Interview de Didier Naert Chef Décorateur,
par Philippe Morisson (Mars 2008).
Du 13 mars au 19 avril 2008
a eu lieu une exposition-vente exceptionnelle de 50 gouaches d'Alexandre
Trauner à la Galerie
Berthet-Aittouares, 29 rue de
Seine 75006 Paris.
Didier Naert, Chef Décorateur, est membre de l'ADC,
Association des Décorateurs de Cinéma dont voici l'adresse du
site. Architecte
de formation, il est également peintre et enseigne la scénographie
et le décor de cinéma à l'ESAT (Ecole Supérieure
des Arts et Techniques).
Il est le fils de Nane Trauner, la deuxième épouse
d'Alexandre Trauner.
Il a été son assistant de 1975 sur L'Homme qui voulut
être Roi de John Huston à 1985 sur le film de Bertrand
Tavernier Autour de Minuit, en passant par Don Giovanni de Joseph
Losey (1978) et Subway de Luc Besson (1984).
Vous pouvez lire une partie de sa filmographie sur le site officiel
d'Alexandre
Trauner.
Une autre interview de Didier Naert (2002) est disponible
sur le site de la revue Prefigurations
ici.
Cette interview a eu lieu chez lui à Montmartre à
côté des anciens studios Pathé-Francoeur (actuel
siège de la Femis où il a enseigné 2 ans)
le lundi 03 mars 2008.
Vous
connaissiez Alexandre Trauner avant que votre mère Nane
se marie avec lui en 1986,
de quand date votre première rencontre avec lui ?
C'est
une arrière grand-mère de ma famille qui connaissait
une arrière grand-mère d'une famille hongroise,
la famille Racz. Lucienne et Ferry Racz travaillaient dans le
cinéma. Ils ont inventé une technique de doublage
des films étrangers en Français. Ils ont été
les premiers à comprendre l’importance de la qualité
des voix des acteurs qui doublaient et ont commencé à
faire des castings de comédiens. Lucienne Racz était
formidable pour traduire les textes selon les exacts mouvements
des lèvres pour obtenir un doublage parfait.
Alexandre était un cousin de Ferry Racz et nous l'avons
connu comme ça. On allait souvent en vacances ensemble.
Puis les années ont passé, ma mère et Trau
(comme on l’appelait ) ont vécu ensemble, et en 1986
ils se sont mariés. Je connais donc Trau depuis que je
suis tout petit. Mais à cette époque il travaillait
beaucoup aux USA, je le voyais assez peu.
Je l'ai surtout revu au début des années 70 lorsque
je faisais des études d'architecture. Il revenait des USA
où, m’avait-il dit, il vivait trop loin de ses amis,
et ça le rendait triste... Mais moi je n’étais
pas très intéressé par les décors
de cinéma. Je pensais que c'était un travail qui
consistait à mettre des rideaux aux fenêtres, des
petites choses comme ça... Et puis un jour, il m'a proposé
de venir l'aider car il voyait comment je dessinais les plans
d’architecture et il m’a dit que si je voulais venir
au Maroc je pouvais être l’assistant de son assistant.
Son assistant c’était Pierrot Duquesne que j’ai
tout de suite adoré. Je me suis retrouvé sur ce
film de John Huston, L'Homme qui voulut être Roi, et là
j'ai vu que ce n’était pas du tout ce que j’imaginais
et j’ai été fasciné par le travail,
l’énergie, les idées, la rigueur et la fantaisie...
Tout ça se mêlait se complétait et j’ai
pris conscience que le décor de cinéma avait une
importance essentielle dans un film… Que les notions d'architecture
étaient indispensables, qu'il fallait connaître la
perspective, le dessin, les couleurs, les astuces, enfin je suis
tombé dedans…
Vous avez été assistant de Trauner sur plusieurs
films, comment travaillait-il ?
Il ne disait pas: "Tiens tu me fais ça comme ci, on
fait ça comme ça". Il cherchait tout le temps
jusqu'au dernier moment, et même la veille d’un tournage,
j’ai repeint un décor avec un chef peintre. Il y
avait des choses qu'il me dessinait... Je ne savais pas trop
ce que c'était. Lui-même ne savait pas trop non plus
mais il sentait qu'il y avait quelque chose... une proportion,
une perspective… Avant de montrer la maquette définitive
(dans le cas de Trauner il s'agit de gouaches) au metteur en scène,
il faut quand même faire quelques esquisses.
