans ordre, en vrac, mais j’ai toujours eu l’impression de vivre un conte de fées ; je ne suis pas tout à fait réveillée…

Suzanne rit pour elle-même, décroise ses jambes fines. Ce léger silence me permet d’apprécier le visage sans maquillage, nu de poudre et de rouge. Elle s’excuse :

Oh, je ne me suis pas fardée, j’en ai si peu l’habitude que je l’oublie souvent. Hors du studio, j’aime retrouver mon visage naturel.



Parlez-moi du film, de votre rôle. du travail au studio, de vos camarades.

Le film, ce sera une oeuvre très belle, très profonde, très humaine. Mon rôle est pur, sincère, touchant, j’en suis enchantée. Vous savez que l’atmosphère du travail au studio est étonnante. Tout le monde a le sentiment de travailler à quelque chose de très important et mes camarades sont vrai­ment charmantes. Au reste, j’ai été considé­rablement guidée, non seulement par Duvi­vier, qui est si habile, si patient, qui nous apprend notre métier et, nous indique ce qu’il désire avec tant de persuasion qu’il a l’air de nous tirer, chaque jour, de lui-même…

Mais encore je songe à de grands artistes comme Suzy Prim et Serge Reggiani qui ont été très gentils et m’ont bien soutenue dans les scènes que j’avais avec eux. Ils sont ado­rables pour moi. Mais j’ai peu d’expérience cinématographique. Figurez-vous que j’ai été étonnée, presque terrifiée, en me voyant sur l’écran. Je ne me reconnaissais pas.

Je sais que j’ai une chance extraordinaire, unique, de tenir ce grand rôle dans le film d’un mai­tre du cinéma mondial. Je suis d’autant plus ravie que mes parents seront fiers de moi. N’oubliez pas que Julien Duvivier est consi­déré au Canada comme un « très grand monsieur » depuis Maria Chapdelaine.

Ferez-vous seulement du cinéma ou gar­derez-vous votre double activité : cinéma-théâtre?

Je suis si jeune que je ne peux pré­juger de l’avenir. Mais je serai heureuse si je parviens à accorder le théâtre et le film. J’espère pouvoir rejouer pour Jean Dasté. Et le cinéma me tente beaucoup. Puisse-je retrouver, si je tourne après Au Royaume des Cieux, un film, un rôle, un metteur en scène aussi fascinant.

J’ai une reconnais­sance infinie pour M. Duvivier qui m’a fait entrer dans ce monde étrange, un peu fée­rique du cinéma, en m’y confiant une place dont je voudrais être digne pour l’en re­mercier…

« Je joue Maria, une simple fille, presque une enfant, qui aime, et dont l’amour illu­mine la vie. Toutes proportions gardées, je veux être dans le théâtre et le cinéma fran­çais une simple comédienne qui aime son métier et dont le métier éclaire toute l’exis­tence… »


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