1965 – Entretien avec Joseph Kosma sur Prévert (Image et Son)


Entretien avec Joseph Kosma à propos de Jacques Prévert par Hubert Arnault paru dans la revue Image et Son, n°189 décembre 1965 (spécial les Frères Prévert).

Je suis content de parler de Pierre Prévert parce que je trouve que ce réalisateur de grand talent a fait des films importants. Nous avons travaillé ensemble pour « Adieu Léonard » et « Voyage surprise ».
« Voyage surprise », du point de vue musical, comportait un travail très séduisant, parce que le metteur en scène et le scénariste Jacques Prévert savaient donner à la musique un rôle d’action d’une part et de cocasserie d’autre part. La scène de théâtre, l’hymne cocasse et ironique, la scène de l’arrivée de l’autobus, etc… furent les rares moments dans mon travail de cinéma où j’ai pu travailler presque comme on écrit un opéra, en plein accord avec le réalisateur, avec l’auteur du scénario. Le scénariste a donné au musicien le pouvoir de dépasser l’illustration.

Pour moi, le sujet des films est toujours très important. Je n’ai jamais pu me rendre indépendant des styles de films, des sujets, et la réussite ou l’échec de la partition dépendait énormément des sujets eux-mêmes. C’est curieux avec Jacques Prévert je me suis senti absolument à l’aise et aussi bien inspiré pour la musique de ses films que lorsque j’ai mis en musique ses poèmes. Jacques et moi avons travaillé ensemble pour les films de Carné. Après la guerre pour « Les Portes de la Nuit », j’ai retrouvé un rôle donné de la musique, rôle très réfléchi chez Jacques, puisque la chanson « Les enfants qui s’aiment » joue un grand rôle dans l’action, dans la tragédie et aussi dans l’atmosphère de Paris, atmosphère tellement vraie.

Jacques Prévert est un amoureux de Paris. Je n’ai pas pu signer la musique des « Enfants du Paradis » tourné pendant la guerre; la partie la plus intéressante pour moi, c’était la pantomime. On a étudié ensemble. Jacques m’a donné la documentation nécessaire sur la naissance de la pantomime de Debureau. Cela m’a passionné; j’ai écrit la musique sans même remarquer que je travaillais, ça marchait tout seul. Plus tard j’ai refait la partition, j’ai réuni ensemble ce qui était dispersé dans le film. Avec Jacques, on a donné à ce spectacle le titre « Baptiste ».
Ces pantomimes ont été montées au théâtre Marigny par Jean-Louis Barrault qui en a fait la mise en scène et qui a dansé cela prodigieusement. Il l’a présenté un peu partout dans le monde. C’est ainsi que j’ai appris que le film était apprécié comme un grand classique du cinéma dans le monde entier.

Pour revenir à Pierre Prévert, je pense que c’est un vrai pionnier du cinéma qui a créé un style de burlesque français qu’on va seulement reconnaître maintenant ou plus tard, je n’en sais rien, mais il est certain qu’à l’époque où ses films sont sortis, Pierre n’a pas eu la récompense qu’il méritait. Comme je crois que la justice ne peut tarder, je suis persuadé qu’avec ses remarquables réalisations à la télévision comme « Petit Klaus et Grand Klaus » il retrouvera sa place, qui est très grande dans le cinéma français.

Et en ce qui concerne Jacques Prévert, ce qui a créé et ce qu’il a fait pour le rayonnement, pour la gloire du cinéma français est reconnu dans le monde entier. Il a apporté, avec Carné naturellement, un style qui a marqué l’époque, une espèce de naturalisme avec « Quai des Brumes » ou bien un prodigieux humour avec « Drôle de drame ». Et ces films aujourd’hui passent et repassent et restent inoubliables. Je crois que ce sont des oeuvres qui ont ennobli le cinéma et qui ont forcé les gens à considérer le cinéma comme art et pas seulement comme une industrie. Quand on arrive à élever une écriture, jusqu’ici méprisée, avec une force intérieure, avec une noblesse, avec du talent, qu’on puisse dire c’est un art, alors c’est vraiment un acte et ça caractérise notre siècle.

