1951 – L'adieu à Louis Jouvet (L'Ecran Français)

 

« L’Adieu à Louis Jouvet » paru dans le numéro 319 daté du 22 août 1951 de L’Ecran Français

Le 14 août, à 17 h. 15, au cours d’une répétition de la pièce, La Puissance et la Gloire, de Graham Greene, Louis Jouvet s’écroula sur la scène du Théâtre de l’Athé­née. Transporté dans son bureau directorial, il de­vait y mourir le 16 août, à 20 heures 15, sans avoir, sauf à de rares instants, repris connaissance.

A Jouvet, la mort a fait une faveur : elle est venue le chercher dans son théâtre.
Les amis que l’on rencontre aujourd’hui n’ont qu’un seul nom sur les lèvres, qu’une seule image au fond du cœur : Jouvet. Une fois encore, le cœur de Paris a failli s’arrêter de battre. Comme le jour de la mort de Raimu. Comme le jour de la mort de Cerdan.
Il faut être un très grand comédien pour réussir encore à émouvoir après sa mort. Déchirer ainsi l’âme de la foule n’est pas donné à tout le monde.

Les mots ne servent plus à rien. Strictement à rien. Et dans ce cas-là, le métier de journaliste est ridicule. Les sentiments que l’on n’ose exprimer se mêlent aux formules toutes faites. Et la littéra­ture s’enrichit d’une nouvelle page émue, distinguée et bien calligra­phiée.

A toutes les émotions en formu­les, combien nous préférons l’hom­mage parlé que font à Jouvet les gens de notre quartier et de tous les quartiers. C’est de Jouvet que l’on parle aujourd’hui dans les rues, les métros ou les magasins. Chœur gigantesque plus émouvant que les pleureurs de tragédie.

Maintenant, on peut le dire tout haut : Jouvet était aimé.
Jouvet, c’était le théâtre, dit-on. Mais c’était aussi le cinéma. Il avait autant d’admiration pour le cinéma que pour le théâtre. Et ce n’est pas peu dire.

Les bavards avaient inventé une légende selon la­quelle Jouvet considérait le cinéma avec condes­cendance. Ce n’était pas vrai. Ces lignes écrites par Jouvet en 1945 en témoignent :
« Le cinéma n’est qu’un mode nouveau, une branche nouvelle, une moderne activité de l’art dramatique, du théâtre. Il faut l’affirmer sans avoir peur de contredire personne : il n’y a pas deux branches de l’art dramatique, le théâtre et le cinéma… »

Il avait la foi du comédien. Cette foi qui lui fit dire, dans le coma : « Vais-je encore pouvoir travailler ? ».

A huit ans, il découvrait Molière. A douze, Beaumarchais. A treize, il déclamait Po­lyeucte. A seize, il passait ses soirées au poulailler et voyait quarante-trois fois Mounet-Sully dans Œdipe Roi.

Le chemin de l’espérance fut long et pénible : l’Université Populaire du Faubourg-St­Antoine, les tournées minables, les échecs successifs au Conservatoire, les emplois de doublures au Châ­telet et à l’Odéon, le Théâtre d’Action et d’Art, qu’il fonde avec Yvon Delbos, la faillite, et, en 1913, le Vieux-Colombier, berceau de la gloire. En 1924, il s’installe à la Comédie des Champs Elysees. Dix ans plus tard, c’est I’Athénée. Enfin, sous l’oc­cupation, il s’exile volontairement et va faire triom­pher le vrai théâtre français en Amérique du Sud…

Il était dans sa soixante-quatrième année et il venait à peine de terminer de tourner un nouveau film, Une histoire d’amour.

Il meurt sans avoir pu fêter ses vingt ans de cinéma.

Car, il y a vingt ans, Jouvet n’avait pas encore débuté à l’écran. Et, aujourd’hui, il laisse un vide dans le cinéma français. Et l’on ne comble jamais le vide laissé par un Jouvet. On n’a pu rem­placer Raimu, on ne remplacera pas non plus Jouvet.

Écoutons-le une dernière fois parler de lui, ce qu’il ne faisait qu’avec discrétion et lorsqu’on l’en priait :
- Je ne saurais vraiment vous dire comment j’ai  fait du théâtre. Je n’aperçois aucun signe dans mon enfance. Il n’y eut pas de prédestination. Je me suis trouvé un jour au théâtre dans une salle, puis sur la scène; je m’en étonne encore moi-même. Cet étonnement ne me gêne pas, il me plaît et me sa­tisfait. Le plus estimable et le plus heureux dans la vie est de s’étonner. C’est la conscience de ce qu’on a souhaité ou commis qui remonte du fond de soi : c’est cela vivre. Il n’y a qu’à se laisser aller à ces sentiments, en accepter les conséquences, leur être fidèle. La liberté est dans l’acceptation du destin et le docile accomplissement des exigences d’un métier.

Ce métier, il en fut un grand artisan. Le théâtre et le cinéma français sont en deuil. Il n’y a rien d’autre à ajou­ter. Une autre fois, nous parlerons de l’art de Jouvet, de son apport à notre temps. Nous n’avons pas le courage aujourd’hui d’ouvrir le testament de Jouvet.

Aussi, nous contenterons-nous d’adresser à sa veuve, à son fils, à ses filles, à toute sa famille, à ses amis inséparables, Pierre Blanchar et Pierre Renoir, nos condo­léances les plus émues.

Et, ce soir, nous irons applaudir Jouvet dans un de ses films. N’importe lequel.
C’est histoire de revoir un ami.

L’Écran Français

 

 

« Les obsèques de Louis Jouvet » paru dans le numéro 320 daté du 29 août 1951 de L’Ecran Français

 

Jouvet

Le film nous gardera, quelques dizaines d’années encore, son image animée, son ombre de vie, sa voix dont nous ne nous lasserons pas d’évoquer les inflexions. Et puis…

Un jour – c’est vrai, car la pellicule est, hélas! elle aussi mortelle – c’est le seul théâtre, le théâtre auquel il a consacré son existence jusqu’à son dernier souffle, qui lui conférera sa réelle immortalité. Les triomphes de la scène, qui paraissent éphémères parce qu’il n’en demeure rien de matériel sitôt les lustres éteints, paieront cependant Jouvet à plus long terme et mieux que le cinéma.

L’histoire du théâtre ne serait pas l’histoire sans Jouvet, l’un des servants les plus glorieux de notre culture nationale. Il le savait, il l’a écrit de sa main et on pourra le lire dans ce numéro-souvenir de l’Ecran Français : l’art n’est jamais si sensible et ne va si directement au coeur des peuples de tous les pays que s’il plonge des racines profondes dans la culture et les traditions nationales.

Dans la période que nous vivons, où des forces pernicieuses tentent de faire perdre aux peuples le sens de leur génie propre, Jouvet fut l’un de ceux qui ont tenu notre théâtre à bout de bras. C’est cela sa vraie gloire. Et c’est cet exemple que nous porterons au coeur, quand notre souvenir et nos lèvres diront : Louis Jouvet.

 

Voici le moment incroyable, inacceptable, où vos parents, vos amis, vos fidèles collaborateurs, tous, remués de tendresse, se tiennent, une dernière fois, réunis à vos cotés. Un abîme se creuse devant nous et nous laisse désemparés, car vous étiez notre patron, le chef de la grande famille des gens du théâtre, le symbole même de ce théâtre, oui, le théâtre de la France, c’était vous…

Jean-Louis Barrault

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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