L’Humanité – 01.11.96


Nécrologie de Marcel Carné parue dans le quotidien français L’Humanité en 1996

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Est-il symptomatique que ce soit le dernier quotidien de gauche qui signe l’un des plus bel hommage à Marcel Carné ?
Quoiqu’il en soit, on retiendra l’éloge écrit par le critique Jean Roy lors de la remise du Felix d’honneur par l’Académie européenne du cinéma et surtout ce beau texte émotionnel écrit par Samuel Lachize dont il nous tarde de lire cet entretien avec Carné dont il parle.

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L’Humanité – 01 Novembre 1996 –

1 – « Carné a donné le meilleur de son patrimoine au cinéma français » par Jean Roy
2 – « Marcel Carné, mon ami!… » par Samuel Lachize
3 – « Décidément, vous nous manquez ce soir » par Jean Roy
4 – Réactions

Il ne voulut pas être menuisier. Mais concrètement, en compagnie de Prévert et de quelques autres, il a fait de ses films d’avant guerre des chefs-d’oeuvre de marqueterie poétique.
« les Enfants du paradis », « Quai des brumes », « Le jour se lève », « les Visiteurs du soir »… Qui dit mieux? Car il eut aussi d’ailleurs le génie de tirer le meilleur parti du talent des autres.

« Carné a donné le meilleur de son patrimoine au cinéma français »

Par Jean Roy

Le cinéaste Marcel Carné, chef de file du « réalisme poétique », réalisateur d’« Hôtel du Nord », de « Quai des brumes », des « Visiteurs du Soir » et des « Enfants du paradis », est mort hier dans un hôpital de Clamart (Haut-de-Seine).
Né le 18 août 1906 à Paris, fils d’un ébéniste souvent absent et d’une mère morte quand il avait cinq ans, le jeune Carné est élevé librement par une grand-mère et sa tante. Il manifeste peu de goût pour l’ébénisterie, puis la menuiserie, auxquelles on le promet, et trouve un emploi dans une compagnie d’assurances. Mais sa vocation est ailleurs, dans le music-hall et la photographie. L’amitié de Françoise Rosay lui ouvre la porte des studios. Il devient l’assistant de l’opérateur Georges Périnal puis du réalisateur Jacques Feyder sur « les Nouveaux Messieurs ». La même année, 1929, tout en faisant parallèlement de la critique de films, Carné tourne avec ses économies son premier film  » Nogent, eldorado du dimanche ». Documentaire poétique contemporain, dans une veine semblable mais en moins méchant, d’« A propos de Nice » de Jean Vigo.
Le film séduit René Clair, qui prend Carné comme assistant sur « Sous les toits de Paris ». Trois années d’assistanat pour Feyderle Grand Jeu », « Pension Mimosa », « la Kermesse héroïque ») permettent enfin à Carné de réaliser son premier long métrage, « Jenny », en 1936, où le destin se manifeste sous l’apparence d’un clochard sur les quais de Paris. Mais cette réussite est désormais masquée par la reconnaissance faite à posteriori (le film déconcerta à sa sortie) à « Drôle de drame », formidable pochade sous forme de fantaisie policière dont chacun a encore les répliques les plus célèbres en tête. Michel Simon, Louis Jouvet, Jean-Pierre Aumont, Jean-Louis Barrault et Françoise Rosay s’y emparent des textes de Prévert pour faire du film le chef-d’oeuvre de ce cinéma des dialoguistes de l’époque du Front populaire.
En 1938, la France vire au noir et son cinéma également. « Quai des brumes », toujours écrit par Prévert, est aussi glauque que le film précédent était gai. Les décors de Trauner, la lumière de Shufftan, venu de l’expressionnisme allemand, la musique de Jaubert contribuent à créer une sensation unique de fatalité à l’occasion de la rencontre éphémère de Jean Gabin et de Michèle Morgan dans une baraque portuaire battue par les embruns. « Hôtel du Nord », aussi, appartient au meilleur du patrimoine du cinéma français. Les communistes en savent quelque chose qui se battirent pour que soit conservée la façade précieuse à nos souvenirs (même si le film fut tourné en studio) sur la berge du canal Saint-Martin. Rappelons à cette occasion que Carné adhéra à l’Association des artistes et écrivains révolutionnaires et filma, pour Ciné-Liberté, les manifestations du Front populaire.
Pour de nombreux historiens du cinéma, « Le jour se lève » (1939) marque le sommet de la carrière du metteur en scène. Le réalisme noir y est porté à son paroxysme, amplifié par le respect de la règle des trois unités et un travail sur la mémoire qui prend appui sur le récit d’un meurtre. Mais, pour le grand public, ce sont les films de l’Occupation qui sont les plus marquants. D’abord « les Visiteurs du soir », fable médiévale dans laquelle on put voir une métaphore de la nécessaire résistance à l’Allemand. Ensuite et surtout, « les Enfants du paradis », fresque fastueuse qui réunit tout ce que le cinéma français du moment compte d’important, classée parmi les plus grands films de tous les temps par de nombreux amateurs. C’est là qu’on trouve ce qui demeurera comme le génie de Carné, cette faculté de s’emparer du travail de tous pour lui faire rendre le meilleur. On peut préférer bien d’autres réalisateurs, à commencer par Renoir, pour leur aptitude à donner du sens à une mise en scène. Aucun, en revanche, n’égale Carné sur ce qui vient d’être dit.
C’est aussi sa faiblesse. Homme ayant besoin de tout le support d’une industrie lourde pour pouvoir s’exprimer dignement, Carné allait se retrouver après-guerre en porte à faux face à une nouvelle vague montante, adepte des techniques légères, des petits budgets et de l’expression à la première personne. S’il y a encore de belles choses dans « Thérèse Raquin », adaptation littéraire qui appelle le respect, les derniers films tentent, sur des sujets « jeunes » (les blousons noirs de « Terrain vague » par exemple), d’être en accord avec la mode du moment. On y sent Carné mal à l’aise. Ces films, c’est à d’autres qu’il convenait de les laisser comme c’est à Rossellini qu’il aurait mieux valu laisser « la Bible ». En 1991, le tournage de « Mouche » est interrompu au bout de quelques jours. L’époque n’est plus aux films de Carné. Mais l’époque n’est pas prête d’oublier les chefs-d’oeuvres qui enchantèrent sa jeunesse.

