Libération – 01.11.96


Nécrologie de Marcel Carné parue dans le quotidien français Libération en 1996

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Qu’attendre de la plume des journalistes cinéma d’un quotidien français comme Libération concernant la mort de Marcel Carné ? pas grand chose bien sur.
Les papiers que vous allez lire sont convenus et reflète bien ce malaise entre mauvaise foi et ignorance bête (cf l’erreur sur la date de naissance de Carné) des chantres de la cinéphilie française ou devrais-je écrire parisienne.
Circulez, il n’y a rien à lire !

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Libération – 01 Novembre 1996 –

1 – Billet par Gerard Lefort
2 – « Marcel Carné, le visiteur du noir » par Gérard Lefort et Didier Péron
3 – D’Arletty à Prévert, une atmosphère de patrimoine
4 – Chacun cherche son Carné

Entre 1936 et 1945, Marcel Carné réalisa une poignée de films, dont « Les Enfants du Paradis« , « Hôtel du Nord » ou « Les Visiteurs du Soir« , sacrés emblèmes du patrimoine français. Dans les années 50 et 60, le succès est moindre, et il arrête de tourner en 1973. Il est mort hier à Paris à 87 ans.

Billet par Gérard Lefort : La France Incarnée

Marcel Carné était mort au cinéma bien avant qu’il ne cesse biologiquement d’exister. Bien qu’il ait beaucoup plus tourné après-guerre (quatorze films jusqu’en 1974), qu’avant-guerre (huit films jusqu’en 1945), c’est essentiellement sur sa production des années 30 que la psyché française tilte instantanément, d’Hôtel du Nord en Quai des brumes, du Jour se Lève jusqu’aux Enfants du Paradis.

Il est symptomatique que cet amour n’ait pas été coté sur les marchés habituels de la cinéphilie: ni pilier de la Cinémathèque, ni parangon des reprises en salles, le culte des films de Carné a été essentiellement promu et géré par la télévision, jusqu’à plus soif : combien de fois les Enfants du paradis pour les fêtes de fin d’année ? Si la télé a un tant soit peu la reconnaissance du ventre et de l’Audimat, les hommages devraient pleuvoir. Mais la télé ne s’y est pas trompée en statufiant ainsi Carné dans la pause du réalisateur maximum: pourvoyeur de cinéma bon pour la télé, c’est-à-dire, littéralement et dans tous les sens du terme, «passable».
Un cinéma d’abord familial: à l’heure d’une télévision pour tous, Carné incarnait un rêve d’union, voire l’utopie d’une paix des générations puisqu’il proposait un programme minimum entre les vieux (plus connus sous le nom de «parents»), qui y allaient de leur larmichette nostalgique, et les jeunes (plus connus sous le nom d’«enfants»), subitement saisis d’un coup de vieux, puisque, avec un film de Carné, on leur pointait le prototype du vieillot.

Les films de Carné proposaient aussi de faire patrimoine commun sur un fond franco-français nettement plus gênant: une certaine idée du cinéma comme moulinette à fantasmer la société et ses problèmes, désignée par la formule épuisante de «réalisme poétique».
Effet anesthésique aussi assuré qu’éternel: il suffit d’égrener la liste des cinéastes académiques qui se réclament aujourd’hui de cet héritage, de Claude Berri à la Haine, sorte de remake grunge des Tricheurs.

En 1991, par le biais des Enfants du paradis, Carné fut désigné par la profession comme le meilleur cinéaste français de tous les temps. Derrière la pompe, la profession reconnaissante rendait hommage à la qualité majeure de Carné: son côté moyen-mou, qui eut au moins le don, sinon le génie, d’organiser le talent des autres. Scénario de Prévert, dialogues de Jeanson, décors de Trauner, musique de Kosma, avec Arletty, Gabin, Montand, etc.

« Marcel Carné, le visiteur du noir »

Par Gérard Lefort et Didier Péron

Né à Paris en 1909, entre sa mère morte (quand il avait 5 ans) et son père absentéiste, Marcel Carné sera élevé par sa grand-mère. A 17 ans, il suit le soir des cours de photo aux Arts et métiers et, de fil en aiguille, aborde le cinéma : assistant de Jacques Feyder, critique (Ciné-magazine, Hebdo–film), la vingtaine attentive, il flaire avec perspicacité les courants esthétiques en vogue, s’enthousiasme pour l’expressionnisme allemand, le polar US et son excellent manifeste documentaire Nogent, Eldorado du dimanche (1929) sur la période proto-Front populaire, transpire d’influences aiguës (dadaïsme, école soviétique…). Les maîtres en cinéma de Carné seront ainsi Lang, Murnau, Hawks et Sternberg. Il milite pour un réalisme en plein air, loin du décor et des artifices techniques. La suite de ses films les plus retentissants le démentira du tout au tout.

