1951 – Article paru dans Cinémonde


Le Film vécu d’ARLETTY

– Articles parus dans les numéros 897 et 898 de la revue Cinémonde les 13 et 20 octobre 1951 –

Vous pouvez lire l’article Ma Carrière par mes pièces par ce lien direct

1 – les secrets de mon intimité (paru le 13 octobre 1951 dans le n°897 de Cinémonde)


Toujours à cause d’Hôtel du Nord et de Fric-Frac on s’imagine volontiers que je suis née en plein coeur de Paris. Comme la tour Eiffel et Maurice Chevalier.

Il n’en est rien pourtant, mais il est vrai que je suis venue au monde… pas très loin de la capitale, puisque c’est à Courbevoie que j’ai poussé mon premier cri. Très exactement au 33 de la rue de Paris, dans un petit appartement situé ou fond de la cour. Et encore plus précisément le 15 mai 1898. Vous pouvez calculer vous-même…
Je ne triche pas avec mon âge, suivant en cela le précédent de Mme de La Fayette qui fut la seule femme du grand siècle à bien vouloir révéler la date de sa naissance !

Mes parents venaient du Puy-de-Dôme. Mon père était d’Ayat, et ma mère des environs du lac de Tazenat, que Maupassant a si joliment dépeint dans « Mont Oriol ». Le prénom d’Arlette qui me fut donné est celui que porte l’héroïne de ce roman.

Avant de s’installer à Paris, mon père avait été longtemps mineur à Saint-Eloi. Il mourut en 1916. Je l’aimais beaucoup et un de mes gros chagrins est d’avoir imprudemment prêté, un jour, la seule photo que j’avais de lui à un journaliste qui ne me l’a jamais rendue. Aujourd’hui, il ne me reste pour toute famille que mon frère avec qui je déjeune régulièrement tous les dimanches.

Ne me demandez pas qui sont mes camarades. Ce que je peux vous dire, cependant, c’est que j’ai un grand compatriote (de Courbevoie) et un grand ami — le plus cher de tous, à coup sûr : Louis-Ferdinand Céline, le génial auteur du « Voyage au bout de la Nuit ».


Ma vie est toute simple. Je sors peu. Je fuis généralement les réunions mondaines, et aussi curieux que cela puisse paraître, je n’ai encore jamais organisé de cocktails chez moi. Et quand je dis « chez moi », c’est encore une façon de s’exprimer, parce que depuis 1946, je suis dans le cas de beaucoup de Parisiens : je vis à l’hôtel et je suis à la recherche d’un appartement : « Cherche chambre, salon, salle de bains, confort, 8° arrondissement ou environs Étoile. Pour toute offre, s’adresser à Cinémonde, qui transmettra ». Merci d’avance à celui qui pourrait me dépanner !

En attendant, je ne me plains pas trop de mon sort, car du haut de mon septième étage, j’ai la plus belle vue de Paris. Je jouis d’une adorable terrasse où je croise parfois le jardinier de l’hôtel avec lequel je m’entretiens longuement de toutes les questions touchant à la culture des fleurs.

J’ai aussi deux propriétés hors de Paris qui sont vraisemblablement les deux plus petites de France, puisqu’elles n’ont chacune, en tout et pour tout, qu’une seule pièce ! La première se trouve dans le Midi, à Collioure, face à la haie et tout en bas de la colline où se trouve le fort Saint­-Elme… L’autre est en Bretagne, à Belle-Isle. C’est le seul souvenir qui me reste de La Fleur de l’Age et de cette île où nous sommes restés pendant trois mois… ce qui m’a permis d’apprécier le site de cet endroit sauvage et retiré. Là-bas, d’ailleurs, c’est merveilleux : il n’y a point de frais de toilette à faire et je me mets sans peine, à la mode simple et familière du pays.


A Paris, le climat vestimentaire est un peu différent. Pourtant, je crois que les Parisiens me rencontrent assez souvent affublée de cet inévitable béret qui, si cela continue, finira bien par faire concurrence au canotier de Maurice !

Quand je reste à la maison, je m’intéresse aux mille et une préoccupations qui sont l’apanage de toutes les femmes. Je lis, par exemple, souvent, beaucoup, et un peu de tout… à l’exception toutefois des journaux que je me sens incapable de parcourir, étant donné qu’il me reste trop de choses à apprendre ! Hormis cela, mes lectures vont de Démosthène… à Trignol !

Je m’intéresse aussi beaucoup à la musique, à la sculpture et à la peinture. En ce qui concerne le premier de ces arts, je me fie uniquement à mon instinct, car je n’ai aucune compétence musicale. J’aime Beethoven, Bach et Mozart, comme tout le monde, j’imagine.

La sculpture me passionne plus encore que la peinture. Je mets Rodin et Maillol plus haut que tout et je préfère à n’importe quelle toile, le plus modeste croquis d’un sculpteur. Pourtant j’adore Cézanne et Van Gogh, et j’estime qu’on ne peut pas s’ennuyer à Paris, quand on a la chance d’avoir le Louvre à moins d’un quart d’heure de sa porte !


J’ai depuis peu une nouvelle marotte les courses, et j’ai adopté deux filleuls :
« Faubourg » et « Boulevard » .

