1951 – la prodigieuse carrière de Louis Jouvet (L'Ecran Français)

 

« La prodigieuse carrière de Louis Jouvet » par Bob Bergut.

Article paru dans le numéro 320 daté du 29 août 1951 de L’Ecran Français

La vie de Louis Jouvet est assez peu connue du grand public. L’acteur se dérobait sou­vent aux interviews.. Il préférait être jugé sur son oeuvre que sur une simple phrase.
Il est né le 24 décembre 1887, à Crozon (Fi­nistère), un peu par hasard, puisque ses parents étaient Ardennais et Limousin. A huit ans, il découvrit Molière, à douze Beaumarchais, à treize il déclamait Polyeucte… Mais sa famille ne voulait à aucun prix entendre parler de théâtre. Il s’inscrivit a la Faculté de pharma­cie de Paris. Il passa bientôt toutes ses soirées au poulailler pour voir Mounet-Sully et aban­donna ses études pour une tournée avec Léon Noël
Ses vrais débuts, il les fit dans une pièce dite « sociale », à tendance anarchisante, au Châ­teau du Peuple. L’ancien préparateur en pharmacie de Bourg-la-Reine apparaît sur les plan­ches de l’Université Populaire du faubourg Saint-Antoine dans Le Colonel Chabert.

Avec Jean Gabin dans Les Bas-Fonds

Léon Noël lui confie des seconds rôles dans son répertoire qui va du Bossu à L’Affaire du courrier de Lyon en passant par Ruy-Blas, Le Comte de Monte-Cristo, L’Auberge des Adrets
Trois fois présenté au Conservatoire, Louis Jouvet est « recalé » chaque fois et il est ré­duit à entrer au Châtelet pour y jouer les « uti­lités ». Mais ses temps de liberté sont consacrés à la troupe du théâtre d’ « Action et d’Art ». Il a dix-huit ans…

Le théâtre d’ « Action et d’Art », qu’il créa avec Devigne et Yvon Delbos, donne ses soirées au Chateau-d’Eau et laisse à Jouvet un sou­venir : deux mille francs de dettes… qu’il ne peut rembourser en continuant à jouer les grands prêtres, au Chatelet; aussi part-il en tournée.
A cette période, Louis Jouvet épousa une jeune Danoise, qui se passionnait davantage pour la pharmacie que pour le théâtre. Aussi son mari se replongea-t-il dans le « codes ». Le théâtre sépara très vite la jeune femme de son mari. Néanmoins, ils eurent trois enfants.
En 1913, Jacques Copeau engage Jouvet au Vieux-Colombier pour y faire tous les métiers. Il est décorateur (Jouvet avait suivi un temps les cours de l’École nationale des arts décora­tifs), régisseur, metteur en scène même. La pre­mière pièce créée chez Copeau Une Femme tuée par la douleur, de Thomas Heywood, classe Louis Jouvet et lui donne déjà une réputation solide d’acteur de composition qui se confirme dans La Nuit des rois, de Shakespeare.

1914. Rencontre de Paul Vaillant-Couturier et de Jouvet, médecin auxiliaire. 1917. Démo­bilisé, il suit Copeau aux Etats-Unis pour une tournée de propagande de deux années et le quitte pour accepter l’offre de Jacques Hébertot : la direction du théâtre des Champs-Ely­sées, en 1922.

Avec Janine Darcey et Odette Joyeux dans Entrée des artistes

C’est à Jouvet que nous devons, durant douze années, les plus illustres créations de Giraudoux, Jean Sarment, Marcel Achard (dont le célèbre Jean de la Lune), Jules Romains (Knock).
« Quel lieu extraordinaire était alors le théâ­tre des Champs-Elysées ! », écrit René Clair (Réflexion faite, 1951).
La réussite de Louis Jouvet est un fait : on ne se moque plus de sa diction, de ses idées, de ses prétentions.
Louis Jouvet se passionnait pour le septième art, mais il faut avouer que son premier contact avec la caméra n’avait pas été très heu­reux. Knock et Topaze, tournés en 1932, amenèrent l’acteur à écrire :
« Le cinéma ? Que voulez-vous que j’en sache. Je débute. J’apprends…»
« Le film est un véhicule unique, un moyen qui a droit à toute notre admiration pour édu­quer le public. Vous n’iriez pas en diligence quand on peut avoir recours à l’avion. Tout le monde va au cinéma. J’y vais autant que possible : j’y aime bien des choses, et Chaplin avant tout, qui est unique… Cette prise de contact, cette expérience, sera peut-être suivie d’autres: Je n’en sais rien. Ce que je sais, dès maintenant, c’est que le théâtre doit beaucoup au cinéma qui a étendu la quantité du public de spectacles et qui a permis à tant d’acteurs de la scène d’éviter les dangers de la crise… Moi-même je ne viens pas au cinéma pour deve­nir une vedette. Ça ne m’a jamais amusé… »

