1951 – Jean-Louis Barrault et elle (l’Ecran Français)


L’Ecran Français n°291 daté du 07 février 1951

« Un couple, deux grandes carrières : Jean-Louis Barrault et elle » par Bob Bergut


– Quel est votre définition de l’acteur de cinéma ?

…Je suis un document humain mis à la dis­position du metteur en scène. Lui, apporte son matériel et ses idées.

– Quels sont les rapports entre l’acteur Barrault et la caméra ?

Le théâtre exige la justesse du personnage, le cinéma exige la sincérité. c’est exceptionnel quand on peut composer au cinéma… Quant à moi, la sincérité qui m’est propre veut que j’en fasse quelquefois trop et cela m’est arrivé. Souvenez-vous de Berlioz au chevet de sa femme dans La Symphonie Fantastique. Ses larmes n’étaient pas feintes.

– Que pensez-vous de l’influence du cinéma sur le théâtre et vice-versa ?

… Le Théâtre ne peut ignorer l’autre et… vice-versa. Le cinéma habitue  une vision plus rapide des choses. Il entre dans l’éducation… d’ailleurs je vais monter une pièce sur le ci­néma… Mon rêve serait de faire quelque chose de neuf sur le cinéma au théâtre. Je voudrais que les spectateurs sortent du Marigny en disant : « Ah ! quel beau film on vient de voir… »

– Quel est le personnage de roman que vous aimeriez porter à l’écran ?

J’ai longtemps songé à Julien Sorel… Maintenant. je rêve au Procès de Kafka… mis en scène par Clouzot

– Parlons maintenant et si vous le voulez bien de votre femme. Quels sont les films de Madeleine Renaud qui ont votre préférence ?

….Jean de la Lune (de Jean Choux) pour son côté lumineux… Remorques de Jean Grémillon. Elle était ma­gnifique dans Le Ciel est à vous… Mais de vous à moi je l’aimais déjà à l’écran bien avant de la connaître.

– Quelles sont les grandes dates du couple Renaud-Barrault ?

…Notre rencontre s’est faite devant la ca­méra dans Hélène de Jean Benoît-Lévy et Marie Epstein… Notre mariage remonte à la guerre… La fondation de notre compagnie…

– Dans quel rôle cinématographique aimeriez-vous voir votre femme ?

…Dans n’importe quel sujet, à condition qu’elle soit vivante. Pour elle tout les emplois sauf les personnages refoulés… C’est un véritable clown, je voudrais que vous la voyiez dans un film comique…

– Auriez-vous aimé tenir le rôle de Jean Gabin au coté de Madeleine Renaud dans « Maria Chaptelaine » de Julien Duvivier ?

….Je n’ai jamais songé à cela… Je le trouvais très bien Gabin

– Quel est son film préféré ?

…Je crois que c’est Jean de la Lune. plus que La Maternelle (de Jean-Benoît Lévy)

– Quels sont les trois films que vous emporterez avec elle sur une île déserte ?

Tout d’abord  un Charlot… Ah ! faire un film avec Chaplin… Une pan­tomime… Je fermerai boutique pour… Bien ! Trois films, dites-vous, je ne pren­drai pas une bande interpré­tée par moi . La Chevauchée Fantastique de John Ford et le Voleur de bicy­clette… Accordez-m’en encore deux : Les Révoltés du Bounty (de Frank Lloyd avec Clark Gable) et… à la réflexion, peut-être, Les Enfants du Paradis.

– Quelle est votre défini­tion du metteur en scène ?

…C’est le maître d’oeuvre…

– Jean-Louis Barrault, ac­teur, oublie-t-il complète­ment Madeleine Renaud sa femme dans un rôle qui les oppose ?

…Oui. très bien… Nous sommes parfaitement « isolées »…


Remontons vingt ans en arrière pour rencontrer un petit « pion » du lycée Chaptal, qui vient de déposer dans une boite à lettres une enveloppe destinée à M. Charles Dullin. Imaginez Jean-Louis Barrault revenant vers le collège Chaptal où l’attend une classe hou­leuse…

Devant Dullin, il interprète à lui tout seul les personnages d’une scène de L’Ecole des femmes.

