1946 – Article paru dans Cinémonde


Article paru dans l’hebdomadaire Cinémonde n°637 le 15 Octobre 1946

Cet article est le premier article d’importance consacré à Nathalie Nattier, écrit deux mois avant la sortie des Portes de la Nuit en décembre 1946.
L’article est basé sur une interview de son professeur, le fameux René Simon, qui explique sa méthode et ce qu’il a vu en Nathalie Nattier.

La très belle photographie illustrant cet article est sous copyright Pathé-Cinéma.

Nathalie Bélaïeff, étudiante,
a mis trois ans et six mois pour devenir
Nathalie Nattier

par O’BRADY


Le 13 novembre 1942, Nathalie Bélaïeff, jeune Russe de 18 ans, entra au studio de René Simon… pour y apprendre à jouer la comédie.

Le célèbre pédagogue de la scène et de l’écran tient un grand livre dans lequel plusieurs pages sont consacrées à chaque élève. La fiche anthropométrique du talent est longue, et sans rubrique préétablie. C’est ainsi que, pour celle qui, depuis, est devenue Nathalie Nattier, vedette de deux films cette année, René Simon avait noté de son écriture sensible, nerveuse mais autoritaire, pêle-mêle :
Physique : slave ; voix : rentrée ; la retenir ; veut jouer trop tôt ; attendre ; grande « nature » ; analyses de pièces : très bonnes ; travaille bien ; Toinette, revoir samedi.
Et aussi : Hermione : pas ça du tout.

Quarante-deux mois de travail opiniâtre ont laissé leur trace sur ces pages d’un livre de compte. René Simon ne s’est jamais servi de ce livre pour y inscrire des chiffres. Pourtant, tout un bataillon de vedettes parisiennes (et même hollywoodiennes – environ 300 en tout) sait ce qu’il doit à ce prestigieux maître du jeu. François Périer, Julien Bertheau, Sophie Desmarets, et tant d’autres ont passé par l’école sévère, complète et fascinante de René Simon, qui lui-même n’apparaît plus guère sur les scènes parisiennes car il n’a plus le temps. La formation de deux générations de comédiens l’absorbe entièrement.

« Plastique : faible » fut la première note donnée à Nathalie. René Simon ne se contente pas de l’audition des textes. Sur la petite scène intime de son studio il exige d’abord la plastique, l’expression mimique et corporelle, sans laquelle le texte ne saurait être valable.
C’est un monsieur assez grand, en petite veste de sport bleu marine, le visage prêt à mille expressions, comme les taffetas changeants. Les yeux tristes ou pleins d’ironie, ce monsieur, depuis plusieurs années, se penche sur de jeunes malades incurables dont la fièvre les pousse à s’exhiber tous les soirs à une foule mystérieuse…

– Et Nathalie Bélaïeff, quand elle s’était présentée… J’ai deviné la « grande nature » dramatique en elle. Les Slaves, et surtout les Russes, sont tous doués pour le théâtre. Ils ont ça dans le sang. Il s’agit alors de dégager les possibilités de cette « nature », de lui forger un outil, de perfectionner sa résonance comme celle d’un violon. Nathalie, ce grand morceau de tissu… Elle a une force. Une présence. Ça se sent. Tenez, un autre exemple, un autre Russe, Inkijinoff
– Comment ? Celui de la « Tempête sur l’Asie » ? II est venu chez vous ?
– Mais oui. Il y a longtemps de ça. Mon Dieu, quelle intelligence ! Je lui avais demandé de travailler Tartuffe. Il était ahuri. « Moi, dans une comédie classique, en français ? » Je lui ai dit : faites ce que je vous demande. Et alors…
René Simon se met à imiter Inkijinoff dans un passage de Molière.

