1951 – Souvenirs de Louis Jouvet (L'Ecran Français)


Souvenirs de Louis Jouvet paru dans le n°320 daté du 29 août 1951 de L’Ecran Français.



Quelques souvenirs entre mille évoqués par FERNAND LEDOUX

« J’ai été frappé de voir à quel point un donneur d’illusions comme Louis Jouvet, un homme qui se cachait derrière cent personnages, laisse derrière lui un chagrin beaucoup plus profond, que tel ou tel homme illustre aux actes bien réels… » m’a dit Fernand Ledoux. « C’est là, je crois, un signe frappant de ce renouveau de l’attention populaire vers le rêve, la poésie, le domaine de l’imagination. Le montreur d’ombres est pleuré partout. »

Le célèbre artiste marchait de long en large, sans vouloir s’asseoir. Les mains derrière le dos, il s’arrêtait une minute, cherchant dans ses souvenirs, puis reprenait :
« Jouvet était très attaché an style. Le texte écrit lui servait en quelque sorte de sup­port, il prenait appui sur un mot, un début de phrase pour donner ensuite toute sa valeur au texte. Il disait à ses élèves : « Vous devez res­tituer la phrase grammaticalement. Une phrase a un sens, une vie. Si l’écrivain l’a « balan­cée », c’est pour lui donner une action propre. Appuyez, accrochez sur le texte. » Il leur disait encore, lui, qui avait fait tous les métiers du théâtre : « Pour jouer une pièce, il faut mouil­ler sa chemise; si vous ne le faites pas, je n’y crois pas ! »

« Quand nous tournions « Volpone », il bla­guait son cher Dullin, qui faisait chaque jour 40 kilomètres avec sa carriole pour venir au stu­dio. Dullin ne s’est jamais séparé de ses che­vaux; quand les fonds étaient bas, il les ame­nait à l’Atelier où quelques loges devenaient ainsi des écuries. Jouvet n’était pas souvent content, il doutait énormément de lui-même, et pendant très longtemps il n’a pas cru en lui.
« Sans arrêt, remuait des idées, des projets. Tenez, il voulait monter une pièce très peu connue, que l’on attribue à Shakespeare : « Pé­riclès ». On n’en a pas parlé, je crois… On n’a pas dit non plus qu’un de ses premiers rôles a été celui de l’apprenti, dans « L’Annonce faite à Marie », avec Lugné-Poé, avant 14. »

Et inlassablement, Fernand Ledoux rappelle leur collaboration fréquente, leurs multiples rencontres, leurs longs entretiens. Il évoque ses derniers souvenirs : à Bellac, pour la cérémo­nie à la mémoire de Jean Giraudoux. Il conte des anecdotes :
« Tenez, vous savez sans doute qu’il dormait très peu. Eh bien ! souvent, entre deux plans au studio, ou deux répétitions dans les cou­lisses, il lui arrivait de s’assoupir. Mais il gar­dait toujours une cigarette allumée à la main, qui le réveillait fatalement au bout de quelques minutes. « Je fais, disait-il, comme ma mère : elle s’endormait après le repas, avec un couteau dans la main; et quand le couteau tombait par terre, elle se levait en déclarant qu’il était temps de travailler. Pour moi, c’est la même chose. »
« Quel bonhomme ! »
Quand j’ai quitté Fernand Ledoux, il mur­murait encore : « Mon vieux Louis… »

(Recueilli par Yvon Samuel.)

Dans une lettre à Fernand Ledoux, Louis Jouvet écrivait, à propos de L’École des Fem­mes :
« Lessing dit : tout parait en action quoique tout soit un récit. Voltaire dit : tout y est en action bien que tout y paraisse être en récits. »
La manière même dont Jouvet a mis en scène l’oeuvre de Molière, indique bien à quelle conception il accordait sa préférence.


