1946 – l'enfance de Louis Jouvet (Cinémonde)

 

« L’ENFANCE DUN GRAND COMÉDIEN » par CHRISTINE COURNOT paru dans Cinémonde n°634 daté du 24 septembre 1946

Louis Jouvet naquit, le 24 décembre 1887, de père limousin et de mère ardennaise, à Crozon, dans le Finistère où son père, entre­preneur de travaux publics, construisait un pont.
Les Jouvet, de par les occupations du chef de famille, menèrent une vie errante de nomades, unie cependant, à l’esprit le plus bourgeois et le plus routinier. Le petit Jouvet y acquit sa surpre­nante instabilité tout en développant ses qualités de sensibilité et sa nervosité.

On retrouve sa trace par les ponts qui sillonnèrent leurs routes, particulièrement dans le Massif Central, en Lorraine, à Montauban, à Nîmes, et dans le Limousin paternel non loin de la bourgade où naquit Jules Romains, dans cette province si chère au cœur de Giraudoux.

C’est dans une petite école primaire, environnée de collines et de jardins en terrasses, qui sentait l’encre rouge, les galoches et les pommes, qu’à huit ans Jouvet faisait la connaissance de Molière et se disputait joyeusement avec ses camarades en les traitant de « pendards », « maitrejurés filoux », « coquins », « vrais gibiers de potence ». A douze ans il s’y enfermait en d’obscurs réduits, non pour fumer de précoces cigarettes, mais pour lire Beaumar­chais qu’il considérait comme un auteur libertin.

Traîné dans toute la France, l’enfant vivait souvent chez les contre-maîtres de son père qui lui apprirent à apprécier plus tard les simples artisans du théâtre, machinistes, électriciens et acces­soiristes. Mais sa vraie demeure était celle de sa grand-mère ma­ternelle dans les Ardennes, près de Rethel ; cette grand-mère, qu’il nous peint la plus rusée, la plus vieille, la plus tendre, la plus malicieuse et la plus sensée, reste le personnage le plus important de son enfance. Comme un jour il lui demandait : « Grand-mère, pourquoi es-tu si vieille ? », elle lui répondit d’un ton énigmati­que et guilleret : « Mon fils. c’est parce qu’on m’a fait beaucoup de chagrin. »

La grand-mère et le petit-fils faisaient de longues promenades au bord de la Meuse d’où, malgré les tendres objur­gations de la vieille dame, il revenait toujours pieds mouillés, habits déchirés ou tachés, sûr de l’impunité, ayant pour toute réprimande un « Tu l’as voulu, Georges Dandin », auquel il fait porter la responsabilité de son interprétation future du personnage.

C’est près d’elle qu’il terminera ses études dans un collège religieux dont le professeur de littérature, collègue de Verlaine, lui apprendra à considérer Beaumarchais comme le premier révolution­naire et l’auteur des immortels principes de 89. C’est là que se décidera sa vocation « à l’instinct de mimétisme est venu se surajouter un besoin persistant d’évasion, d’in­carnation, d’assimilation, il y a eu vocation, vocation qui se manifeste généralement de très bonne heure et fort impérieusement, vocation qui doit surmonter l’ignominie de la profession de comédien ».

En effet, il déchaînera contre lui le chœur familial lorsqu’il sera surpris par ses parents déclamant Polyeucte dans le grenier devant ses frères admiratifs. Traduit devant le conseil de guerre que représente une famille normale en cette circonstance, Jouvet lissait de vieux galets polis qui ne quittaient pas les poches de sa culotte et s’entendait, avec une aimable indifférence, répéter par mille voix que « le théâtre était un métier honteux ».

Plus tard ses oncles, disciples d’Hippocrate et de Gal­lien, le prièrent de chosir entre la médecine ou la phar­macie, ses tantes l’auraient préféré amiral ou dominicain : Jouvet, qui pensait toujours au théâtre et le croyait apte à le délivrer de « toute une quotidienneté pauvre et irritante qu’on ne supporte à cet âge qu’en faisant re­traite à toute heure du jour sous les marronniers du fond du jardin ou dans l’étrange et paisible grenier fa­milial », consent à partir pour Paris et, prenant ses ins­criptions à la Faculté de pharmacie, s’en va rôder autour des théâtres.

PHARMACIEN OU ACTEUR

C’est lui que l’on voit trembler d’excitation au poulail­ler « séminaire des vraies vocations et cénacle des vrais amateurs ». Il affirme avoir vu 43 fois Mounet-Sully jouer Œdipe. En 1905, c’est lui qu’on retrouve, éperdu d’admiration, chez le poète Roger Devigne qui avait créé la Revue des Chimères ; il participe à de funambulesques monômes publicitaires en soufflant dans un olifant.

A la même époque il joue au Château du Peuple une antici­pation sociale où les rois de ce monde s’agitaient en l’an 2000. Il était un de ces milliardaires qui, autour de la table à tapis vert, agitaient le sort du monde en complets râpés, qui sentaient la benzine, tout en fumant des cigares à trois sous, signe manifeste d’opulence.

Néanmoins, il continue sa pharmacie, il est l’élève de Bourquelot et de Béhal qui le colle à un examen après lui avoir demandé « quel était le meilleur antiseptique », ce à quoi il répon­dit : « Celui qui ne tue pas le malade. » Cet avatar n’em­pêche pas Jouvet de terminer ses études avec une men­tion Très-Bien dont il n’est pas peu fier. Il fait un stage
à Noisy-le-Sec, chez Grès, à Levallois-Perret, à la Phar­macie Rousseau.

Obligé de gagner sa vie, Jouvet est préparateur à Nogent, à Bourg-la-Reine, il est payé sept francs par jour, ce qu’il gagne en jouant concurremment à l’Univer­sité populaire du faubourg Saint-Antoine où il a tra­vaillé avec Henri Perrin. On l’y voit dans le Colonel Chabert, avec Le Goff qu’il retrouvera au Vieux-Colom­bier, Vitray et Aldebert.

Puis il part en tournée avec l’impresario Zeller et surtout avec Léon Noël, le roi du mélodrame. Le jeune Jouvet, plein d’admiration pour son vieux maitre, passait des nuits entières à parcourir Paris avec lui. Se raccom­pagnant mutuellement, ils ne songeaient à se quitter que lorsque la fatigue les terrassait. Léon Noël se plaisait à imiter le grand Frédérick Lemaitre, que Pierre Bras­seur interprète magistralement dans les Enfants du Pa­radis, et Jouvet commençait à comprendre son métier.

Léon Noël ne voyait dans Jouvet qu’un bon acteur de grime et de composition. Il lui disait : « Tu marches, vieux. »

N’est-ce pas en effet un des drames de la car­rière de Jouvet que de l’avoir commencée par des em­plois de vieillards et d’avoir attendu la maturité pour jouer à visage découvert et prendre connaissance de sa séduction ?
(A suivre.)

 

 

Louis Jouvet à gauche lorsqu’il avait 4 ans.

 

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