1951 – Louis Jouvet, écrivain (L'Ecran Français)


« Louis Jouvet écrivain » article paru dans le n°320 daté du 29 août 1951 de L’Ecran Français.

Jouvet, écrivain et conférencier aussi bien qu’animateur et comédien, était un fidèle servant de la langue française. On admirera l’élégance de ces textes que nous avons glanés dans son oeuvre écrite. Et l’on retrouvera, dans un raccourci émouvant, toute l’érudition, la sensibilité, l’originalité et la profondeur de pensée, l’humour aussi de celui qui reste le maître de la scène française.

Mon premier engagement

J’avais passé une audition devant cet homme chargé de la scène et de ses accessoires, qu’on appelle le régisseur. Celui-ci, satisfait pour son compte, m’en­voya au directeur, en me déclarant que je pourrais toucher 15o francs par mois.
– Demander 15o pour avoir 120, me dit-il.

Je franchis, le coeur battant, la porte du bureau directorial. Il y avait là un homme assis derrière un immense bureau, qui, mis au fait de ma visite, bourra silencieusement sa pipe, l’alluma, rassembla les miet­tes de tabac qui avaient chu sur son buvard, cracha dans sa corbeille à papier, et, m’ayant considéré un moment, se mit en devoir de remplir les blancs d’un véritable engagement imprimé. C’était mon premier ! Vous imaginez de quel oeil je suivais la course de sa plume sur le papier.

Soudain, il s’arrêta :
– Combien ? me demanda-t-il.
Et je compris qu’il en était arrivé au chiffre de mes émoluments mensuels.
– Cent cinquante, répondis-je, haletant.
Il fronça les sourcils et répéta, d’une voix qui me parut formidable :
– Combien ?
– Cent vingt, balbutiai-je.
Alors, reposant son porte-plume sur la table, dans une magnifique indignation, il m’apostropha :
– Mon petit, ne plaisantons pas, hein !
– Mais, fis-je dans un souffle, le régisseur m’a dit…
– Je me fiche du régisseur. C’est moi qui suis directeur ici. Je te donne 90 francs. C’est à prendre ou à laisser.
Je ne pus que faire signe de la tête que je pre­nais.
– Bon, fit-il, de sa voix grasse, te voilà raison­nable.
Il reprit alors sa plume et se mit à terminer ses écritures. Puis, brusquement, ses yeux quittèrent de nouveau le papier et se portèrent sur moi.
– Tu as de l’argent, hein ? fit-il, insinuant.
– Oh! monsieur!
J’avais des chaussures à 5 fr. 75, un col en celluloïd, et les genoux de mon pantalon évoquaient ceux des dromadaires.
– Non ? Tu n’as pas d’argent, fit-il, étonné. Vraiment ? Alors ? Alors, monsieur est maquereau ?

La sincérité

Une dame, l’autre jour, à qui je faisais des com­pliments banals, m’a dit d’un ton léger, oubliant sans doute mes occupations « Ho! vous n’êtes pas sincère, vous jouez la comédie ! » J’en ai été mor­tifié et soudain privé d’éloquence. La voiture roulait, la conversation tomba, j’ai regardé le paysage. Le paysage m’a fait penser à un tableau, le tableau à un ami; il est peintre, cela m’a rappelé une anec­dote.

Un enfant regarde le peintre, attablé devant son chevalet, la palette à la main. La brosse va et vient diligemment de la palette à la toile et inversement. Le tableau est encore informe, dans la confusion d’une première ébauche, à ce moment où les cou­leurs répandues sur la toile et sur le châssis semblent s’échanger. L’enfant suit ces gestes qui lui paraissent un jeu avec une curiosité croissante. Après un long temps d’attention, il désigne successivement la palette et la toile, et joignant la palette au geste, il demanda: « Monsieur, s’il vous plaît, est-ce avec ça que vous faites ça, ou avec ça que vous faites ça ? »

Il y a tant de plaisir à s’émouvoir !

C’est « Elle », c’est la Sincérité qui nous réunit tous, nous assemble, pour entreprendre cette « quête de duperie », pour tenter cette incompréhensible aven­ture de « possession et de dépossession de soi » qu’est le théâtre.

La vocation

Il ne faut pas parler de vocation pour les comédiens, seuls les poètes en ont une.

Pour nous, la vocation est un mélange extrême­ment douteux de toutes sortes de sentiments qui ne sont pas tous nobles, loin de là. Je ne crois guère à la pureté de la vocation, même chez les saints — la vocation est un résultat. Elle résulte de goûts, d’am­bitions, de désirs d’autant moins purs qu’ils se ma­nifestent à l’âge de tous les appétits, à l’âge où l’on ne peut juger véritablement ni du métier, ni de soi-même. La vocation n’est que le résultat de la prati­que. C’est après avoir fait son métier pendant de nombreuses années, en avoir subi les déceptions, en avoir mesuré les conséquences imprévisibles, que s’af­firme; se précise une décision qu’on peut appeler alors vocation. La vocation n’est qu’un choix per­sistant. Les vraies récompenses qu’elle accorde sont toujours intérieures et bien tardives.

