1951 – Louis Jouvet raconté par les témoins de sa vie – part3 (Cinemonde)

 

« LOUIS JOUVET RACONTE PAR TRENTE TÉMOINS DE SA VIE »

Une enquête d’HERVE LE BOTERF ET GERALD TILLY parue en quatre parties dans Cinémonde.

TROISIEME PARTIE – N°897 daté du 13 octobre 1951

Dans nos précédents numéros, nous retracions la carrière théâtrale de Jouvet. Aujourd’hui, c’est son « mariage de raison » avec le cinéma que les témoins de sa vie vont évoquer.
Il y vint tard, en 1932, pour tourner Topaze et Knock. Puis ce furent La Kermesse héroïque et une longue série de films. Le dernier devait être Une Histoire d’amour, encore inédit.

 

Dans Education de prince avec R.Lynen

Marcel CARNE : «Il se trouvait ridicule en Écossais….»

On disait qu’il détestait le cinéma. Ce n’est pas exact ! Il méprisait seu­lement quelques personnes, et avait une admiration sans bornes pour Jacques Feyder. A l’époque j’étais son assistant pour La Kermesse héroïque. Feyder voulait engager Michel Simon. Bernard Zimmer et moi-même avons insisté pour que Jouvet ait le rôle, et il s’est amusé à le tourner. Pour Drôle de Drame, Jouvet accepta d’être mon interprète et je n’étais qu’un inconnu. Avant mène de lire le scénario, il avait signé le contrat. Il se fiait absolu­ment à son metteur en scène; il disait : « Moi je n’y connais rien, du moment que vous me dites cela, vous avec raison. » Jouvet avait été choqué d’être habillé en Écossais dans ce film, il se trouvait ridicule et cela avait jeté un froid.

Henri DECOIN : «Ma fatigue me terrassera… me disait-il»

Je dirigeai Louis Jouvet dans Entre onze heures et minuit.
Nous tournions en extérieur, sous le tunnel que les voitures emprun­tent pour aller de la place des Ternes au boulevard Suchet. Nous étions tous fourbus de froid et de fatigue. Seul, Louis Jouvet, le corps droit, la tête haute, faisait les cent pas en se parlant théâtre.
il me prit par l’épaule, m’emmena dans sa marche et me confia :
Je suis tellement fatigué que je ne sens plus ma fatigue. Tu com­prends ? Je ne la sens plus. C’est mauvais signe. Un jour, ma fatigue aura le dessus… Elle me terrassera et ce sera fini… Et tu verras, ce ne sera pas dans mon lit… Non… pas dans mon lit… Ce sera n’importe où, ici, dans la rue, au théâtre, au stu­dio, au Conservatoire, mais pas dans mon lit…

Dans La fin du jour

Marcel ACHARD: « Grand homme de cinéma, maigre lui… »

Il avait fait sienne une réplique que je lui avais donnée dans Le Corsaire. Celle-ci : « Je fais du cinéma parce qu’il n’y a personne. » Et pourtant… Fixer à jamais dans notre esprit l’inquiétant Mister Flow, l’inspecteur subtil d’Alibi, celui plus vivant et plus vrai du Quai des Orfèvres, le farfelu de Lady Pa­name, l’inoubliable camarade d’Ar­letty de l’Hôtel du Nord, le colonial perdu de rêves d’Untel père et fils, le Knock impitoyable, le cabot de Miquette et sa Mère, et que ç’ait été, ces petits chefs-d’oeuvre, une réussite maussade, presque involon­taire, quel plus grand hommage peut-on rendre à ce grand homme de cinéma malgré lui ?

Dans Sérénade avec Lilian Harvey

Pierre BLANCHAR : « Il avait le respect du travail…. »

Bien souvent, alors que nous de­vions aller prendre un verre ensem­ble, après le théâtre, j’ai vu Louis Jouvet sortant de scène – la sueur d’Arnolphe ou de Dom Juan à peine séchée – se plonger dans le scé­nario du film qu’il tournait parallèlement à ses représentations du soir. Il revoyait, fixait, fignolait le texte des scènes prévues pour le lendemain. Ce texte, il le savait déjà, et les mille signes qu’il avait tracés en marge de son découpage attes­taient qu’il l’avait soigneusement décortiqué. Mais, il s’agissait d’une mise au point préalable au souper et au sommeil ; il se ménageait ainsi la marge de digestion mentale que les répétitions du studio méconnais­sent presque toujours. Et il s’agis­sait de conscience professionnelle, et de probité, et de respect du travail.

