1947 – Article sur Prévert par Pierre Berger (Cinémonde)


Article sur Jacques Prévert écrit par Pierre Berger paru dans Cinémonde n°659 du 18 mars 1947

Pour Jacques Prévert, l’enfer est pavé de poésie

La poésie mène à tout. il suffit d’en sortir.
Comme cette fée est une grande voyageuse, elle promène son monde un peu partout. Elle a conduit un jour Jacques Prévert au cinéma. Ce moyen d’expression étonna tellement cet enfant terrible qu’il n’en est pas revenu. Il y a entre la poésie et Jacques Prévert un monceau de cadavres. Cela scelle les amitiés et même les amours. Aussi bien la poésie est restée avec Prévert. A eux deux, ils font un couple de premier ordre… ou de désordre.

Un jour, Jacques Prévert fit, avec son frère Pierre, une tentative. Cela s’appelait « L’affaire est dans le sac« . On en parle encore dans les ciné-clubs d’avant-garde, entre « Le chien andalou » de Bunuel et « Entr’acte » de René Clair. Depuis Prévert a remplacé sa lyre par un écran bien blanc et il a commencé d’écrire dessus avec un procédé que ses frères de lune ne pratiquent habituellement qu’en dialectique : l’image. Car Prévert est un métaphysicien.
Il fallait d’abord comprendre le truc, explique-t-il à ses amis quand il a le temps. Avec le cinéma, tu ne te trompe jamais. Si l’image est toquarde, l’écran se conduit mal. Si elle « colle », l’écran se conduit bien. Alors tu peux continuer.
C’est ce qu’il a fait. Depuis « L’affaire est dans le sac« , Jacques et sa fée se tiennent attentivement « à l’approche du soir du cinéma« .

Disons le franchement : c’est une chance pour Prévert que l’usage de la parole soit venu très vite au Septième Art. Non pas qu’il soit spécifiquement un dialoguiste. Mais surtout parce qu’il faut que chacun soit à sa place.
Hum ! Ne soulevons pas le lièvre. D’autant plus que Prévert se défend d’être seulement un homme de cinéma. Avant que d’être un homme de l’art, il est un poète. un poème, cela s’improvise. Au café, chez soi, chez les amis, à Honolulu, à San Francisco. Depuis quelques années, Prévert improvise au studio.
L’ennui, c’est que là il n’est pas seul. Il y a même foule autour de lui : un producteur, un metteur en scène, une vedette, un décorateur. Allez donc faire de la poésie dans ces conditions.
Lui, il en fait quand même.
Entre nous il en ferait en enfer. Surtout en enfer.

Depuis un mois, on lui répète que « Les Portes de la nuit » ne valent pas un clou. Pauvre Jacques ! Il faut le voir prendre une figure de petit garçon. C’est fou ce qu’il ressemble en ce moment au môme Cricri.
Et pourtant… Et pourtant il ne songe pas à se défendre. il ne joue même pas les incompris. Ça l’ennuie un peu parce qu’il a mis dans le bain des tas de choses qu’il estimait beaucoup.
Alors quoi ! Je me suis trompé ?
Non, Jacques, tu ne t’es pas trompé.
Il faut lui expliquer que le boulot de l’opérateur est une chose, celui du réalisateur une autre. Le sien n’en parlons pas. En tout cas, cela ne l’a pas découragé puisque la même équipe va entreprendre « L’Île des Enfants perdus« .
Les expériences doivent se suivre, dit-il, sinon il n’y a plus qu’à aller se coucher. Et de cela, il ne saurait jamais être question.

Jacques Prévert est un homme chargé d’amis. Ils ne sont d’ailleurs pas tous visibles. les uns se cachent dans la passe de Tonga, les autres dans les casernes :
« Alors, militaire, la vie est belle ?
Je ne peux pas vous dire,
Je suis hussard de la mort…
 »
Au café de Flore, il a une bande qui lui est fidèle depuis le début. Il y a Fabien Loris, Roger Blin, Pierre Brasseur, Odette Joyeux. D’autres aussi, un peu moins connus.
Mais l’amitié, précise-t-il, n’est pas une affaire de publicité.
Je pourrais lui répondre que l’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux, mais il prendrait cela très mal. Car il n’aime ni les grands hommes, ni les dieux.
En tout cas, pas les mêmes que tout le monde.

Revenons au cinéma.
Voici Jacques Prévert au studio. Il regarde le décor.
Formidable, dit-il…
Mais qu’est-ce que ça va donner ? ajoute-t-il aussitôt.
Car c’est un inquiet.
On commence à répéter un texte qu’il a écrit au cours de la nuit.
Ça va ? demande-t-il.
Oui, jure tout le monde.
Mais qu’est-ce que ça va donner ?
Car il est de plus en plus inquiet.
Du coup, il n’en dormira pas de la nuit prochaine. Et c’est aussi bien, car il doit précisément préparer le dialogue suivant. Vive donc l’éternelle inquiétude de Jacques Prévert !

Un conseil : ne lui parlez pas de ses films passés. Il n’en pense rien, donc il est inutile de lui soutirer une opinion quelconque.
Tout de même, « Quai des brumes »…
Il bondit. Pour se fâcher ? non, pour une remarque :
Bien que le film n’ait rien à voir avec le bouquin, l’auteur a été très satisfait.
Pierre Mac Orlan a d’ailleurs confirmé lui-même.

Il n’est pas question de suivre Jacques Prévert partout. C’est bon pour la poésie d’être une amie fidèle. Elle lui suffit grandement. D’ailleurs suivre Prévert, cela signifie qu’on accepte d’entrer dans sa ronde. En avez-vous les moyens ? Si oui, tout va bien. Sinon, considérez-vous comme un enfant perdu. Jacques Prévert vous offrira peut-être une île.

Pierre Berger.


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