1951 – Louis Jouvet raconté par les témoins de sa vie – part4 (Cinemonde)

 

« LOUIS JOUVET RACONTE PAR TRENTE TÉMOINS DE SA VIE »

Une enquête d’HERVE LE BOTERF ET GERALD TILLY parue en quatre parties dans Cinémonde.

QUATRIEME PARTIE – N°898 daté du 20 octobre 1951

Après l’époque héroïque s du Vieux‑Colombier, après la période glorieuse qui vit Louis Jouvet triompher à la Comédie des Champs-Elysées, puis à l’Athénée, après avoir, enfin, retracé sa brillante carrière cinémato­graphique, Cinémonde évoque aujourd’hui le professeur et l’ambassadeur qui, au cours de ses tournées dans le monde entier, fit acclamer la France sur les terres les plus lointaines.
Ces derniers témoignages sont ceux de cama­rades du Conservatoire où il fut professeur, de ses élèves, de ses compagnons du voyage… Et, pour clore cet hommage au grand anima­teur disparu, Henri Jeanson nous parlera, la semaine prochaine, de Louis Jouvet, son ami…

« POUR SES COMÉDIENS ET POUR SES ÉLÈVES IL ÉTAIT UN VRAI « PÈRE DE FAMILLE » »

JEAN SARMENT : « Le génial « hurlu­berlu » du Garrick-Theatre . (1917­-1919).

De toute cette gamme de souvenirs que m’a laissés mon grand Louis Jouvet, les plus chers, les plus près de moi – peut-être parce que ce sont pour moi des souvenirs de mes vingt ans – sont ceux qui nous lient encore à ce que j’appellerai « l’aventure d’Amérique ». Le temps – 1917 à 1919 – que la Compagnie de Jacques Copeau, envoyée en mission artistique, passa à New-York, au vieux « Garrick-Theatre » de la 35° rue.
Au lendemain de notre arrivée sur cette terre qui nous semblait lointaine par ces temps aven­tureux de sous-marins errants, de bateaux camouflés et voguant feux éteints, nous partîmes en bande pour voir notre théâtre. Il était en pleine réfection : poutres, échafau­dages, plâtres; et nous arrivions trop tôt… Jacques Copeau cherchait Jouvet qu’il avait envoyé à l’avance pour surveiller les travaux.
– Où es-tu, Louis ?
– Ici…
Et l’on vit monter tout droit comme une fumée, émerger des dessous de ce qui allait être une scène, une forme longue et maigre, blanche comme un fantôme, un Louis Jouvet plâtré des pieds à la tête, coiffé de l’armet de don Quichotte, blanc de plâtre lui aussi. D’une main il s’essuyait un front fondant de sueur, de l’autre il manipulait sèchement, à bout de bras, un mètre dépliable.
– Cela va bien… cela avance… disait-il. En ce temps-là, il bégayait encore un peu. Et à nous :
– Ne vous mettez pas dans mes jambes! Allez visiter le pays ! Curieux… me suis-je laissé dire… Fichez-moi le camp ! Ici il n’y a pas encore de planches… Pas de planches, pas besoin de comédiens!
Et il riait de son grand rire sourd – déjà le rire d’Arnolphe, henni, syncopé.
Sur cette scène qu’il aidait à construire et qu’il équipa, je le revois, dans les rôles qui marquèrent à Paris ses premiers succès d’ac­teur, et qu’il jouait alors avec toute la spon­tanéité de la trouvaille, un humour si instinctif qu’immédiatement il plaçait et vivait son per­sonnage sur un autre plan : le plan de la « demi-crédibilité ».
Avec cette voix grave et heurtée qu’il possé­dait déjà, la diction retenue et soudain projetée, l’atonie voulue du regard, il était « hurlu­berlu » avec une rigoureuse logique, trépidant et flegmatique, toujours maitre de lui avec des airs de toujours s’égarer.
Mais le théâtre n’était pas pour lui seule­ment travail et jeu d’acteur. Un soir où nous marchions dans la neige après le spectacle, il me disait : « L’amusant du théâtre, vois-tu, petit père, c’est qu’on ne sait pas où il com­mence ni où il finit. Cela te donne de la marge pour « bricoler ».
Quand on pense à quel néant, par facilité, ou pour se prendre trop au sérieux, tant d’autres mènent tous les jours ce qu’ils appel­lent « leur art » et que Jouvet nommait « métier », on remercie bien haut cet ingénu et magnifique « expert en bricolage ».