Un peintre très médiocre fait toujours de l’art puisqu’on a l’habitude de considérer toute peinture comme art. Comme musiciens, l’histoire de l’art c’est uniquement et exclusivement la peinture, nous étions un peu jaloux. Mais voilà, même le cinéma prouve que des gens exceptionnels, des écrivains, des poètes, des metteurs en scène comme Jacques Prévert, Marcel Carné, et Pierre Prévert peuvent élever une chose qui était destinée à la foire (plus tard, accaparée par l’industrie et par des capitaux) à un art et à un art noble pur et qui reste, puisque « Drôle de drame », « Voyage surprise », « Les enfants du Paradis » sont des films qui suscitent encore parmi plusieurs générations une passion. Je souhaite qu’il existe dans l’avenir beaucoup de metteurs en scène, beaucoup de scénaristes et beaucoup de films pareils.

Pourriez-vous nous parler de votre création musicale ? Il y a une musique « Joseph Kosma », des instruments, des sonorités, des thèmes musicaux que l’on retrouve assez souvent.
L’instrument ne fait pas le printemps. J’utilise un orchestre traditionnel. En général l’orchestre comporte toujours les mêmes instruments. Maintenant, on utilise la bande magnétique, la musique concrète qui apporte un ton nouveau, mais malgré toutes les couleurs nouvelles et anciennes des instruments ou des bandes, le compositeur est obligé d’inventer, d’apporter une matière ou bien noble, ou bien vulgaire, mais ce qu’il apporte est essentiel. Vous savez que les machines « Bull » arrivent à faire de la musique. Mais ces machines qui ont une mémoire prodigieuse, qui peuvent faire des calculs que l’homme est incapable de réaliser, créer de la musique, trier des informations, ne peuvent le faire que si elles sont dirigées par l’homme. Bref on revient toujours à l’homme.

Au cinéma, indépendamment de l’utilisation des couleurs et des instruments, il faut se conformer au style. La musique de film ne peut pas être indépendante, elle ne peut pas prendre une place énorme, car au moment où vous écoutez, vous voyez moins. On peut utiliser un morceau de musique important au moment où l’action stagne. Mais aussitôt que vous entrez dans l’action, la musique doit être discrète, à mon avis. J’éprouve toujours un sentiment agréable quand c’est ce cas, et un sentiment désagréable si la musique est indiscrète ou bien criarde, ou bien trop importante.

A l’époque où nous avons fait « Les Portes de la Nuit » avec Prévert, nous avons utilisé un orchestre symphonique dirigé par Desormières. Plus tard, j’ai toujours utilisé de moins en moins de musiciens; mes orchestres et mêmes les instruments diminuaient; finalement dans des films récents j’ai réussi une meilleure musique avec très peu d’instruments comme c’était le cas dans le fameux
« Troisième Homme » … Ce sont de véritables petites révolutions dans la musique de cinéma; le public ne s’en rend pas compte.

Le style central d’un musicien ? On est marqué par une époque et puis forcément une idée revient. Le plus grand musicien du monde n’a que 2 ou 3 ou même une seule idée dans 1a vie. Toute son oeuvre est une variation sur cette idée initiale, sur ce style initial qui se développe, qui prend une autre forme. Finalement on peut toujours revenir à l’idée initiale qu’il a eue. C’est peut-être ce qu’on appelle la personnalité.
Je retrouve chez Bartok, dans le 3° Concerto, sa dernière oeuvre, son style barbare, avec des basses mouvantes. C’est une idée qu’il a eue dans sa jeunesse, une impression qui involontairement revient. Si on analyse comme la machine « Bull » les cerveaux des musiciens, on doit découvrir cela.

(Propos recueillis par Hubert Arnault.)


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