Dullin : « C’est un théâtre à lui tout seul, ce garçon là »

Quatre années ont passé : Jean-Louis Barrault est régisseur… acteur à grands rôles, petite vedette de cinéma.

Dullin : « Monte tes pièces. mon garçon… Fais la mise en cène et distribue les rôles… »

Jacques Copeau l’avait orienté vers le mime, mort depuis Deburau. Jean-Louis débute par une pièce muette et devant une salle muette et déserte (on était en période de vacances de l’année 1934)…

Découverte de la première heure, le mime amène son acteur devant la caméra pour son plus beau rôle : Deburau, des Enfants du Pa­radis

Barrault doit cependant au cinéma bien d’autres rôles : le tueur famélique échappé de l’oeu­vre de Liam O’Flaherty (Le Puritain), et le tueur vélocipédiste de Drôle de drame, Dunant d’Hommes à hommes de Christian-Jaque (… « J’avais vu le person­nage comme une espèce d’empoisonneur public qui veut à toutes fins la paix, le plus beau mot de notre vocabulaire »…). Le Berlioz, coura­geux et passionné de La Symphonie fantasti­que de Christian-Jaque encore…

Cependant que sa tête d’intellectuel consumé de problèmes hantait les écrans, ses manifestes théâtraux faisaient scandale. Quittant la Co­médie-Française, il la laissa « Prison sans Barrault », comme disaient alors les chanson­niers, pour le théatre Marigny.

Rencontrée en 1936, devant la caméra, la douce Madeleine Renaud devient son complé­ment naturel et il est bien dommage .que le cinéma ne leur ait pas donné plus souvent l’oc­casion de se rencontrer de nouveau sur l’écran.

BOB BERGUT


ON A DIT..

BARRAULT : « La Tragédie de la mime »

Devant le film PRISON SANS BARREAUX : « …Tiens, Jean-Louis se repose… »

RITA HAYWORTH : «… J’ai plus envie de voir Les Enfants du Paradis que la Tour Eiffel…»

PIERRE BARLATIER : Un comédien de grand talent que l’on compare à un accumulateur toujours en charge


DATES ET FAITS

Né le 8 septembre 1910 au Vésinet. Revendeur, comptable, puis surveillant au lycée Chaptal

1930 : « pannes » chez Charles Dullin.  1934 : premiers rôle a l’écran : LES BEAUX JOURS, POLICE MON­DAINE. 1936 : HELENE, où il rencontre Madeleine Renaud — SI TU M’AIMES — JENNY (premier film de Marcel Carné — SOUS LES YEUX D’OCCIDENT (Ra­zumov) — UN GRAND AMOUR DE BEETHOVEN — LES PERLES DE LA COURONNE (rôle du général Bo­naparte) — A NOUS DEUX, MADAME LA VIE — MIRAGES — DROLE DE DRAME (deuxième film avec Carné) — ALTITUDE 3.200 — LE PURITAIN (avec la débutante Viviane Romance, blonde) — LA PISTE DU SUD — ORAGE — L’OR DANS LA MONTAGNE — PARADE EN SEPT NUITS — 1940 : épouse Madeleine Renaud et entre au Français « Hamlet », « Grin­goire », « La Reine morte », « Le Soulier de satin » — MONTMARTRE-SUR-SEINE (premier film d’Edith Piaf) — LE DESTIN FABULEUX DE DESIREE CLARY (second rôle de Bonaparte) — LA SYMPHONIE FAN­TASTIQUE — L’ANGE DE LA NUIT — LES ENFANTS DU PARADIS (rôle du mime Debureau ; troisième film avec Carné) — LA PART DE L’OMBRE — LE COCU MAGNIFIQUE — D’HOMME A HOMMES (rôle de Du­nant) — 1946 : création de la Compagnie Madeleine Renaud – J.-L Barrault.


LE COUPLE RENAUD-BARRAULT

Madeleine Renaud avait divorcé de Charles Granval (un fils J.-P. Granval) et de Pierre Bertin, Jean-Louis Barrault était célibataire.



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