En 1936 démarre avec Jenny l’association gagnante avec Jacques Prévert. Françoise Rosay y campe une mère de famille interlope, tenancière de cabaret louche, tout ce qu’il y a de viril. Au passage, on y capte aussi une vraie affection pour les seconds rôles, entre autres Le Vigan et Jean-Louis Barrault. Mais c’est entre 1937 et 1945 que le couple Carné-Prévert écrira, les riches heures de leurs films-patrimoines, gérant, jusqu’à l’épuisement, un cocktail rusé de dialogues, de musiques (Kosma et Maurice Jaubert, le plus souvent) et de décorum (Alexandre Trauner). C’est le fameux «bizarre, vous avez dit bizarre» de Drôle de drame (1937), et le non moins fameux «t’as de beaux yeux tu sais», de Quai des brumes (1938). La même année, il s’adjoint le talent d’Henry Jeanson pour un Hôtel du Nord quasi-traumatique farcies de répliques tuantes à force d’être rabâchées («atmosphère!»), élevant Louis Jouvet et Arletty au rang de porte-parole d’un certain Paris gouailleur perdu. Ce art du casting sera tout autant à l’oeuvre dans Le Jour Se Lève (1939), nouvelle fresque populiste où Gabin partage l’affiche avec Arletty et Jules Berry.

Carné, adhérant à l’Association des artistes et écrivains révolutionnaires pour le compte de qui il filme les manifestations du Front populaire, sera immédiatement dans le collimateur du gouvernement de Vichy qui juge ces œuvres «démoralisantes». Il trouve alors un compromis devant la censure imminente : abandonner le réalisme au profit d’un cinéma tourné vers le passé, la fable ou le fantastique.
Ce sera, toujours avec Prévert, les Visiteurs du soir (1942) puis le patrimonial Enfants du Paradis (1945). Comme tous les cinéastes qui avaient continué à tourner sous l’Occupation nazie, Carné fut «tracassé» à la Libération mais finalement laissé en paix, ayant soutenu et même caché ses amis de toujours, dont Alexandre Trauner, blacklisté pour ses origines juives. Dans son autobiographie, Ma Vie A belles Dents, Carné eu à ce sujet la vraie délicatesse de ne pas monter en héroïsme ces belles preuves de fidélité.

Après-guerre, le néoréalisme italien, entre Visconti et Rossellini, impose de nouvelles règles qui démolissent l’esthétique précieuse du cinéma français de cette sombre époque. Marcel Carné sent que le vent tourne et délaisse Prévert aux Portes de la nuit (1946) par ailleurs bide commercial, pour inscrire l’intrigue de la Marie du Port (1950), d’après Simenon, sur le terrain des amours provinciales intéressées ou celle de Thérèse Raquin (1953), d’après le jeune Zola, sur celui du meurtre adultère. A noter aussi Juliette ou la clef des songe qui rend grâce à la jeune beauté de Gérard Philippe. En 1954, Carné dévoile un rien de sa sexualité différente avec l’Air de Paris, où il met en scène une curieuse liaison passionnelle entre une jeune boxeur (Roland Lesaffre) et un entraîneur finissant (Jean Gabin). Après le Pays d’où je viens (1956), Carné réalise les Tricheurs (1958). Ce fantasme de délinquance réunit une pléiade de jeunes vedettes masculines prometteuses: Jean-Paul Belmondo, Laurent Terzieff, Jacques Charrier.

Un peu négligé quoique peu apprécié par les polémistes de la Nouvelle Vague, pour qui il n’était pas (ou plus?) un enjeu idéologique décisif, Carné se tient alors en retrait. Trois chambres à Manhattan, tourné en 1965, connaît cependant un grand succès commercial. Ce qui ne fut plus jamais le cas, ni pour Les Jeunes Loups (1968 ), ni pour les Assassins de l’ordre (1970), ni surtout pour la Merveilleuse visite (1973) qui d’un certain point de vue, rapport à l’érotisation du personnage principal (un ange blond et surfrisé, en visite à Pont-Croix, Finistère) peut cependant être considéré comme un pompon du gay-kitsch camp à la française.

Au Festival de Cannes 1977, la Bible, un documentaire sur les fresques de la basilique de Monreale (Sicile) semble poursuivre cette curieuse obsession pour les choses de Dieu. Fort justement, le film reçoit le Grand prix œcuménique. Recouvert de médailles et héros obligatoire de toutes les auto-célébrations du cinéma franco-français, Carné a longtemps couvé le projet de filmer Mouche, une adaptation de Maupassant. En 1992, il tourna même à Vernon les premiers plans du film avec Virginie Ledoyen dans le rôle titre. Un an plus tard, faute de finances, le projet capota définitivement.

D’Arletty à Prévert, une atmosphère de patrimoine

Trognes de comédiens, refrains populaires, dialogues légendaires : inventaire.