JEAN-PIERRE AUMONT : « J’ai appris mon métier avec lui »

Il m’est difficile de parler d’un homme qui était mon second père. J’ai débuté avec lui à dix-huit ans. Quand j’étais mauvais, il me faisait recommencer, à coups de claques.
C’était un homme extraordinaire. Il avait le don de communiquer, à tous ceux qui l’entouraient, son inlassable besoin de travail. Le plus paresseux n’y résistait pas.
J’ai appris mon métier avec lui, et j’ai essayé de m’en soutenir tout le temps. On était bien obligé de lui faire plaisir : qui aurait pu refuser quelque chose à un homme comme Louis Jouvet ? »



GEORGES NEVEUX : « Jouvet, c’était un pudique »

Georges Neveux fut, de 1918 à 1931, secrétaire de Louis Jouvet. Un secré­tariat plus littéraire qu’administratif – c’est un autre auteur dramatique, Jean Anouilh, qui succéda à Neveux en 1931.

– Pour Jouvet, je lisais des manuscrits et surtout des livres. Jouvet avait une grande am­bition. Il voulait amener la littérature au théâ­tre. Quand j’avais lu l’oeuvre d’un romancier, je devais en rendre compte à Jouvet et lui dire si, à mon avis, ce romancier pouvait devenir un dramaturge. Alors, Jouvet invitait l’écrivain en question et il tentait de le convaincre d’écrire pour le théâtre…

C’est également un peu grâce à Jouvet que Neveux débuta comme auteur dramatique. Jou­vet voulait monter « Juliette ou la clé des son­ges », la première pièce de Neveux. Jouvet proposa à Falconetti, qui était propriétaire du Théâtre de l’Avenue, de faire lui-même la mise en scène. Mais Falconetti ne voulut pas monter la pièce avec Jouvet, car elle estimait que si la pièce avait du succès, c’est Jouvet qui en bénéficierait.

En 1928, l’éditeur Gallimard avait recommandé Georges Neveux, qui arrivait alors à Paris et était sans argent, à Louis Jouvet, et au cours de sa première entrevue avec Jouvet, Neveux s’excusa de ne jamais avoir vu, pour des raisons financières, évidemment, le grand acteur sur scène.
– Tu ne pouvais pas le dire, bougre d’idiot, répliqua Jouvet. Je t’aurais fait rentrer !
Et, lorsque Neveux débuta en tant que secré­taire de Jouvet, celui-ci lui fit une recomman­dation :
– Les étudiants, les artistes, les intellectuels, s’ils sont fauchés, doivent entrer gratis. Fous-leur des places tant que tu pourras.
– En vingt-trois ans, ajoute Neveux, je n’ai jamais cessé de l’estimer. Il était fidèle en amitié. Il aimait se retrouver avec les mêmes. Quand on était ami avec lui, c’était pour long­temps.

« Venu trop tôt pour le cinéma… »

– Sa vie fut une vie critique, une vie sévère. Il n’a jamais cessé de travailler. Il mettait son métier au-dessus de tout et en avait une très haute idée. Mais il était lent dans son travail. Il lui fallait cinq ou six mois pour monter une pièce. Il travaillait alors avec obstination, jour et nuit. Il devait même y penser en dormant. La rapidité avec laquelle on tourne les films le gênait.
– Voyez-vous, Jouvet est venu trop tôt pour le cinéma. Sans doute, dans un cinéma futur, débarrassé de toutes contingences commerciales, Jouvet aurait trouvé sa place. Il aurait été un grand metteur en scène de cinéma. Mais les facilités commerciales du cinéma l’écoeuraient. La commercialisation de l’art cinématographi­que le faisait beaucoup souffrir.

« Il tirait les fils de sa propre marionnette… »

