1968 – « Roland Lesaffre, Un destin d’Enfant du Paradis » (Cinémonde)


Roland Lesaffre, Un destin d’Enfant du Paradis

– article écrit par Jean Vietti, paru dans Cinémonde n°1761 le 22 Octobre 1968


Roland Lesaffre, Un destin d’Enfant du Paradis par Jean Vietti

« Ce qui m’émerveille le plus au monde c’est que l’esprit finit toujours par l’emporter sur le sabre… » (Napoléon)

Je voulais tout bonnement intitulé cet article : UN PERSONNAGE. Et puis, non seulement les visages que vous voyez sur cette page se suffisent à eux-mêmes pour prouver qu’un comédien connu du grand public, mais qui n’est même pas une star (une de ces stars qui tiennent le haut du pavé parce qu’elles sortent d’un ruisseau qu’elles renient dès qu’elles ont des châteaux ou des bijoux de chez Boucheron), pour prouver donc que… Roland Lesaffre existe mieux que beaucoup, dans la profession, « la nôtre à tous » comme il dit de tous les gens qui vivent des sunlights !


D’abord deux photocopies de dédicace (Marcel Carné, Patrick Ravignant) vous diront finalement, en moins de lignes que moi, ce qu’est Roland Lesaffre, acteur et homme. Mais j’en reparlerai moi aussi, avec l’amitié qui nous rapproche depuis tant d’années, une amitié plus que personnelle, puisque nous l’avons construite, Roland et moi, dans un travail différent, autour de noms aussi prestigieux que ceux de Marcel Carné bien sur, mais aussi de Jean Grémillon, André Cayatte, Alfred Hitchkock, Yves Allégret, Jacques Prévert, Jacques Sigurd, Charles Spaak… Et ce ne sont que des exemples que je compléterai dans les pages suivantes. Je ne parle même pas du fait que Roland ait été, en si peu d’années finalement, le partenaire de Michèle Morgan, de Simone Signoret, de Marie Daems, de Pascale Petit, d’Arletty (bien sûr encore), d’Annie Girardot, etc… et pratiquement de tout un annuaire de cinéma, de Grace Kelly à Cary Grant, en passant par Ralf Vallone, Gérard Philipe ou autres de la même grandeur.


On pourrait écrire sa vie comme une encyclopédie, cinématographiquement parlant évidemment. On pourrait en parler comme d’un roman populiste : sa jeunesse, son enfance malheureuses, avant qu’il ne trouve lui-même (et il ne s’en cache pas, grâce à Monsieur Carné)… « la route semée d’étoiles ».

Depuis, Roland Lesaffre, avec beaucoup de foi, de passion, de fidélité, d’efficacité même – qualités et défauts compris – mais qui dans le ciel étoilé pourrait prétendre ne pas avoir ses défauts ou ses qualités ? Roland est donc devenu un comédien qu’il est temps de prendre au sérieux, un homme de métier avec lequel il faut compter. Voyez les événements de Mai, mais où tant de comédiens et d’autres gens de la vie parisienne ont fait refaire leur
« doublure ».


Voilà! Alors avec Roland Lesaffre, plutôt que de parler de ses aventures sentimentales, comme le font certains journaux spécialisés, plutôt que de parler des quatre ou cinq films inédits dans lesquels il va cette saison, malgré les vicissitudes connues par lui depuis Mai, faire une véritable rentrée d’acteur, nous avons donc choisi (lui et moi) quelques thèmes incandescents, et surtout sérieux quant à notre métier : Carné, la Censure, etc…


Tout le monde y trouvera son compte, même si c’est une vérité qui n’est pas toujours bonne à dire.

Vous avez de la chance, et moi aussi… Avec Roland Lesaffre, grandeur nature, je vous emmène au « paradis » cher à Carné et au monde du spectacle, je vous emmène voir un « enfant du paradis ».


Je laisse tout de suite parler Roland Lesaffre, cet « enfant des paradis » de Carné :
J’étais un étranger, et mon plus grand honneur est justement d’avoir été traité, dès ma rencontre avec Marcel Carné, comme un enfant de la balle.