Dans Copie conforme

Marcel L’HERBIER : « Comment aurait il aimé cet art de fantômes? »

Ma collaboration avec Louis Jou­vet – dans un seul film déjà lointain et occasionnel – m’apprit à la fois qu’il n’aimait pas le cinématographe, qu’il le méprisait un peu, et que pourtant, un cinéaste, même le plus fanatique, ne pouvait lui tenir rigueur d’un jugement si rigoureux.
Il avait accédé à son éblouissante carrière d’acteur au moment où l’on répétait partout, une fois de plus, et bien à tort, que « ceci allait tuer cela », que le cinématographe allait tuer le théâtre. Comment aurait-il vu l’art du film sous d’autres apparences que celles d’un assassin ?
Et comment aurait-il aimé cet art de fantômes, où l’acteur n’est qu’une présence abolie, lui qui ne vivait, qui ne nourrissait sa ferveur que de l’accueil pressant des spectateurs présents. Giraudoux n’avait pas eu de mal à lui démontrer qu’il n’y a pas de public en face de l’écran. Mais seulement une assemblée d’ombres.

Françoise ROSAY : « Jouvet ? Un animateur passionné ! »

Je le vois encore « Chez Fran­cis », où il prenait ses repas (un Francis à ses débuts, où les clients étaient rares, dans ce quartier loin du « centre » qu’était alors l’Alma). Il interpellait le patron : Il n’y a personne chez vous… C’est comme chez moi… Mais qu’est-ce qu’« ils » foutent ! Mon Dieu, qu’est-ce qu’ils foutent ! Et, pourtant, quels chefs-d’oeuvre présentés à cette Comédie des Champs-Elysées, qui paraissait lointaine au public des Boulevards, quels auteurs il avait choisis, quels acteurs engagés !… Oui, quelles mer­veilles prodiguées au public parisien par cet animateur passionné !

Dans La Marseillaise

Fernand LEDOUX: « Un homme juste… »

J’étais, il y a quelques semaines, avec Jouvet à l’inauguration du mo­nument Giraudoux, à Bellac, et je ne cessais de découvrir les rapports d’harmonie qui s’établissaient entre l’oeuvre de l’écrivain et son pays.
Jouvet me déclara : Nous sommes ici dans un pays juste, ce que tu admires, c’est la sève, une continuité paysanne qui permet toutes les aris­tocraties du coeur et de l’esprit…
Nous comprenons maintenant que Jouvet, lui aussi, était un homme juste, dont les racines s’enfonçaient profondément dans le sol.

Julien DUVIVIER : « il ne savait pas aimer à demi ! »

Jouvet n’aimait pas le cinéma, et le cinéma l’adorait. Comment aurait-il pu aimer l’imprévision parfois forcée de nos travaux, l’incapacité flagrante de certains soi-disant ci­néastes, le dédain trop souvent ren­contré de l’ouvrage bien fait, la dilapidation insensée de l’argent qui lui faisait défaut par ailleurs… Attiré dans le vacarme des studios, il contemplait d’un oeil étonné et narquois le désordre et l’incompé­tence, souriant de scénarios signés d’auteurs qui ne savaient pas écrire, et dirigés par des réalisateurs qui ne savaient pas mettre en scène…
C’est qu’il avait en lui la cons­cience de la grandeur de son métier. C’est qu’il ne savait pas aimer à demi, et qu’à ses yeux on ne pouvait aimer pleinement un art qui n’est que le succédané d’un autre.
Cependant, Jouvet était trop intel­ligent pour ne pas percevoir que, dégagé de ses liens, le cinéma restait un moyen d’expression d’une grande puissance. Il a dit maintes fois dans l’intimité son admiration et son affection pour ceux qui ont mis au service de l’écran le même amour qu’il apportait au service du théâtre.

Dans Mister Flow avec Fernand Gravey


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