Des esquisses de décors c'est grand comme une carte postale.
C'est tout petit. On ne commence pas tout de suite par faire une
maquette de grand format. Ça commence par des petits crobars
(croquis) parfois grand comme un timbre poste, parce qu'à
ce stade on cherche les proportions, les équilibres des
masses, la lumière etc... Quelquefois on en fait plusieurs
puis on revient sur l'un des premiers et on trouve une idée
qu'on n'avait pas vu la première fois. Car souvent le dessin
va au-delà de ce qu'on veut exprimer. On est un peu spectateur
de son propre dessin. Et on peut dire que c'est ça ce que
Trauner m'a enseigné.
Des croquis, il en faisait à
tout moment avant de peindre ses maquettes. A un moment donné,
on trouve une idée qui sert au scénario, ou même
plus, qui l’invite à aller plus loin et c'est à
ce moment-là que les couleurs arrivent, mais tout est déjà
structuré. Les maquettes que l'on voit ne sont jamais des
premiers jets...
Un jour, tranquillement, je le regardais peindre, je faisais des
plans d'architecte pour la construction des décors, j'étais
son assistant, et lui à côté de moi faisait
ses gouaches. Je lui demandais : "Mais comment tu fais ?"
il m’a répondu avec son accent inimitable : "Ecoute,
faut y aller, c’est tout! Faut prendre le pinceau et faut
y aller". Il n'y a pas à trop réfléchir.
On commence par ces petits crobars , après il faut y aller,
alors bien sûr il y a son talent et celui de chacun. "Est-ce
qu'on va laisser cette couleur-là ? Est-ce qu'on va l'assombrir
? Ou on va la remonter ?". Ce qu’il a dit m'a aidé
parce que cela supposait beaucoup de liberté, de liberté
d’esprit, et qu'il faut laisser parler le dessin. Évidemment
si soi-même on n’a rien à dire, le dessin est
pas terrible !
J'aimais bien cette liberté qu'il avait. La maquette, il
la faisait en 2 jours. La première journée, on sentait
que les fonds étaient un peu mis comme ça, et il
laissait passer une nuit, et le lendemain il finissait et s'approchait
plus des détails. Voilà ce que je pourrais dire
de sa façon de travailler. Quand je dessinais les plans,
ses intentions de décors n’étaient jamais
vraiment très claires. C'est-à-dire que bien sûr
on travaillait d'après la maquette, Trauner nous apportait
le premier dessin mais rien n’était figé,
si quelque chose l’était… l’esprit…
un style.
Pour "Autour de Minuit" il nous a apporté une
très belle maquette qui était le carrefour entre
la rue de Buci et la rue de Seine, avec une amorce de l'entrée
de l'hôtel de la Louisiane... Il fallait mettre ça
en perspective et c'est Pierrot Duquesne qui a commencé
à monter la perspective. Mais il râlait toujours,
et pestait qu’il y avait trop de points de fuite différents.
Ça ne marchait pas, c'était impossible. Je me souviens
de "L'Homme qui voulut être Roi" avec une maquette
qui était également impossible à traduire
en plans de construction à cause de ces points de fuites
nombreux...
Mais on réussi toujours à construire les fausses
perspectives qui donnent un vrai sens à un décor.
Ce que Trauner amenait toujours dans ses décors était
de laisser l'oeil se poser au lointain c'est-à-dire de
garder toujours un rapport, on pourrait dire amoureux du proche
et du lointain… en permanence. Ne jamais fermer un décor.
Que derrière ce bout de cloison il y ait autre chose à découvrir,
un ailleurs… Qu'il y ait une suite au décor même
si on ne le voit pas, on l'imagine. Donc ça enrichit la
perception de ce qui est sur l'écran. Notre imaginaire
s’éveille… Ça c'était vraiment
essentiel pour lui. Il disait qu'il n'y avait rien de plus difficile
que de faire une chambre d'hôtel car c'était une
chambre close justement... Même si on doit faire des toilettes
il faut qu'il y ait une idée. S'il n'y a pas d'idée
dans un décor, c'est pas bon, ça ne fonctionne pas.
Parce qu’un décor n’est pas la réalité.
Souvent on dit qu'un décor de cinéma est réaliste
mais en fait c'est faux. C'est toujours une interprétation
de la réalité, donc le réalisme n'existe
pas.