MARCEL KARSENTY : « 67,000 kilomètres d’aventures » (1941-1945).

A mon retour à Paris, en septembre 1940, le premier appel que je reçus fut de Jouvet. Il me dit : « Viens me voir. Il faut nous en aller. On m’interdit Jules Romains et Jean Giraudoux ; on voudrait que je les remplace par Goethe et Schiller… »
Alors a commencé, en janvier 1941, ce pé­riple de 67.00o kilomètres, réparti sur quatre ans. Nous avons quitté Paris le 2 janvier 1941, pour aller jouer L’Ecole des Femmes en Suisse et en zone libre, avec une autorisation de trois mois ! Mais nous savions, Jouvet et moi, que nous irions beaucoup plus loin… Nous avons mené les pourparlers avec le Brésil et l’Argentine. Trois personnes étaient dans le secret ; Suzy Borel (aujourd’hui Mme Georges Bidault), qui nous aida beaucoup, Jouvet et moi. Nous avons réussi à passer en Espagne, et à nous embarquer à Lisbonne pour Rio-de-Janeiro. C’était en juin 1941.
Après avoir visité Rio, Sao-Paulo, Buenos-Aires et Montevideo, nous sommes retournés à Rio-de-Janeiro, et là, en octobre 1942, le préfet de Rio dit à Jouvet : « Restez ici, vous servirez bien la France. Nous sommes prêts à vous aider de toutes les manières. » Nous nous installâmes à Rio, et pendant huit mois Jouvet prépara un nouveau répertoire pour accomplir une nouvelle saison au Brésil, en Uruguay et en Argentine.
Nous nous sommes heurtés à des difficultés de tous ordres, sur le plan matériel comme sur le plan moral. Jouvet, par son courage, son dévouement total, son autorité, parvint à vaincre l’adversité, et notre voyage se continua, fin 1942, au Chili, puis au Pérou, en Equateur, Colombie, Venezuela, Cuba, Haïti, Mexique, pour se terminer aux Antilles françaises, à la Martinique et à la Guadeloupe…
Il faudrait des pages et des pages pour parler de cette tournée, de ce que fut Jouvet durant ces quatre années d’exil, tour à tour acteur, chef de troupe, metteur en scène, couturier, décorateur, menuisier, « père de famille » consolant l’un, réconfortant l’autre, supportant toutes les angoisses de l’époque, aggravées encore par notre situation de comédiens ambulants…
Tous les présidents des républiques latino-américaines accueillirent Jouvet, et partout Jouvet fut reçu et traité comme un ambassa­deur. Son prestige était considérable. Effec­tivement, dans le succès triomphal que connu­rent nos représentations, à travers Jouvet on applaudissait la France. Mais dans toute cette prodigieuse aventure, Jouvet s’était montré un homme, un homme dans toute l’acception du mot.
Souvent, face aux pires catastrophes, dans des situations désespérées, j’ai attendu de lui un mot d’abandon, pour tout laisser crouler… Mais je n’ai jamais entendu dans sa bouche une parole de désespoir. Pendant que je lui récitais la litanie des derniers déboires, il griffonnait tout en m’écoutant, et je me suis demandé ce qu’il écrivait ainsi. Eh bien ! c’était sa mise en scène du Don Juan, qu’il rêvait de monter à son retour à Paris… Quand, par contre, la salle éclatait d’enthousiasme et cré­pitait d’applaudissements et que je lui rappelais ce succès, faisant ainsi allusion à son succès personnel, il me répondait : « Ne me dis pas cela. Je ne veux pas le savoir. Le jour où « j’entendrai » les applaudissements, je ne serai pas content de moi… »

DUSSANE « Son aspect railleur cachait la profondeur de ses pensées.»