Souhaits

Au revoir, mademoiselle, décidez-vous, agissez, mes voeux vous accompagnent. Je vous souhaite de vivre selon vos désirs. Je souhaite que vous ne cessiez de vous étonner de vous-même, et si vous avez la joie de faire du théâtre, de vous émerveiller des person­nages que vous jouerez…

Les voyages

Il est possible que les voyages forment la jeunesse, mais je les crois plus utiles à ceux qui ont déjà acquis des habitudes ou des idées, à ceux qui ont déjà accumulé en eux-mêmes le triste déchet de l’ex­périence. Le voyage renouvelle cet aménagement inté­rieur et dissout le dépôt calcaire que l’éducation et la pratique du métier opèrent à l’intérieur de l’être.

L’alexandrin et l’altitude

L’art dramatique, pour les causes légères, éprouve de profondes altérations.

C’est ainsi qu’à Quito, capitale de l’Equateur, l’alexandrin s’allonge en proportion d’un souffle qui, à 3.00o mètres d’altitude, se rétrécit curieusement, et crée chez le récitant une angoisse qui remet en ques­tion, pour lui, le problème de la déclamation.
Muni de cette première expérience, le comédien apprendra d’ailleurs en arrivant à Mexico, à 2.200 mètres d’altitude, que sa qualité humaine et animale est également éprouvée par la montée d’un escalier ou la diction ascendante d’une tirade.

Il verra aussi que les danseurs qu’exportent, à titre de propagande ou de démonstration, les Etats-Unis, éprouvent une grande déception à constater qu’un dieu inconnu à l’art dramatique réduit des deux tiers l’amplitude de leurs sauts et de leurs gestes ha­bituels, ayant l’air de s’opposer ainsi à ce qu’on danse en claquettes Jean-Sébastien Bach et Claude Debussy.

Le patrimoine

Tout nous émouvait de ce qui était de chez nous, dans une redécouverte qui était une nouvelle posses­sion, un véritable héritage où le mot de « patrimoi­ne » prenait un sens et un pouvoir.

L’art, le peuple et ceux qui n’y croyaient pas

Nous étions partis pauvres d’espoir. Nous voici de retour, riches d’amitiés nouvelles, rapportant avec nous, par l’effet d’une parenté renouvelée, les prestiges démontrés de notre théâtre.
Durant cette odyssée dramatique. dans chaque pays où nous arrivions, nous recevions trois avertissements; je les connais par cœur :
« Vous savez, disait l’interlocuteur, ici on ne parle presque plus le français… La France a perdu beau­coup de son prestige… Autrefois il y avait beaucoup d’établissements religieux qui enseignaient le français… maintenant c’est surtout l’anglais qu’on apprend… Vous aurez une audience clairsemée. Il y aura bien, évidemment, ceux qui lisent le français mais ne le parlent pas…; quelques autres voudront, en allant au spectacle, se donner l’air de comprendre… Et puis… votre répertoire… pour ici… c’est encore un point un peu plus délicat… Bref.., je suis un peu inquiet pour votre succès… Les gens cultivés sont peu nom­breux… le niveau intellectuel n’est pas très élevé… Ce qu’on aime du théâtre français c’est ce qui est léger, un peu leste… les gens n’aiment pas le clas­sique.
« Les hommes ne s’intéressent qu’aux actrices et les femmes qu’aux toilettes des comédiennes.
« Tenez, autrefois, nous avons eu ici Mme Une­telle; eh! bien, elle n’a eu aucun succès. Je me rap­pelle, un soir, il y avait à peine deux rangs de fau­teuils. C’était une pièce de je ne sais plus qui, mais une pièce très bien… Je ne voudrais pas vous décou­rager… J’ai vu par exemple que vous aviez l’inten­tion de jouer une pièce de Paul Claudel… L’An­nonce faite à Marie… Là… vraiment… j’ai peur pour vous….
« Vous ne craignez pas, par exemple, qu’on voie dans ce vieillard qui abandonne son foyer et sa fa­mille… une allusion au chef d’Etat ?… Cette petite qui attrape la lèpre… c’est la France, n’est-ce pas ?… Et la méchante sœur, c’est très clair, c’est Hitler ? »
Il y eut même le Président d’une république qui alerté et inquiété sans doute par un de ces esprits éclai­rés, nous câbla de réfléchir avant d’afficher la pièce, car il la jugeait un peu hermétique pour ses sujets. Ce fut d’ailleurs le pays où la pièce eut le plus de succès…

Le théâtre révélé

Comment le théâtre peut-il agir avec une telle puissance sur le public par la seule vertu d’un lan­gage qu’on n’entend point ?
S’informer de l’action d’une pièce par la lecture d’un petit résumé en espagnol imprimé sur le pro­gramme parait insuffisant et, en tout cas, peu com­mode pour suivre un spectacle.
A cette objection que je faisais à un jeune étu­diant colombien, celui-ci me répondit qu’il éprou­vait cependant de grandes satisfactions, car il croyait comprendre parfaitement.
« Mais, lui dis-je, vous ne savez pas le fran­çais ? »
– Oui, monsieur, mais je ne sais pas non plus le latin et j’entends parfaitement la messe. »

Le texte

Les textes, les paroles écrites, imprimées, l’ensem­ble des répliques, monologues et duos des acteurs par quoi se fait sur la scène une conversation, ces petits paquets de signes noirs et blancs, sur papier, que sont les phrases, le texte, est de l’énergie humaine dans sa forme la plus parfaite de dessiccation et de conservation.