On est toujours en train d'inventer. Les proportions ne sont jamais
les mêmes et ne sont jamais justes. Les architectes ont
beaucoup à apprendre de ça. On réduit toujours
un décor. On le fait un peu plus petit qu'il ne faut pour
qu'à l'écran on retrouve des proportions aimables
et agréables. Les acteurs dans leur rôle doivent
s’y retrouver bien. Il faut tendre son énergie vers
ça aussi.
Alexandre Trauner était un peintre avant
d'être un décorateur. Les chefs décorateurs,
je pense, dessinent tous. C'est le langage premier. Trauner, était
peintre en Hongrie. Lorsqu'il était jeune il était
aux Beaux-Arts de Budapest et il a fait partie d'un groupe d’avant-garde.
Aujourd’hui une douzaine de tableaux sont au musée
de Budapest représentant ce mouvement de jeunes peintres
de l'époque, un peu surréaliste, abstrait, épuré,
un peu sombre. J'ai pu voir ses quelques toiles qui n'ont rien
à voir avec le travail très coloré qu'on
montre aujourd'hui (dans cette exposition à la Galerie
Berthet-Aittouares).
Il a toujours gardé ce plaisir de la peinture. C’est
en peintre qu’il a travaillé pour le cinéma.
Il était venu à Paris pour être peintre et
Il est venu par hasard au cinéma par l'intermédiaire
d'un ami. Il m’a dit un jour, un sourire dans les yeux que
le cinéma l'avait "pourri". Parce qu'il a tout
de suite gagné de l'argent et que quand on est peintre,
l'argent …c'est pas facile...
Mais a-il continué à peindre en parallèle de son travail de décorateur ?
Très peu. Il a fait quelques portraits dont celui de Jacques
Prévert. Je crois qu'à un moment il a voulu le faire
mais il a toujours travaillé pour le cinéma jusqu'à
80 ans presque... Et puis le travail d'un décorateur est
un travail sur commande, ou en tout cas le thème, on pourrait
dire le motif, est issu du scénario. Je ne pense pas qu'il
ait jamais regretté de ne pas avoir peint pour lui-même
parce que justement dans ses tableaux pour le cinéma, il
s'est largement exprimé. Même pour le dessin d’un
petit décor, il y a autre chose, on voit son travail de
peintre. Mais c'est aussi un dessinateur formidable. Quand on
voit ses petits dessins très fins à l'encre de chine
pour "Les Enfants du Paradis", ou pour Othello c'est
magnifique... Ce sont de petits chefs d’œuvre. Ces
petits traits, comme des cheveux qui viennent surligner ou esquisser
un personnage. C'est tout en suggestion.. j’adore.
Pourquoi cette exposition vente de gouaches de Trauner à
la Galerie Berthet-Aittouares du 13 mars au 19 avril 2008 ?
Trauner
était très conscient que sa carrière de décorateur
était aussi son travail de peintre. Ce que ma mère
et moi-même avons toujours voulu faire apprécier
justement c'est son talent de peintre. C'est ce que Trauner a
souhaité lui-même lorsqu'il a fait sa première
exposition aux Beaux-Arts à Paris en 1986. J'étais
avec lui pour faire la scénographie de l'exposition en
ayant en tête de faire une véritable exposition de
peinture. Bien sûr les tableaux étaient présentés
par rapport à sa filmographie, mais l'idée de la
scénographie était de présenter de vraies
peintures éclairées comme telles avec le recul pour
les apprécier etc... Et Trau a voulu ça, même
s'il ne l'a pas déclaré par modestie, il savait
qu'il avait laissé un travail de peintre. D'ailleurs Patrick
Sonnet, qui s'est occupé de toutes les expositions Trauner
qui ont parcouru la France et qui ont été très
appréciées ces dernières années, a
pu remarquer que le public qui vient visiter l’exposition
pour l’intérêt du Cinéma et du décor
revient souvent pour le plaisir de voir un peintre. Je vois du
Raoul Dufy, du Bonnard en lui. Pour moi il a fait partie de cette
époque et il a sa place comme peintre. Cette expo à
la Galerie Berthet-Aittouares vient dans cet esprit-là.
C'est pour cette raison qu'on a choisi avec ma mère une
galerie d’Art contemporain rue de Seine. C'est aussi une
expo vente car cette reconnaissance hors du milieu du cinéma
commence aussi par une dynamique d'acquisition par des particuliers.