Je le rencontrais régulièrement au Conser­vatoire et au conseil supérieur du Conserva­toire. Je me le rappelle, notamment, à certaines délibérations du conseil ; il parlait alors avec ces bonheurs de vocabulaire et de syntaxe qui récompensent le génie personnel quand il a su se donner une haute culture, et l’artisan de la scène surgissait d’un coup en grand seigneur de l’esprit. Louis Jouvet était, et méritait d’être, avec la même aisance et la même sincérité, le copain de travail de son machiniste, le conseil­ler des ministres et l’ami de Giraudoux..
Pendant son cours, au Conservatoire, il par­lait aux jeunes de ce qui lui plaisait, il méditait tout haut, avec l’intention d’éveiller, de faire bouger ces petites cervelles, de les intéresser, de leur ouvrir des horizons. Il parlait de Tar­tuffe, leur posait des questions… Au fur et à mesure qu’ils avanceront dans la carrière, ils retrouveront des idées qu’il leur avait suggérées, données…
Même dans le désaccord, on était séduit par les idées de Jouvet. Et, je crois que son aspect volontairement narquois, railleur, était le mas­que sous lequel il cachait cette profondeur de pensées!

DOMINIQUE BLANCHAR : « La popularité du « patron ». »

Le 20 août, j’ai dû prendre un taxi sur la place où j’habite. C’était le jour où Louis Jouvet quittait son théâtre pour toujours. On devait transporter son cercueil dans la crypte de Saint-Sulpice, où allaient avoir lieu ses obsèques le lendemain matin, et je me rendais au théâtre de l’Athénée pour assister à l’atroce cérémonie.
Or, durant cinq années, il m’était souvent arrivé de prendre un taxi pour faire ce même trajet et j’avais coutume de dire au chauffeur: « 24, rue Caumartin… » Ce jour-là, je ne sais pourquoi, j’ai ajouté à l’adresse : « Au théâtre de l’Athénée ! »
Le chauffeur, alors, que je n’avais jamais vu de ma vie, me dit : « Il n’est pas fermé, le théâtre ? »
– Mais non… lui dis-je.
Et, en mettant sa voiture en marche, il ajouta :
– C’est demain qu’on l’enterre, « le pa­tron »..

FRANÇOIS PERIER : « Mille souvenirs merveilleux… »

J’ai essayé vainement d’écrire ces quelques lignes que vous m’avez demandées sur Louis Jouvet… Je pense bien souvent à lui, et, cha­que fois, mille souvenirs merveilleux me revien­nent en tète ; mais sa disparition les rend affreusement pénibles.
Bien sincèrement, je ne me sens pas digne, pour le moment, d’écrire quoi que ce soit à propos de cet homme admirable. J’espère pou­voir, plus tard, dire tout ce qu’il m’a apporté, ainsi qu’à toute notre génération, mais je sens profondément qu’il faudra pour cela du recul…

YVETTE ETIEVANT : « Je lui devrai tout ! »

Je pensais qu’il me serait très facile d’écrire quelques lignes à propos du « patron » et puis… non.
Je crains qu’une anecdote isolée ne le trahisse, je crains que mes mots ne le trahissent. Il est bien difficile aussi de dire ce que je lui dois ; bien sûr, tout le peu que j’ai fait et tout le peu que je sais ; mais surtout je lui dois tout ce que je vais faire et tout ce que d’autres vont m’apprendre, et cela je l’ignore encore, et pour cela j’ai toute ma vie pour penser à Jouvet et parler de Jouvet.
Ma seule certitude, pour le moment, c’est qu’il m’a appris à aimer notre métier, et que je lui devrai tout ce dont je vais être capable…

BERNARD BLIER : « Cette peine est à moi… »

J ‘ai toujours été trop intimidé et troublé par Louis Jouvet pour penser de sang-froid, à écrire quelque chose sur lui. Il me faudra attendre pour que des souvenirs surmontent le chagrin.
Et puis, cette peine est à moi, ne m’en veuillez pas si je la garde…
(Fin de notre enquête)

 

La semaine prochaine
UN ARTICLE DE HENRI JEANSON SUR JOUVET


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