Pour ce qui est du moral enfin, je crois qu’il faut être sincère et naturel, ne vivre ni dans le passé ni dans le présent, mais dans le futur, puisque notre époque est celle d’une continuelle évolution.

Cette philosophie, au fond, me plaît assez, puisque j’ai la naïveté de croire à l’éternité de l’amour, comme les amants des Visiteurs du Soir. Enfin, il faudrait être optimiste, envers et contre tout et garder le sourire, ne serait-ce – ainsi que je le chantais, il n’y a pas si longtemps dans la revue de l’Empire – que :
« Pour oublier gaiement, Puisqu’il faut parler carrément, Tous nos petits et grands emmerdements ».


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2 – Ma Carrière par mes pièces (paru le 20 octobre 1951 dans le n°898 de Cinémonde)

Alors que j’étais mannequin chez Poiret, on me suggéra un jour que je pourrais essayer de faire du théâtre. Séduite par cette idée, je me fis remettre deux lettres de recommandations, l’une pour le directeur de l’Odéon, l’autre pour le directeur des Capucines.

Pourquoi, cet après-midi-là, me suis-je promenée sur les boulevards plutôt qu’ailleurs ? Toujours est-il que passant devant le théâtre des Capucines, je m’arrêtai puis entrai et demandai à voir Berthez, le directeur. C’était un homme fort intelligent. bien élevé, si artiste ! Il cherchait des petites femmes de revue, genre vie parisienne, très Fabiano. 11 me présenta au pianiste Esteban — encore un personnage fort sympathique, celui-là ! Et avant d’avoir eu le temps de réfléchir, je me suis vue embarquer dans mes premiers rôles…

Pourquoi ne suis-je pas passée ce jour-là dans le quartier de l’Odéon? A quoi tient une carrière ? A un trottoir ! La tragédie l’a échappé belle !…


J’ai donc débuté comme « oseille » dans une série de revues dont Rip était le plus souvent l’auteur. A cette époque, j’avais une frange qui me tombait sur le front. Je dansais. Je chantais aussi : « Tipperary » par exemple, qui fut le premier refrain que j’entonnai sur une scène, puis en solo des rengaines aussi spirituelles que la chanson du « Serpentin » : Je m’déroule parmi la foule. J’ai des enlacements libertins, Je suis le serpentin.

Le tour de la comédie est venu qu’après. Des pannes aussi, au début. Puis des rôles plus importants par la suite. Les pièces se sont ajoutées les unes aux autres. Pensez donc, en vingt ans… il y a eu un peu de tout : des revues, des opérettes, des comédies, le merveilleux Fric-Frac, de Maurice Bourdet, le sketch très littéraire de Cocteau sur La Matrone d’Ephèse, et jusqu’au fameux Tramway nommé Désir, que j’ai créé il y a deux ans à Paris.

C’est en jouant Le Bonheur, Mesdames, que j’ai eu pour la première fois, Michel Simon pour partenaire. Nous devions nous rencontrer bien des fois par la suite. Dans Les Joies du Capitole, notamment, où il incarnait Claude et moi… Agrippine. Et aussi dans Fric-Frac aux côtés de Victor Boucher, que j’admirais éperdument parce qu’il n’était pas seulement un camarade adorable mais aussi un des meilleurs comédiens de sa génération. Il fut vraiment l’honneur de notre profession.


Un souvenir amusant se rattache d’ailleurs à la création de Fric-Frac. Le soir de la représentation des couturières je ne me sentais pas du tout dans mon assiette. Un petit mot gentil de mon partenaire m’aurait été d’un grand réconfort. Mais Michel Simon avait une figure lugubre. 11 venait de perdre sa guenon favorite, Zaza, une bête d’une extraordinaire intelligence qui savait se tenir à table comme vous ou moi (ou presque) ! et avec laquelle il partageait d’ordinaire ses repas. Brusquement, on frappe les trois coups, le rideau se lève. Nous enfourchons notre tandem, prêts à foncer sur la scène. A ce moment, je me sens si désemparée que je frappe sur l’épaule de Michel et je murmure avec angoisse : « Je t’en prie dis-moi quel­que chose de gentil ! » C’est alors que Michel se retourne, me dévisage et me confie d’une voix navrante : « C’est fou ce que tu peux ressembler Zaza ! » Je fus prise d’une telle envie de rire que j’eus toutes les peines du monde à garder mon sérieux en entrant en scène.


Il y a deux ans, enfin, après une longue absence, je faisais ma rentrée sur la scène avec Le Tramway nommé Désir. La pièce de Tennessee Williams m’avait enthousiasmée dès la première lecture. Et je dois avouer que je me sentis tout de suite attirée par la perspective de refaire du théâtre en abordant un rôle tragique, assez voisin de celui de Garance qui était à cette époque, le dernier et le plus cher de mes souvenirs cinématographiques.


Dans ce numéro de Cinémonde on y trouve un résumé du film Gibier de Potence réalisé par Roger Richebé dans lequel elle avait comme partenaire Nicole Courcel, Pierre Dux ou bien Georges Marchal.
Voici quelques rares photos de ce film oublié (Il a été édité en VHS par René Chateau il y a longtemps).




En bonus voici une publicité d’Arletty parue à la fin de l’année 1953 dans Cinémonde.



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