C’est aussi un grand photographe. Ces photos seront exposées
à Budapest, au musée de la Photographie à
la fin de cette année.
Alexandre Trauner considérait
Jacques Prévert comme son "frère". Ils
se sont connus dès le début des années 30,
Prévert l'a beaucoup aidé durant l'Occupation Allemande
et ils ont même habité côte à côte
dans les années 70 à Omonville-la-petite à
La Hague. Comme vous avez également connu Prévert,
pouvez-vous nous parler de leur amitié et leur relation
?
Trauner et Prévert étaient très proches.
Moi j'étais un peu jeune pour parler de leur amitié.
Mais je sentais bien qu’ils se respectaient et que beaucoup
d’événements de leur vie les attachaient l’un
à l’autre. J’ai connu Jacques Prévert
à la Hague, j'en garde des souvenirs formidables parce
que Jacques, Trau, leurs amis, étaient des gens qui ne
la ramenaient pas si je peux dire. Mais sur le moment je ne m'en
rendais pas compte. Ils étaient toujours drôles et
graves en même temps. Plus tard on m’a dit :
"Alors t'as connu Jacques Prévert ? Comment il était
?". C'est vrai que c'était quelqu'un de différent
dans le sens où d'abord c'était un bavard incroyable
C'était quelqu'un qui ne répondait jamais à
vos questions directement... À l'époque j'aimais
bien Dali, je lui demandais "Qu'est-ce que tu penses de Salvador
Dali ?" Il a commencé à me raconter de curieuses
histoires sans aucun rapport apparent avec ma question. Ces histoires
étaient sa réponse … Il me répondait
indirectement pour pas me décevoir… Peut-être,
et je trouvais ça formidable. Il marchait comme ça
Jacques... par allusions.
Quelquefois il avait des piques très violentes pour untel
comme une réaction épidermique et c'était
plutôt curieux...
C'est Trauner qui lui a complètement
aménagé la maison avec un grand atelier sous les
toits, il a dessiné les escaliers, tous les détails
de l’aménagement, les menuiseries, la ferronnerie...
Il a gardé l'enveloppe de la ferme d’origine comme
pour sa propre maison et puis il a composé l'intérieur.
Pourquoi
Trauner est-il parti vivre à La Hague ?
L'installation à
La Hague s'est d'abord faite par les cousins de Trauner, les Racz,
qui avaient loué une maison par hasard un été
pour « les enfants » dont je faisais partie. Ils ont
loué une ferme pendant plusieurs étés. Plus
tard Trauner a acheté une petite maison à Omonville-la-Petite.
Il a adoré cette région et Jacques également.
Ils ont tout de suite été très bien accueillis
par les habitants d’Omonville.
Trau a entièrement refait sa maison avec un magnifique
atelier. Un travail d’architecte avec l’œil du
décorateur de cinéma… D'ailleurs il était
proche de d’architectes comme Jacques Couëlle, je me
souviens qu'il me montrait des bouquins de Marcel Breuer qu’il
avait connu aux USA, comme les Eames, Charles et Ray Eames que
j'ai rencontré grâce à lui. J'ai travaillé
avec Charles Eames quand il a fait une exposition à Paris.
Trauner était très intéressé par l'architecture
et le design de son époque bien entendu, et très
sensible à tous les mouvements artistiques du moment. Il
a eu cette immense curiosité des jeunes artistes, jusqu’au
dernier jour de sa vie. Et il était très aimé
des Eames parce que quelque part il leur apportait une approche
différente de l’espace, sa liberté...
Trauner avait de grandes d'amitiés, de vraies complicités,
avec Billy Wilder, avec Joseph Losey. Quand Wilder venait en France
il venait toujours voir Trauner. Trauner était très
proche aussi de Gene Kelly, de Peter Ustinov et de beaucoup d’autres,
de vrais amis avec qui il avait fait des films ou simplement des
projets de film...
C'était quelqu'un d’extrêmement simple et qui
aimait recevoir chez lui. Il parlait peu. Ce n'était pas
du tout un bavard comme l'était Jacques Prévert
justement.
C’était, comme on dit dans les campagnes un taiseux.
Quelqu'un qui écoute, qui vous répond avec les yeux.
Quand je regarde ses peintures, je le vois.
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Didier Naert et Alexandre Trauner sur le tournage du film La Nuit Bengali de Nicolas Klotz en 1988.