– Pour Jouvet, il y avait deux sortes d’ac­teurs. L’acteur-exhibition et l’acteur pudique. L’acteur pudique est un acteur qui aime à sortir de lui-même, en se dirigeant, en se modi­fiant. Jouvet était très pudique. Il avait horreur de s’exhiber. Il était profond, délicat.
– Il préférait le théâtre au cinéma, parce que, dans sa modestie, dans son dégoût de l’exhi­bitionnisme, le cinéma l’inquiétait. Il avait hor­reur du cinéma commercial, dans la mesure où nous avons tous ce même dégoût. Et pour lui le cinéma, c’était souvent la prostitution de l’ac­teur.
– Un jour, il me confia d’ailleurs son dégoût pour l’acteur qui aime se pavaner en scène, rechercher les applaudissements. Jouvet, lui, ne voulait pas être obligé de penser : « Je ne vaux que la moitié des applaudissements. » Pour lui, attirer les applaudissements était une honte, quand on applaudissait l’acteur personnellement et sans tenir compte de son personnage.
– Au théâtre, Jouvet a joué des rôles très différents. C’était un homme extrêmement in­telligent. Et il était attiré par les rôles de crétins sublimes, les naïfs. Il était content parce qu’ainsi il tirait les fils de sa propre marion­nette. Il n’aimait pas être livré « à cru », comme on dit dans le Nord. Encore une fois, c’était un pudique. Il n’osait pas montrer en scène le Jouvet qu’il était à la ville. Il avait des réticences. Jouvet, à la ville, c’était un homme sarcastique, bon, brave, bourru. Ce Jouvet-là fut presque ce­lui du cinéma. Jamais celui du théâtre. Il avait trop de pudeur lorsqu’il était en scène.
– Le syncopé de Jouvet, c’était un temps très long, suivi d’un temps très court. Il disait oui dans une phrase et un peu non dans la fin de la phrase. Il y avait toujours une raillerie au bout de la réplique. Et, en tournant des films, Jouvet n’a cessé de se critiquer lui-même, de critiquer le Jouvet de la ville.

Et Georges Neveux conclut :
– J’en ai gardé un fort souvenir. Personne ne pouvait approcher Jouvet sans éprouver une grande impression… C’était un type bien, vous savez…

 

Guy LEFRANC, le metteur en scène des deux derniers films de Louis JOUVET nous parle de lui

Tout près de l’Athénée où re­pose, depuis quelques heures, la dépouille de Louis Jouvet, nous avons pu nous entretenir longue­ment avec Guy Lefranc, le réali­sateur des deux derniers films du grand disparu : Knock et Une Histoire d’amour.

Dans le passage tranquille, en face du théâtre, s’arrêtent les amis, les admira­teurs, les simples curieux… Des personnes qui ne se connaissent pas parlent de lui, une voisine se souvient de l’avoir vu parfois, de­vant la porte, attendant sa voi­ture. Et ceux qui l’ont aimé vien­nent comme en pèlerinage, regar­dent les fenêtres du second étage obstinément fermées, et passent, sans bruit…

A voix basse, Lefranc, la gorge serrée par le dernier hommage, l’hommage muet qu’il vient de rendre à son ami mort, nous parle de Louis Jouvet :
« C’était un ami merveilleux. Nos rapports d’auteur à interprè­te s’étaient réellement transfor­més en amitié. Et je le découvrais sans cesse. C’est lui qui m’a ap­pris à l’aimer. Notre émotion (Lefranc se tourne vers sa femme) n’en a été que plus forte. Pourtant, je n’ai pas eu, avant de l’avoir vu, là-haut, calme et re­posé sur son divan, je n’ai pas eu véritablement l’impression qu’il était mort. Hier, à la projection d’Une Histoire d’amour, il était tellement avec nous, parmi nous… Et ces gens dans l’autobus, qui parlaient de lui, comme d’un ami très proche. Au fond, il ne meurt pas pour nous, il est toujours vi­vant. »

« Une légende voulait que Jou­vet n’aime pas le cinéma. Or, il l’aimait et reconnaissait au cinéma un pouvoir de précision abso­lue auquel le théâtre n’atteignait pas. Il a été merveilleux pour moi. L’interprète idéal. Même pendant le tournage de Knock qu’il jouait depuis vingt-sept ans, et dont il connaissait toute les habitudes, toutes les nuances, il s’en remet­tait à moi. Et si j’interprétais dif­féremment un passage – c’est ar­rivé dans Knock, pour la séquence de la dame en violet, notamment – il me critiquait mais n’inter­venait pas. Ce n’était pas son mé­tier, il était le premier à le dire.