Avec Albert Préjean dans L’Alibi

L’attitude hautaine de Jouvet impressionne producteurs et journalistes qui brodent aussitôt une légende : il n’aime pas le cinéma…
Trois ans plus tard, le grand Jacques Feyder ramène Jouvet au studio. A Epinay, j’avais été engagé comme petit figurant dans La Kermesse héroïque. Je me souviens de Jouvet se prome­nant dans les cours du studio en tenue de moine, une cigarette aux lèvres et le scénario sous le bras. Parmi les figurants de l’époque, un bruit courait : Jouvet, après s’être vu sur l’écran, aurait quitté la salle de projection après quelques minutes.

Mais l’homme de théâtre n’ou­blie pas le théâtre. Abandonnant le. théâtre des Champs-Élysées pour celui de l’Athénée, Louis Jouvet reprend quelques-uns de ses succès et crée des nouveautés : Tessa, La Machine infer­nale de Jean Cocteau, Electre et Ondine de Jean Giraudoux. La troupe Jouvet connaît alors le triomphe avec L’Ecole des femmes, La Guerre de Troie n’aura pas lieu, L’Impromptu de Paris de Jean GiraudouxLouis Jouvet disait dans le texte de Giraudoux : « As-tu entendu parler d’un nommé Molière !… Amène-moi Molière, et je me charge d’être Louis XIV… »

Dans Untel père et fils

Le cinéma s’empara bientôt de ce prodigieux acteur par l’intermédiaire des meilleurs met­teurs en scène : Marcel Carné, Duvivier, Fey­der, Renoir
Après Mister Flow, mis en scène par Robert Siodmak sur un scénario de Henri Jeanson, il tourna, avec Jean Renoir : Les Bas-Fonds avec Jean Gabin, La Marseillaise avec Pierre Renoir, Andrex. Avec Marcel Carné : Drôle de drame, avec Michel Simon, Françoise RosayJ.-L. Barrault; Hôtel du Nord, avec Annabella, Arletty.
Avec Julien Duvivier : Un Carnet de bal, avec Raimu, Harry Baur, Pierre Blanchar, Ma­rie Bell, Fernandel ; La Charrette fantôme (1939), avec Pierre Presnay, Marie Bell; La Fin du jour, avec Michel Simon, Victor Francen, Madeleine Ozeray : Untel père et fils, avec Raimu, Michèle Morgan.

Dans La Fin du jour avec Victor Francen

Certaines créations cinématographiques marquèrent la grande classe de celui qui hachait ses phrases avec un art extraordinaire : Entrée des artistes, mis en scène par Marc Allégret,  avec Claude Dauphin, Odette Joyeux, Bernard Blier : Volpone avec Charles Dullin, Fernand Ledoux : L’Alibi, mis en scène par Pierre Chenal avec Eric Von Stroheim, Jany Holt, Albert Prejean : La Maison du Maltais, mis en scène par Pierre Chenal, avec Viviane Romance, Dalio.

Dans Un Revenant avec François Périer

On le vit également dans des films secon­daires où sa personnalité ne pouvait inaperçue : Forfaiture, de Marcel L’Herbier, avec Sessue Hayakawa : Sérenade de Jean Boyer (épisode de la vie de  Schubert) : Mademoiselle Docteur mis en scène par G.W Pabst, avec Pierre Blanchar, Dita Parlo, J-l Barrault : Le Drame de Shanghai mis en scène par G.W Pabst, avec Raymond Rouleau, Elina Labourdette : Education de Prince.

Dans Copie conforme

Cette première partie de la carrière cinématographique était basée sur une seule face du talent : celle de la composition…
Gangster, moine paillard, maître chanteur – il l’est avec la suprême élégance.
Le nazisme interdit à Louis Jouvet de jouer certains de nos classiques. Aussi préféra-t-il s’exiler en Suisse puis en Amérique du Sud, où, pendant quatre ans, la troupe Louis Jouvet parcourut 67.000 km de 1941 à 1945. De retour à Paris  le théâtre de l’Athénée retrouva son fidèle directeur qui fit ses beaux soirs avec la dernière pièce de Girau­doux : La Folle de Chaillot. De­puis toujours, il rêvait de créer Don Juan de Molière, et le 24 décembre 1947, jour anniversaire de ses soixante ans, il donna la pièce de ses rêves, puis ce fût une nouvelle bataille pour Tar­tuffe.

