
L'histoire de l'avant-dernier film de fiction de Marcel Carné depuis sa sortie est révélateur des problèmes qu'a pu rencontrer
Carné lors la deuxième période de sa carrière que j'appelle "post-Prévert".
Le film n'est par exemple même pas référencé dans la filmographie
de Carné sur le site Allo Ciné comme s'il n'avait jamais existé.
Le film est introuvable, peu diffusé à la télévision et encore moins en salles, il ne reste qu'à mettre la main sur une vieille VHS (éditée
il y a 20 ans) souvent à des prix défiant toute concurrence (pour une VHS).
Et pourtant ne serait-ce que la présence au générique de Jacques Brel aurait du lui assurer une meilleure postérité.
Le film est inspiré du livre d'un chroniqueur judiciaire Jean Laborde qui relate "l'histoire vraie d'un homme qui, roué de coups dans un
commissariat de Bordeaux, en était mort. Un juge d'instruction tenace avait réussi à obtenir la comparution en cour d'assise des trois meurtriers :
deux agents et le commissaire lui-même. Mais le jury, conditionné, avait acquitté les trois coupables".
Le film s'inscrit donc la lignée des films polémiques et politiques comme ceux d'Yves Boisset (Un Condé etait sorti juste avant) ou d'André Cayatte
comme son fameux Nous Sommes Tous des Assassins. D'ailleurs la presse accusa Carné de vouloir copier Cayatte comme si le fait de dénoncer une injustice
était sous copyright !
Quoiqu'il en soit ce film engagé éveille les consciences et à ce titre est aussi important politiquement que certains films des réalisateurs pré-cités ou des grands films d'
Henri Verneuil (I comme Icare) dans les années 70. Rappelons-nous les circonstances politiques de l'époque, la France du gouvernement Pompidou était partagé entre l'élan et l'échec de Mai 68
et un gouvernement qui avait failli perdre la main en Mai 1968 et entendait bien ne plus tolérer "la chienlit".
Quant à l'interprétation de Jacques Brel elle est très convaincante et le reste du casting est à l'avenant de Catherine Rouvel à Charles Denner.
Ce film mérite une vraie réhabilitation quand on regarde ne serait-ce que le nombre de diffusions à la télévision de certain films français "engagés" des années 70
on se dit qu'une fois de plus Carné souffre d'une sorte de "cabale" incompréhensible. Pourtant un film qui dénonce une bavure policière est toujours aussi d'actualité !!
Signalons également l'utilisation très pertinente de la musique contemporaine de Pierre Henry notamment de son Voile d'Orphée et de sa fameuse collaboration avec
Michel Colombier : Messe Pour un Temps Présent.
A la sortie du film, si celui-ci avait évité la censure du Ministère de l'Intérieur, ce ne fut pas le cas de la censure plus pernicieuse du silence
des médias à sa sortie (d'après ce que raconte Carné).
C'est-à-dire que peu de journalistes jugèrent bon de critiquer le film. De plus une fameuse interview à France-Inter fut même décommandée à la dernière minute.
Le film reçut quand même le Prix des Spectateurs au festival de Moscou et fut projeté à la Biennale de Venise hors-compétition.
C'est lors de cette même Biennale que Carné reçut en compagnie de John Ford et Ingmar Bergman un Lion d'Or récompensant
l'ensemble de leurs oeuvres. "De toutes les récompenses internationales qu'on m'avait octroyés, c'était assurément la plus haute, et celle à laquelle je
n'avais jamais osé prétendre. Mon nom accolé à celui des auteurs de La Chevauchée Fantastique et Cris et Chuchotements me remplissait à la fois d'orgueil
et de confusion" écrivit Marcel Carné dans son autobiographie (La Vie à Belles Dents, ed.Jean-Pierre Ollivier). Mais plus loin il ajoute amer
en s'étonnant que quasiment aucun journaliste en France n'ait relayé cette info :
Pourquoi fallait-il toujours que ce soit l'étranger qui m'honore et me fête,
et que dans le pays qui est le mien, où je suis né, je ne rencontre qu'attaques, sarcasmes ou même dédain
de la part de ceux qui font profession d'aimer un Art auquel j'ai consacré ma vie ?
Il est d'ailleurs très révélateur que dans les re-éditions qui suivirent Marcel Carné
changea la fin de la phrase et écrivit : "de la part de ceux qui font profession d'écrire sur un art auquel j'ai consacré ma vie".
FICHE TECHNIQUE
Scénario : d'après le roman de Jean Laborde.
Adaptation : Paul Andréota et Marcel Carné.
Dialogues : Paul Andréota.
Images : Jean Badal (couleurs).
Décors : Rino Mondellini.
Musique : Pierre Henry, Michel Colombier.
Son : René Longuet.
Montage : Henri Rust.
Interprètes : Jacques Brel (le juge Level), Catherine Rouvel (Danielle), Charles Denner (Maître Graziani),
Didier Haudepin (François Level), Michael Lonsdale (le commissaire Bertrand), Paola Pitagora (Laura),
Roland Lesaffre (Michel Saugeat), François Cadet (Rabut), Serge Sauvion (Bonetti), Françoise Giret (Geneviève Saugeat),
Jean-Roger Caussimon (le commissaire divisionnaire), Bobby Lapointe (Louis Casso), Harry Max (Moulard),
Luc Méranda (Marco), Luc Ponette (maître Rivette), Jacques Legras (l'inspecteur), Jean Franval (Docteur Sabatier).
Production : Les productions Belles-Rives (Michel Ardan).
Sortie : 7 mai 1971 aux Balzac, Rio Opéra, Max-Linder, Paramount Gobelins, Miramar, Paramount Montmartre, Triomphe.
Durée : 110 minutes.
Distinctions : Prix de la Critique ; Prix des Spectateurs au Festival de Moscou 1971.
SYNOPSIS
Bernard Level, juge dans une petite ville de province, se voit confier l'instruction d'une affaire délicate.un homme soupçonné d'un délit
mineur est décédé au commissariat, à l'issue de son interrogatoire par le commissaire et deux de ses inspecteurs.
Au terme de son instruction Level finit par inculper les policiers.
Dès cet instant, toutes sortes de pressions sont exercées sur lui.
REVUE DE PRESSE
CINÉMA 70 (Guy Hennebelle)
... que le cinéma français se risque enfin, avec quelque vingt ans de retard sur le cinéma américain, à
critiquer la société dont il émane mérite d'être souligné et approuvé. Reste la manière car, tout le monde
le sait, de bonnes intentions l'enfer en est pavé! Il faut bien reconnaître, hélas, que le film de Marcel Carné,
s'il est sympathique, n'en verse pas moins, et lourdement, dans un prêchi-prêcha pénible et laborieux.
POSITIF, octobre 1971, n` 131 (Bernard Cohn)
Il aurait fallu... moins d'appels du pied au spectateur vers des problèmes «actuels., les conflits de génération,
la drogue, la contestation... Il aurait fallu un peu plus de véritable lyrisme...
LIENS
1 - La page consacrée au film sur le site incontournable DVDTOILE.
2 - Une biographie de Michel Colombier sur le site CINEZIK.
3 - La page consacrée au film sur le site du groupe KATZ qui détient les droits du film.
4 - La page consacrée au film sur le site de CATHERINE ROUVEL.
5 - La page consacrée à Jacques Brel acteur
sur le site des éditions Jacques Brel tenu par sa fille France.
6 - Le site hommage à Jacques Brel.
Si vous voulez ajouter un lien, contactez-nous.
If you want us to add a link, contact us.
top