Si les films de Marcel Carné sont devenus partie prenante du patrimoine, c’est qu’ils eurent souvent le fameux «bon goût» de mettre en liaison quelques courants de fond de la maison France : la passion du bon mot, tradition française s’il en est, ici hystérisée par l’argot, la prédilection pour les acteurs physiques; plus sélectionnés pour leur trogne pittoresque que pour leurs talents éventuels, le faible pour la ritournelle populaire mais revisitée par la poésie populiste, et la manie du décor, strictement entendu au sens de décorum. A l’identique ou presque, c’est toujours aujourd’hui le credo de ce qu’on appelle la nouvelle qualité française.

Les Chansons

Depuis Jenny en 1936, Joseph Kosma fut le musicien en chef des films de Carné. On lui doit, entre autres, la ballade des Visiteurs du soir (Démons et merveilles). Mais c’est en 1946, pour les Portes de la nuit, que Kosma écrit une de ces chansons les plus belles sur des paroles de Prévert : les Feuilles mortes qui «se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi».

Les Décors

Parmi les partenaires obligatoires des Carné de la grande époque (1936-1948), le décorateur Alexandre Trauner réalisa des prodiges de carton-pâte qui firent beaucoup pour la touche «studio» des films : le boulevard du crime ou le théâtre de rue des Enfants du paradis, le château des Visiteurs du soir ou le métro Barbès des Portes de la nuit.

Les Acteurs

Chef de troupe plus que metteur en scène d’acteurs, Carné, fana de music-hall, mène la revue des monstres sacrés, ou en passe de le devenir, qui semblent toujours surgir dans le cadre pour y interpréter leur numéro en forme de morceaux de bravoure bien aimés du public. De film en film, ce sont d’ailleurs souvent les mêmes qui abondent dans le sens de cet histrionisme : Arletty, curieusement seule femme mémorable, mais aussi Gabin (trois fois cité), Jouvet et Jules Berry (deux fois cités) ou, sur le tard, Roland Lessafre (dans trois films).

Chacun cherche son Carné. Berri, Klapisch… une flopée d’héritiers.

Par Gérard Lefort et Didier Péron

Consciente ou inconsciente, la progéniture de Marcel Carné est nombreuse, esthétiquement disparate et, avouons-le, globalement indéfendable: goût excessif du décor, du bon mot, des vedettes flattées et du spectateur caressé dans le bon sens du poil.

Parmi les héritiers, qu’ils s’en réclament ou non, on distribuera dans le rôle des enfants directs du père Carné : Claude Berri (adaptations littéraires tous azimuts, de tout Pagnol à Germinal, en attendant Dumas), Jean Becker (traître à son père biologique Jacques, dans l’Eté meurtrier, fantasme de populo provincial, Jean-Charles Tacchela (Escalier C, méli-mélo-socio), Bertrand Tavernier (tournée des popotes françaises), Alain Corneau (modèle du pseudo­ culturel de masse in Tous les bastringues du monde), Michel Deville (tendance jeu de société, en droite ligne ricanante des Tricheurs), Patrice Leconte (Monsieur Hire ou la fausse étrangeté), Louis Malle (archi­consensuel), Jean-Paul Rappeneau dernière manière (les déclamations de Cyrano), Bertrand Blier dans ses plus mauvais plis (tirades argotiques carabinées de Mon homme).

Dans celui des petits-enfants, élevés par la télé nourrice au lait du «réalisme poétique», c’est à dire, à l’arrivée, de la pub ou du clip, dont Carné, comme René Clair, anticipa les effets, on citera sans les trahir quelques fleurons. En chef de file, quasi-pionnier et citant volontiers grand-père Carné comme son imagiste favori, Jean-Jacques Beinex, reconduisant les options «poétiques» de l’ancêtre (Diva et La Lune dans le Caniveau), inventant Béatrice Dalle en néo-Arletty (37°2) avant de se fourvoyer dans le fantastique larmoyant d’IP5 qui rappelle le Carné terminal de la Clé des songes ou la Merveilleuse visite. Dans la foulée, Luc Besson demande à Alexandre Trauner de reconstruire entièrement une station de métro en studio pour Subway, exploit RATP que le décorateur avait accompli pour la première fois dans les Portes de la nuit (station Barbès Rochechouart).

En bref et en bloc, on citera aussi Christian Vincent (le bavardage sur-écrit de la Discrète), Cédric Klapisch (le pittoresque parisien de Chacun cherche son chat), Caro et Jeunet, lesquels, pour Delicatessen, plaçaient en bonne position les Visiteurs du soir dans leur fatras référentiel. Mais évidemment, il y a aussi des cas plus troubles à titre plus polémique, fils paradoxaux, François Truffaut quand il fait le Dernier Métro, film de famille, ou Mathieu Kassovitz dont la Haine reproduit en 1990 l’exotisme de Terrain vague.


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