Le souffle et le Coran

Un texte est d’abord une respiration. L’art du co­médien est de vouloir s’égaler au poète par un simu­lacre respiratoire qui, par instants, s’identifie au souf­fle créateur.
J’ai gagné une certitude émerveillée de l’impor­tance respiratoire d’un texte lorsque nous sommes ar­rivés au Maroc et que j’ai eu la faveur de voir les premières copies du Coran à l’époque de l’Hégire.
Je demandai ce que signifiaient, au milieu de ces pages couvertes d’une écriture vermicellée, de grosses et de petites taches jaunes semblables à des tourne­sols qui se reproduisaient tout au long du manus­crit : « Les grosses taches, expliqua le bibliothécaire, sont la marque des versets, les petites sont la marque des respirations. Ainsi que vous le savez, ajouta-t-il, un texte n’a pas la même signification ni la même efficacité s’il n’est pas respiré comme il a été écrit. »

L’art dramatique est un

Le cinéma n’est qu’un mode nouveau, une bran­che nouvelle, une moderne activité de l’art drama­tique, du théâtre. Il faut l’affirmer sans avoir peur de contredire personne : il n’y a pas deux branches de l’art dramatique, le théâtre et le cinéma… L’art dra­matique commence au théâtre, la souche n’est pas encore morte, le temps n’est pas proche où le ciné­ma, pas plus que les autres genres dramatiques, saura vivre de sa propre sève…

Je joue la pièce

Quand j’ai voulu jouer L’École des Femmes, j’en ai parlé à certains acteurs. Ils m’ont demandé : « Comment joues-tu la tirade de l’infidélité ? Com­ment joues-tu les maximes ? Le petit chat est mort ? » Tout est étiqueté, compartimenté, avec un titre et une tradition. J’ai fini par répondre : « Je ne joue rien de tout ça, comprenez-vous. Je joue la pièce, l’histoire que l’on raconte dans la pièce. »

Molière

Si j’étais éloquent, je pourrais expliquer quelle émotion on peut avoir à jouer un rôle comme celui d’Arnolphe, que Molière a créé. Il n’avait pas beau­coup de moyens physiques, il était obligé de penser à ce qu’il ferait en scène, à ses gestes, à sa respira­tion. Alors, nous, nous répétons pendant long­temps, et puis, un beau soir, la représentation arrive. Et subitement, nous nous rendons compte que par la coupe même des vers, par la prosodie, par la suite des phrases, leur ensemble et leur rupture, nous allons être exactement dans la peau de Molière, obligés de nous modeler sur lui, d’imiter sa respiration et sa démarche. C’est une impression extraordinaire. »

Il disait…

– Il n’y a pas de mauvais théâ­tre, il n’y a que de mauvaises pièces.
– Il n’y a pas, au théâtre, des problèmes, il n’y en a qu’un : c’est le problème du succès.
– Pourquoi devine -t-on tou­jours, en scène, deux secondes avant qu’il ne se produise, ce silence sonore que va créer tout à coup le trou de mémoire de votre partenaire ou le lapsus qu’il va commettre ?
– D’un public froid : Ils sont peints sur une toile de fond, ce soir !
– Avant une séance de lecture de poésie, à Rio, aux acteurs :  Surtout que cela ne fasse pas « distribution des prix ! »
– En donnant son adhésion aux Comités de Défense du cinéma contre les accords Blum-Byrnes : Ces gens-là veulent nous obliger à prendre le coca-cola pour du bourgogne !…
– En donnant à son accessoi­riste une longue liste d’acces­soires à trouver : Ce n’est plus une pièce, c’est le Mont-de-Piété !

Ces textes de Louis Jouvet sont extraits de Ré­flexions du Comédien (N.R.C.), Prestiges et Perspec­tives du théâtre français (Gallimard) et de la col­lection Les Nouvelles Epitres.

Savez-vous que…

Louis Jouvet, bachelier es lettres, avait été reçu pharmacien et préparateur à Noisy-le-Sec, Levallois-Perret et Bourg-la-Reine…  Son père était entrepreneur de travaux publics…  Il était grand-père et avait trois enfants : Anne-Marie, l’aînée, a trente-six ans, Jean-Paul, Lise…  Il fit son service militaire à l’Ecole de Santé à Lyon…  Il dormait très peu : couché à trois heures du Matin, il se levait à huit… C’est au retour de sa tournée en Egypte, Italie et dans les Démocraties populaires, en 1948, qu’il avait été fait commandeur de la Légion d’honneur…

 

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