Dans Quai des orfèvres avec Bussières et Bernard Blier

Depuis son retour en France, en 1945, il avait été l’interprète favori de Henri-Georges Clou­zot : Quai des Orfèvres, avec Suzy Delair, Bernard Blier, Re­tour à la vie, Miquette et sa mère (1949) avec Bourvil, Da­nièle Delorme.

Dans Miquette et sa mère avec Da­nièle Delorme

Cette seconde et dernière partie de sa car­rière fut plus chargée en réalisations cinéma­tographiques que la première. Le cinéma décou­vrait Jouvet sous un tout autre jour : avec Clouzot ; il fut un désabusé ; avec Decoin, un homme sensible très près de la réalité ; avec Guy Lefranc, égal à lui-même.

Les Amoureux sont seuls au monde, avec Dany Robin et Entre onze heures et minuit, avec Madeleine Robinson, tous deux mis  en scène par Henri Decoin ; Knock et la Noce des quatre jeudis, mis en scène par Guy Lefranc, avec Dany Robin et Daniel Gélin (devenu en cours de tournage Une Histoire d’amour) (inédit).
Il tourna également : Un Revenant, de Chris­tian Jaque (1945), avec François Périer ; Copie conforme (1946), de Jean Dréville ; Lady Pa­name (1950), avec Suzy Delair, mis en scène, par Jeanson.

Dans Retour à la vie

Il répétait mardi dernier une pièce adaptée de La Puissance et la Gloire, de Graham Greene, et dictait, pour la seconde fois, un geste à Monique Mélinand lorsqu’il s’affaissa. Trans­porté, à 17 h15, dans son petit bureau du théâtre de l’Athénée, simplement décoré d’un portrait de Jean Giraudoux, il ne le quitta plus. Après trente heures de coma, il déclara simplement : « Vais-je encore pouvoir jouer ?… » Le jeudi 16 août, il décéda à 20 h. 15.
Bob BERGUT


Au cours d’un dernier entretien…

Louis Jouvet se préparait à monter de nouveau Ondine, dans la traduction de Jean Giraudoux. Nous lui avions fait part d’une certaine réserve du public, habitué à identifier Madeleine Ozeray à Tessa. Louis Jouvet avait répliqué : « Une Tessa brune, pour­quoi pas ?… Aucun acteur n’est irremplaçable, seules, les œu­vres sont immuables… »
Toute sa carrière infirmait ses propos, mais en parlant ainsi, il exprimait davantage son respect pour l’oeuvre qu’une vérité définitive, Pour l’amener à se prononcer plus catégoriquement, nous prîmes l’exemple de la regrettée Marguerite Moreno. C’est alors que Jouvet, abandonnant le paradoxe, révéla son estime du comédien en déclarant : « Pourtant, il est une chose que je ne reprendrai jamais : c’est La Folle de Chaillot qui est injouable sans Marguerite Moreno… »
Jouvet parti, combien d’oeuvres sera-t-il difficile de jouer ?

(Photo inédite prise par P.-H. Martin, au cours de cet entretien)

Filmographie

1932: KNOCK, TOPAZE.
1935 : LA KERMESSE HÉROÏQUE.
1936: LES BAS-FONDS.
1937: MISTER FLOW, DROLE DE DRAME, CARNET DE BAL, LA MAISON DU MALTAIS, FORFAI­TURE, SERENADE, MADEMOI­SELLE DOCTEUR.
1938: LA MARSEILLAISE, HOTEL DU NORD. ENTREE DES ARTISTES, L’ALIBI, LE DRAME DE SHAN­GHAI, EDUCATION DE PRINCE, RAMUNTCHO.
1.939: LA CHARRETTE FANTOME, LA FIN DU JOUR, VOLPONE.
1940: UNTEL PERE ET FILS.
1945: UN REVENANT.
1946: COPIE CONFORME, LES AMOU­REUX SONT SEULS AU MONDE.
1947: QUAI DES ORFEVRES.
1948: RETOUR A LA VIE, ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.
1949: MIQUETTE ET SA MERE.
1950: LADY PANAME.
1951: KNOCK, UNE HISTOIRE D’AMOUR.

Dans Knock avec Jean Brochard

Dans Entre onze heures et minuit avec Yvette Etiévant

Dans Lady Paname avec Suzy Delair

 

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