1994 – Jean-Louis Barrault par Marcel Carné (texte inédit)


JEAN-LOUIS BARRAULT, INTERPRETE

par Marcel Carné

Remerciements à Roland et Tania Lesaffre qui m’ont remis ce document inédit.

Ce texte a été écrit par Marcel Carné à l’occasion de la mort de Jean-Louis Barrault en 1994.

Mis en ligne à l’occasion du centenaire de Jean-Louis Barrault le 08 septembre 2010.

D’autres vous parleront de l’acteur de théâtre, et plus encore sans doute de l’animateur extraordinaire qu’il fut et demeure en compagnie de la non moins admirable Madeleine Renaud.

D’ailleurs, n’attend-on pas plutôt de moi un témoignage sur l’interprète que j’ai eu le bonheur de diriger dans trois de mes films : JENNY, DRÔLE DE DRAME et LES ENFANTS DU PARADIS ?

Diriger ! Le terme, venu professionnellement au fil de la plume, choquera certains. Comme si on « dirigeait » le metteur-en-scène du SOULIER DE SATIN ou de PANTAGRUEL.

Parler de collaboration semblerait plus adéquat …. Et pourtant – dut-on me taxer d’immodestie – c’est bien de « direction » qu’il s’agit.

On me comprendra mieux lorsque j’aurais expliqué que cela tient à un certain comportement du créateur de Baptiste.

Comportement identique, chose étrange, à trois grands directeurs de Compagnies théâtrales que j’ai eu également la joie de « diriger » au cours de ma carrière : Louis Jouvet, Jean Vilar et Marcel Herrand.

Je veux parler d’une espèce d’effacement, d’abstraction de ce que l’on est au dehors pour se fondre dans une équipe et se conformer aux directives d’un maître d’oeuvre et à la conception de l’ouvrage qu’il a entrepris.

Ainsi en fut-il de Jean-Louis Barrault dans les trois films cités précédemment.

Il y a gros à parier que le metteur-en-scène de tant de pièces de genres différents eut parfois sa vision personnelle concernant le ton d’une réplique ou d’un mouvement de scène. Toutefois force m’est d’avouer qu’il n’en laissa jamais rien paraitre.

Qu’on n’aille cependant pas en déduire qu’il se désintéressait d’une oeuvre dont il n’était pas personnellement l’animateur. Même s’il ne présentait aucune objection aux indications que je pouvais lui donner, son attention était évidente. Enfin la qualité de son interprétation prouve d’évidence l’intérêt qu’il attachait à ce travail en commun.

Autre trait de son caractère : sa bonne humeur constante sur le plateau. Non seulement, je ne lui ai jamais vu se livrer à un éclat inconsidéré, voire a un simple accès de nervosité, mais encore il n’était pas exceptionnel de le voir s’esclaffer et lancer un bon mot, dont il était le premier à rire, dans des moments de nervosité. Ce qui avait le don de détendre l’atmosphère.

Lors d’une scène d’intimité des Enfants du Paradis, Arletty devait constater : « Comme c’est simple,l’Amour … » Des incidents répétés font que l’on tourne la scène une fois, deux fois, huit fois. Et toujours Arletty de répéter :  » – Comme c’est simple, l’Amour…. » Sur le plateau la crispation est a son comble.

Neuvième prise. Arletty commence sa phrase. C’est alors que Barrault constatant la drôlerie de la situation la coupe d’un éclat de rire irrésistible, auquel répond celui de toute l’équipe…. La dixième prise, décontractée, fut la bonne…

Parlerai-je, enfin, de sa conscience professionnelle ? Drôle de Drame devait le voir plonger, intégralement nu – et cela en 1937 – dans l’eau d’une petite mare construite en studio.

Or, la nécessité des prises de vues firent que la scène dut être tournée la peinture encore fraiche, et la surface de l’eau parsemée de larges plaques irrisées d’huile et d’essence mêlées.

Tout acteur, même obscur eût rechigné, Barrault, lui, ne manifesta aucune humeur et plongea sans hésitation. Puis refaisant surface s’esclaffa en rejetant l’eau polluée qu’il avait avalée malgré lui.

On comprendra par ce qui précède que je conserve un souvenir heureux de notre collaboration. Et même si le geste vient un peu tard, on voudra bien m’excuser de saisir l’occasion de ces quelques lignes pour, comme on dit dans le Midi, « lui tirer le chapeau ».

Marcel CARNE


Marcel Carné et Jean-Louis Barrault pendant le tournage des Enfants du Paradis (Ciné-Miroir)

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