Pour Une Histoire d’amour, ce fut différent. Il était doué d’une sensibilité étonnante, et il a com­posé, pour ce film, un personnage émouvant, très humain.
Parfois, j’étais gêné d’avoir à lui dire : « Méfiez-vous, parce que c’est trop Jouvet. » Mais il comprenait tout de suite.
Il avait un immense respect du travail des gens, sans doute parce qu’il était lui-même un tra­vailleur étonnant. Il paraissait en pleine forme sur le plateau, gai, plein d’entrain, aimable avec tous…

Mon film prend pour moi au­jourd’hui une valeur énorme, dis­proportionnée peut-être : Jouvet l’a aimé.
Il y a quelques jours, nous avons dîné chez lui, avec ma fem­me. Pendant des heures, il nous a tenu sous le charme, en nous con­tant – quel conteur extraordi­naire ! – sa vie et surtout celle de son théâtre. Son art était tout pour cet homme.
Il nous montrait des éditions originales de Molière, les dernières maquettes de son cher Christian Bérard.
– Mais je ne te montre pas tout… Je veux que tu reviennes me voir.

Nous avons parlé de Raimu.
– On n’a pas le droit, disait-il, d’appeler Raimu un grand acteur: c’était un génie. En 1939 – nous tournions ensemble dans Untel, père et fils – je lui ai fait con­naître Molière. A deux heures du matin, il frappa à ma porte : « Je viens te parler de ton Molière. »

Et plus tard, quand Raimu fut entré au Français, Jouvet vint le féliciter dans sa loge. Raimu lui demanda :
– Que penses-tu de ce pro­jet : Tartuffe ?
– Je ne pense pas que Tar­tuffe soit pour toi, répondit Jou­vet. Tu dois jouer Orgon.
– Tu vois, c’est ce que je leur ai dit, et personne ne com­prend.
Et Louis Jouvet me répéta :
– Ce bonhomme qui ne con­naissait pas Molière mais qui avait senti que le personnage était pour lui, c’était un génie ! »

Lefranc s’arrêta une minute, puis déclara :
« Jouvet ? On n’a pas le droit de dire que c’était un grand ac­teur, c’était un génie. »

(Recueilli par Yvon SAMUEL)

– Cet article est paru dans le n°319 daté du 22 août 1951 de L’Ecran Français –


JOUVET n’aimait pas le cinéma UNE LÉGENDE par Guy LEFRANC

OUI, une légende, et solidement établie. Jouvet n’aurait fait du cinéma que pour « la matérielle », pour tous les avantages financiers que pouvait lui procurer le ciné­matographe !
C’est effectivement une légende, mais une ab­surde légende. Je veux essayer de vous montrer un autre Jouvet, un homme qui aimait le cinéma, en ayant compris la grandeur et la portée.
Alors que je tournais « Knock », Jouvet jouait au théâtre « Tartuffe ». Il m’invita un soir à venir revoir la pièce et à lui dire ce que j’en pensais.
Je ne voyais pas très bien où il voulait en venir.
J’y allais et, dans sa loge, après la représentation, il me demanda ce que je pensais de sa mise en scène.
« Elle est très cinéma », lui répondis-je.
« Ah ! Ça t’a frappé. Eh bien ! penses-tu que l’on pourrait faire un film de « Tartuffe » ? »
Et il me parla longuement de « Tartuffe », du nouveau personnage qu’il avait découvert, faisant fi de toutes les traditions.
C’était passionnant, comme chaque fois que Jou­vet parlait du théâtre et du théâtre de Molière en particulier.
J’avoue qu’à ce moment le projet ne m’avait pas séduit particulièrement. Je faisais mes débuts de metteur en scène avec une pièce de théâtre, « Knock », et je n’avais guère envie de retourner une autre pièce encore plus classique et où je serais encore moins à mon aise.

Puis, le temps passa et il y a douze jours à peine, alors que je déjeunais avec Jouvet, après avoir fini « Une histoire d’amour », il me reparla de « Tar­tuffe ».
Et cet homme qui n’aimait pas le cinéma, à ce qu’il parait, avait un grand projet cinématographi­que.
Il voulut mettre sur pied différents films en pre­nant les classiques comme sujet. « Tartuffe », « L’Avare », « Don Juan », « L’Ecole des Fem­mes ».

