1959 – Article paru dans Nous Deux


« Carné, c’est quelqu’un qu’on prend dans ses bras »
nous dit Arletty, inoubliable Garance

Article d’Evelyne Marly paru dans le numéro 24 du mensuel Nous Deux paru le 15 mars 1959

« ARLETTY, cette Lavallière un peu gouape, fait de nous ce qu’elle veut. Rien n’est plus dangereux que son regard chaviré et sa séduction directe. »
Cette définition d’une de nos plus grandes comédiennes contemporaines, Colette l’écrivit en 1934, au lendemain de la reprise du Bonheur, Mesdames…, une comédie de Francis de Croisset, Willemetz et ChristinéArletty tenait le rôle créé par Eve Lavallière, l’actrice qu’elle admirait le plus.
Dans cette comédie de boulevard, Michel Simon était le partenaire d’Arletty.

Arletty au théatre dans La Descente d’Orphée de Tennesse Williams

Deux ans plus tard, le « tandem » se retrouvait sur la scène du théâtre de La Michodière, pour y créer
Fric-Frac, d’Edouard Bourdet, avec Victor Boucher. Le triomphe de la pièce eut son prolongement à l’écran où Fernandel joua, aux côtés du « tandem » Arletty-Simon, le personnage créé par Victor Boucher.
Tous ceux qui ont assisté à Fric-Frac ont encore, dans l’oreille, les intonations d’Arletty, savoureuse Loulou. Aussi bien fut retenue, un peu plus tard, la fameuse réplique, lancée par Raymonde, dans Hôtel du Nord : « Atmosphère ! Atmosphère !… J’ai une gueule d’atmosphère ? », De Circonstances atténuantes, film réalisé par Jean Boyer et où Arletty retrouvait son grand camarade Michel Simon, l’expression :
« Pas folle, la guêpe ! » nous est restée. De même que le refrain devenu rengaine populaire. « Comme de bien entendu..

Arletty dans L’Air de Paris de Marcel Carné

Il s’agit d’apostrophes célèbres. Si bien qu’à la question posée par Arletty : « D’un acteur de l’écran, que retient-on, sa voix ou son visage ? » on est en droit de répondre, en ce qui la concerne, que sa voix frappée de l’accent faubourien l’emporte sur son visage et sa silhouette, pourtant diablement éloquents.
Cet accent unique, exclusif, réjouit une fois de plus nos oreilles dans Maxime, où Arletty, en cocotte emplumée de la Belle Epoque, restitue à son amant, le général, l’âge qu’il a tendance à oublier.

Aujourd’hui, dans sa bonbonnière de la rue Raynouard, Arletty se penche sur son passé et feuillette, à mon intention, l’album de ses souvenirs. Trois douzaines de films, autant de pièces, d’opérettes, de revues, s’inscrivent dans sa carrière de comédienne. Dans son coeur, il y a trois noms : Marcel Carné, Edouard Bourdet avec Jacques Prévert.

Arletty avec François Périer dans L’Amour, Madame de Gilles Grangier

Carné, Arletty l’a connu en tournant Pension Mimosa, sous la direction de Feyder. A l’époque, le réalisateur de Quai des Brumes était l’assistant de Feyder. Entre l’assistant et la vedette allait jaillir le « coup de foudre » d’une mutuelle révélation. « Voilà un assistant sensationnel et, en toute certitude, promis à un bel avenir » pensait Arletty. De son côté, Carné se demandait : « Quand aurai-je la chance de diriger, à moi seul, cette comé­dienne si riche de vie et d’humour ? »
La rencontre entre le metteur en scène et l’interprète allait se concrétiser avec Hôtel du Nord, un des grands succès de Carné, dont Jeanson écrivit l’éblouissant dialogue.
Les années ont passé. Arletty n’oublie pas. Sa fidélité, son attachement à Carné, la comédienne les exprime en des termes touchants :
Carné, c’est quelqu’un qu’on prend dans ses bras… dit-elle. Je veux son bonheur. Dans son métier, comme dans la vie privée. Il le mérite. J’ai été si heureuse à cause de lui !… Les Enfants du Paradis, Les Visiteurs du soir, sont des moments de bonheur dans ma vie…
Ses yeux sourient à l’évocation de ce bonheur. Elle reprend :
C’était la guerre. Il fallait courir après chaque chose. Nous étions sous-alimentés, misérables. A distance, on continue à se demander comment, en cette période tourmentée, deux chefs-d’oeuvre ont pu naître : Les Enfants du Paradis, Les Visiteurs du soir. Pour nous, artistes et techniciens qui avions participé au miracle, ce fut comme une évasion, une féerie…
Les Enfants du Paradis comme Les visiteurs du soir, portent l’empreinte d’un grand amour. Un amour collectif. J’entends par là que nous nous aimions les uns les autres. Tout ce que nous faisions, nous le faisions avec amour. Carné, le tout premier, aimait ses interprètes, ses techniciens, ses figurants. Et tous le lui rendaient. »

Ces films, dont vous avez conservé un si profond souvenir, les revoyez-vous, quelquefois ?
Jamais, depuis que des voix chères se sont tues. Celles de Jules Berry, de Louis Salou, de Marcel Herrand


Arletty marque un temps de silence. Secrète, mystérieuse, lointaine, elle est à l’image de l’insaisissable Garance qui traversait Les Enfants du Paradis, en laissant derrière elle comme un entêtant parfum.
La petite voilette de tulle derrière laquelle Garance abritait son regard de Sphinx, Arletty la porta longtemps à la ville. Comme longtemps elle promena, à travers cocktails et galas, le casque blanc incrusté de pierreries de Dominique, son personnage des Visiteurs du soir.
Je vous ai parlé du climat d’amour qui enchante la réalisation de certains films, de certaines pièces reprend Arletty. Leur réussite, à mon sens, est tributaire de ce climat. Tous les beaux rôles qui m’ont été confiés, toutes les bonnes chansons que j’ai interprétées, m’ont été données par des auteurs qui m’aimaient. Un auteur qui n’aime pas les acteurs, ne peut pas écrire de beaux rôles pour eux. Rip, Maurice Yvain, Edouard Bourdet, aimaient les acteurs. Prévert et Jeanson n’écrivent jamais aussi bien que pour ceux qu’ils aiment…


En ce qui concerne Arletty, rares sont ceux qui ne l’aiment pas. Bien au contraire, auteurs et metteurs en scène ont toujours souhaité l’avoir dans leur distribution. Sacha Guitry dont elle fut longtemps la grande amie et pour qui elle tourna Les Perles de la couronne, Désiré, et joua Faisons un rêve et aussi des revues, admirait non seulement son talent de comédienne mais aussi sa verve, son esprit. Le maître lui disait :
« Arletty, vous avez des répliques de théâtre. Des raccourcis à la Jules Renard… »
A quoi, elle répondait, avec sa gouaille faubourienne.
Le seul talent que je me reconnaisse, c’est d’être singulière.
Et, elle ajoutait :
S’il m’avait fallu jouer La Dame aux Camélias pendant vingt ans, je me serais suicidée… Parce que pour jouer vingt ans une tubarde, il faut être rudement costaud !
Evelyne Marly.


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