Il reprend :
– Il faut faire vibrer la nature. J’essaye de tous les côtés. Pour le débutant. je fais travailler d’abord les rôles contraires à l’emploi qui saute aux yeux. Généralement, le jeune candidat au théâtre se méfie a priori des rôles comiques. J’ai remarqué que tous les jeunes veulent souffrir et mourir. C’est trop facile, croient-ils.
Et René Simon, dans une deuxième démonstration éclair d’un comique irrésistible, imite l’élève moyen, éperdu de la mort :
« Oui, sanglote-t-il d’une voix étranglée, je le sens, c’est la fin, je vais mourir… adieu… »
Puis il éclate de rire sans transition.
– Je leur interdis de se vautrer dans l’émotion vulgaire. Ah ! le rire ! le don merveilleux rare, noble, de nous faire rire ! Combien d’acteurs nous font rire aujourd’hui ? Il me semble que le don comique est en déclin. Par contre, je reçois un tas de jeunes gens qui se démènent, se déchirent… ils se déchirent la chemise, les chaussettes… ils hurlent et gémissent… ils se roulent par terre… et ils sont déçus lorsque je leur dis : « Vous me laissez froid. Rien n’est réellement sorti de tout ce que vous prétendez ».
«  Mais, répondent-ils, je le sens ». Ah ! ce « je le sens »… Quand un comédien me dit : « Je le sens comme ça », il me met hors de moi, «  Je me fiche de ce que vous sentez. Vous dites que vous êtes sincère, je vous crois, c’est très bien, mais persuadez-moi… Je veux y croire aussi. Je ne dirais rien si vous n’étiez pas sincère et que vous m’y faisiez croire malgré tout… Transmettez-moi votre sincérité, sans quoi elle n’a pas de valeur au théâtre ».

– En moyenne, au bout de combien de temps pouvez-vous dire à vos élèves : « Allez en paix, vous avez tout appris… »?
– Tout appris, hum !… sourit René Simon. C’est un fichu métier, vous savez. Personne n’oserait s’attaquer à la sculpture, à un concert de violon ou à la chirurgie dentaire sans de longues études, le talent tout à fait mis à part. Mais à la comédie… Un art pour lequel on est constamment, physiquement responsable… Les naïfs, les ignorants croient que c’est très simple. Tout le monde voudrait en être. Cependant, pour le théâtre, tout doit servir : la culture physique et la culture tout court ; l’escrime et la natation comme les études philosophiques et la psychologie. J’impose à mes élèves un travail de perfectionnement considérable. La lecture. La première année, on cherche, on tâtonne. Il faut tenir compte des divers tempéraments, des bilieux, des nerveux, des lymphatiques, des sanguins. Mes études de morphologie m’ont beaucoup aidé à déceler les types humains dans mes élèves. Il faut constamment encourager, cajoler les uns, brusquer les autres. Je dois changer d’attitude pour chacun d’eux. La deuxième année, nous sommes enfin en place. L’élève apprend son métier. Et ensuite vient le polissage, le fignolage : un an encore. Oui, je pense que trois ans, en moyenne suffisent à un sujet doué pour savoir jouer la comédie, s’il travaille consciencieusement et qu’il se méfie de la facilité. Et la vie se charge du reste.

Nathalie Bélaïeff… enfin. Nattier… était acharnée au travail. J’avais confiance en elle, comme j’en avais eu pour Casarès et d’autres. Eh bien ! Elles non plus, elles ne m’ont pas déçu.
– Estimez-vous que le cinéma soit moins difficile comme métier que le théâtre ?
– C’est autre chose. Le cinéma extériorise moins. Les « effets » doivent diminuer pour l’écran. Le « Va-t-en ! » sur la scène, sera plus fort, plus stylisé, élargi, que la même phrase devant la caméra… On joue plus sobrement, plus « petit » dans un film : on est beaucoup plus économe avec les gestes et avec la voix aussi.

– Vous faites un beau métier. Un métier altruiste, en somme, puisque vous renoncez au théâtre et au cinéma pour vous consacrer presque uniquement à la pédagogie. Mais quand vous voyez la grande réussite de quelqu’un que vous avez formé avec tant de patience, Nathalie Nattier, par exemple, dont vous connaissez le succès dans L’Idiot et qui paraîtra bientôt dans le film de Marcel Carné… Quelle satisfaction !
Il me regarde, étonné.
– Satisfaction ? Bien sûr. Celle du travail bien fait. C’est normal, que voulez-vous. Du travail bien fait, oui… Du mien, et de celui de Nathalie Nattier.
Il lève les sourcils en jetant un regard sur la page ouverte : « Nathalie Bélaïeff, 11 rue de Clichy ».
– J’en suis content quand même. D’autant plus qu’elle continue à me dire bonjour.
– Je dis ça comme ça… L’oubli est hélas humain. J’en souffre souvent beaucoup. Il y a des élèves qui deviennent plus tard lointains, ingrats. Mais une amitié vraie et profonde me lie à plusieurs autres : à François Périer, à Julien Bertheau, à Sophie Desmarets. Nathalie Nattier est restée très très gentille aussi. C’est là, si l’on veut, ma récompense. J’aimerais fonder avec mes anciens élèves une sorte de famille « simonienne ».
Il réfléchit un instant, puis, en fermant le gros livre, il ajoute gaiement :
– Ce serait une famille nombreuse, dites donc !

O’BRADY.


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