Pour cette dernière pièce, il en avait du reste commencé la réalisation en Suisse an début de l’occupation, mais, hélas ! cela n’alla pas très loin pour des raisons qui sont courantes dans no­tre métier. Pendant qu’il me parlait de ce grand projet, il était devenu ce lutteur pour une grande cause que ses intimes ont bien connu. Il voulait lutter pour cette affaire cinématographique comme il luttait pour son théâtre, pour le théâtre fran­çais.
Il pensait même pouvoir trouver un soutien au­près des autorités compétentes. J’avoue que là je ne le suivais plus beaucoup et il me répondit à une objection de ma part :
– Ça vaut quand même le coup. Le cinéma est le moyen d’expression le plus vaste qui soit.
« Crois-tu que je serais devenu ce que je suis s’il n’y avait pas eu le cinéma ? »

Que pensez-vous de ces phrases pour un homme qui n’aimait pas le cinéma ?

Soyez sur qu’il aurait joué « Tartuffe », « Ar­nolphe», « Don Juan » sans demander des cachets exorbitants.
Ce n’était pas une affaire d’argent, c’était sur­tout une affaire de rôles.
Et cet homme qui disait ne rien connaître au cinéma avait un jugement étonnant sur tout ce qui touchait notre profession.

Il m’a souvent parlé de deux metteurs en scène pour qui il avait une grande admiration. Jean Gré­millon, avec lequel il n’avait, je crois, jamais tour­né, et Jean Renoir, avec qui il avait fait « Les Bas-Fonds».

Avouez que bien des gens qui touchent le ci­néma et qui l’aiment n’ont pas un jugement dif­férent. Je suis moi-même de ceux-là. On dira en­core qu’il n’aimait pas voir les films, aller en pro­jection.
« Il n’y a que les singes qui aiment à se regar­der », me disait-il souvent pour s’excuser de ne pas venir en projection.
Par contre, quand vous lui présentiez le film, il le jugeait très bien ou très mauvais, il l’aimait ou il ne l’aimait pas.
Mais il avouait ne pas pouvoir se juger.

– Tu me trouves bien, là-dedans ?

Et mon Dieu, oui, on le trouvait bien.
Pour finir, cet homme, qui ne croyait pas au cinéma, était toujours à la recherche du sujet de film qui sortirait de l’ordinaire et qui ferait une oeuvre cinématographique valable, comme il recher­chait une pièce qui ferait une oeuvre théâtrale valable.

Que pensent d’autre les gens qui aiment le ci­néma ?

LE PUBLIC NE CONNAISSAIT PAS L’HOMME ET L’AMI qu’il était pour les comédiens de sa troupe par Paul BARGE

Il m’est pénible de parler de Louis Jouvet. J’ai été témoin avec deux de mes camarades, au cours d’une répétition, de la défaillance qui l’a conduit à sa fin et j’en suis encore trop bouleversé pour être calme.

Il faudrait d’ailleurs un volume entier pour parler de Louis Jouvet et de notre maison, car il avait lui-même voulu que nous puissions appe­ler son théâtre « notre maison », et ce mot était une réalité, nous étions tous chez nous, entre nous, en famille.
Sans parler de l’honneur et du plaisir que représentait pour nous chaque représentation jouée et mise en scène par cet artiste de génie, il faut dire aussi tout le réconfort que l’homme nous apportait dans la vie.

Je peux me permettre de dire que Jouvet était un coeur innombrable : nous allions tous à lui dans la peine, il nous consolait dans nos chagrins, de nos ennuis et employait son très grand crédit à soutenir les démarches des uns et des autres et à les mener à bien.
Il ne pouvait commencer une repré­sentation que lorsqu’il avait parlé à tous, machinistes, habilleuses, ou­vreuses, comédiens, se réjouissant d’une naissance, s’attristant d’une ma­ladie; ouvrant aussi largement sa bourse à chacun pour dépanner.

Le public comprend la perte qu’il a faite en la personne de l’artiste, mais seuls ses comédiens peuvent dire toute la peine qu’ils ressentent en perdant leur ami.

Jean GIRAUDOUX

« Public plus attentif, plus patient, acteurs cultivés et consciencieux, metteurs en scène moins tapissiers que poètes, qui devait profiter de cette combinaison rarement réalisée, si ce n’est justement le texte, l’oeu­vre, c’est-à-dire l’auteur ? De la, en France, cette fervente amitié qui unit l’écrivain de théâtre et le met­teur en scène. En fait, l’auteur dra­matique a maintenant deux muses, l’une avant l’écriture, qui est Thalie, et l’autre après, qui est pour moi Jouvet… C’est un gain du double sur les ages précédents des littératures. »


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