Et c’est une véritable confession qui m’est ainsi offerte, tant Roland Lesaffre met de passion à raconter un passé cinématographique qui nous est commun…
De 1967 à 1968, me dit Roland, j’ai fait, tout seul, devant les caméras, un retour qui compte pour moi, dont quatre films inédits pour cette saison. Cela me rappelle une époque qui n’est plus, l’époque des belles choses, des grands films alors que notre cinéma aujourd’hui est en train de mourir d’une gangrène inguérissable. Nous en sommes à « Vive le tiercé », « Vive le cinéma Louis de Funès », etc. Tout ça c’est très bien, mais c’est très loin de moi qui suis un « fan » de la Cinémathèque et de toute l’histoire du 7 Art. Et Cinémonde, sans flatterie, défend (et a défendu) le cinéma français tout entier. Et croyez-moi, vouloir se confier ce n’est pas vouloir sa photo comme une starlette…


SUR CARNE :

Et Roland parle, parle, volubile, enflammé, toujours sincère :
J’ai collaboré aux films de Carné, parce qu’il est mon metteur en scène préféré. de la même manière que, dans « L’Air de Paris » Gabin disait à Arletty : « Vous les femmes, ça vous em… l’amitié, surtout quand il s’agit d’un homme ».

Le « marin » de « Thérèse Raquin » s’emporte .
On a beaucoup accusé l’équipe, si j’ose m’exprimer ainsi, Carné-Lesaffre : or il ne s’est agit que de la rencontre de deux gars du peuple, dont l’amitié a ennuyé tout le monde, surtout quand un lion veut former un lionceau. D’ailleurs que les gens le sachent : après 20 ans d’amitié, puisque je suis entré dans le cinéma en 1948 avec le « Légionnaire » de « Juliette ou la clef des songes », nous nous sommes souvent retrouvés à zéro, sans plus rien, comme il y a 3 ans. Pour moi c’est très important un grand cinéaste et pour ne pas être ingrat, en dehors de Carné, j’aimerais citer d’autres grands créateurs ou auteurs qui m’ont fait confiance, j’y tiens dans cette interview…


Parenthèse : effectivement Roland Lesaffre, je l’ai dit, a une carrière très personnelle, faites surtout de titres prestigieux : cela va de Grémillon (« L’Etrange madame X. » et « L’Amour d’une femme »), à Cayatte (« Nous sommes tous des assassins ») en passant par Becker (« Casque d’or »), Luciano Emmer, Jean-Pierre Melville, Sacha Guitry, Hitchcock, Jacques Baratier, Henri Decoin, et j’en passe…
Et puis Roland Lesaffre vénère aussi des auteurs comme Charles Spaak (« Thérèse Raquin »), Jacques Sigurd (« Trois chambres à Manhattan », « L’Air de Paris »), etc. Je suis là pour redire la qualité de sa carrière, au mépris de tout et de tous, l’éclectisme de ses créations, enfin et surtout, et je sais ce dont je parle, la valeur de son affection pour Marcel Carné. Les chiens aboient, la caravane passe…


SUR LES EVENEMENTS DE MAI :

Pour la France, dit encore Roland Lesaffre, qui fut un des « ardents » des barricades mais dans le bon sens de son métier, les événements ont tout bousculé, et c’est très triste pour le pays de la liberté. Peut-être que les « réformes » annoncées seront bonnes pour les ouvriers et les étudiants (et je l’espère personnellement) mais RIEN n’a abouti pour le 7° Art. Et pourtant j’ai cru en ces prises de position : mais ce sont l’Art et les artistes qui finalement incarnent aujourd’hui « le pot de terre contre le pot de fer! ».


Enchaînons avec un autre problème,

LA CENSURE :

Si l’on fait des films moins bons qu’autrefois, c’est un peu par peur d’une censure qui est un grand problème parce qu’elle apporte aux créateurs, quels qu’ils soient, de graves difficultés, surtout pour ceux qui refusent de travailler dans le gangstérisme ou la pornographie si tolérés actuellement… Un acteur comme moi parlant censure, cela peut paraître bizarre, mais si je le fais c’est que j’ai travaillé avec les plus GRANDS et que j’ai été mêlé à leurs problèmes. Dans plus de trente films sur quarante-deux, j’ai vu l’oeuvre écrite ou réalisée (par ceux que je vous ai cités) décapitée par la censure.


J’en aurais encore des pages et des pages à vous conter sur ce « baroudeur » à l’âme sentimentale et au coeur chaud.
Ma meilleure conclusion ? Une phrase (vaine puisqu’elle a été précisément « censurée ») de « Thérèse Raquin », que devait dire Lesaffre :
« Oui la guerre ça sert tout de même à quelque chose… A se défendre ! »
Je crois que Roland Lesaffre en est toujours capable.
J.V.


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