« Marcel Carné, mon ami!… »

Par Samuel Lachize

Bien sur, on s’attendait à ce qu’il finisse ses jours, avec tranquillité. Mais c’est une page de notre histoire du cinéma qui s’en va, au temps des feuilles mortes, un leitmotiv à l’harmonica que jouait Jean Vilar (le Destin) dans « les Portes de la nuit ». J’ai souvent rencontré Carné, ce n’était pas un homme facile, mais je me souviens du premier entretien qu’il m’avait accordé lors de la ressortie à Paris du film « Le jour se lève ». Il avait évoqué ce « réalisme poétique », dont il était si fier… Le lendemain, Jacques Prévert avait accepté un rendez-vous, cité Voiron à Montmartre, au-dessus du Moulin Rouge, et tout ça fut l’objet d’un article dans «l’Huma» dont je suis assez fier… Puis Marcel devint ce qu’il avait toujours été, un jeune homme rempli de projets… Mais c’est à Saint-Michel-sur-Orge que fut l’apogée de nos rencontres. La municipalité avait eu l’heureuse idée de créer, du vivant du personnage, une « place Marcel-Carné ». Dès le lendemain, sous la direction de Daniel Martineau, de FR3, nous nous sommes baladés, lui et moi, sur un lit de feuilles mortes dans le parc Jean-Vilar. Il y avait un cygne dans le lac et il faisait très frais. Et nous avons parlé devant la caméra de son livre « la Vie à belles dents » et de son oeuvre, de ses regrets, de ses bonheurs, de ses échecs… « Mon avenir est derrière moi, me dit-il, mais j’ai beaucoup de projets »… Eh oui, au revoir Marcel, nous t’aimions beaucoup.

« Décidément, vous nous manquez ce soir »

Par Jean Roy

Il y a tout juste un an, l’Académie européenne du cinéma honorait Marcel Carné d’un « felix » pour l’ensemble de son oeuvre. L’éloge du récipiendaire, prononcé à Berlin par la comédienne Tsilla Chelton, demeuré inédit, avait été rédigé par Jean Roy.

« Cher Marcel Carné. Votre santé ne vous a pas permis d’être des nôtres ce soir et nous le regrettons. C’est en votre présence que le cinéma européen réuni aurait aimé vous dire tout le bonheur que vos films ont apporté aux spectateurs de l’Europe et du monde. Maintenant, et en cette ville de Berlin où nous n’oublions pas que, jeune journaliste ayant remporté le premier prix à un concours de critique, vous défendiez avec la force de votre conviction qui ne vous a jamais quitté le cinéma expressionniste allemand. « La caméra est un personnage du drame », disiez-vous alors de Murnau. En 1938, dans « Hôtel du Nord », cela allait donner « Atmosphère, atmosphère… est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère? », célèbre réplique lancée d’une voix gouailleuse et pointue par Arletty à Louis Jouvet, du haut de la passerelle du canal Saint-Martin.

Ainsi s’incarnait dans vos films le meilleur de ce qu’on a appelé le réalisme poétique, rencontre de l’artifice expressionniste de la mise en scène venu de Berlin et de l’artifice poétique du scénario et des dialogues, sorti du parler populaire parisien. Car, si vos films restent plus que d’autres dans les mémoires et dans les coeurs, c’est que ne s’est jamais éteinte en vous l’âme de l’enfant du square des Batignolles, quartier très populaire du pied de la Butte-Montmartre,qui, à la tête de sa bande, faisait gentiment le coup de poing avec un gosse de riche… Pierre Brasseur, l’inoubliable Frédéric Lemaître de ces « Enfants du paradis » dont nous célébrons également ce soir le cinquantième anniversaire. On pourrait rappeler que cette fresque flamboyante fut élue plus grand film français de tous les temps. Je préfèrerais évoquer en cet instant une rencontre il y a une douzaine d’années, alors qu’on inaugurait près de Paris deux salles portant les noms de Marcel Carné et François Truffaut. Truffaut — qui ne fut pas tendre avec vous quand il était critique — y déclara qu’il aurait donné toute son oeuvre pour avoir réalisé « les Enfants du paradis ».

Enfant de la rue, vous n’avez jamais oublié que seule la rue assure l’immortalité des artistes. Vous avez contribué à assurer celle de Jean Gabin, Arletty, Jules Berry, Michèle Morgan, Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault, Yves Montand, Serge Reggiani, Gérard Philipe, Simone Signoret et tant d’autres qui composent la grande famille du cinéma français, le plus exigeant pendant plus de quarante ans. A vos côtés, Jacques Prévert, Alexandre Trauner, Maurice Jaubert, Curt Courant ou Eugen Schüfftan ont pu donner le meilleur d’eux-mêmes. Il convient de le souligner, car si les vingt-deux films que l’on vous doit sont des créations à part entière, ce sont aussi des modèles de collaboration dans lesquels chaque marin a su se mettre aux ordres du capitaine pour conduire le navire à bon port, tandis que celui-ci savait obtenir de tous d’aller au-delà des limites. Décidément, cher Marcel Carné, vous nous manquez ce soir. Il n’y a pas une des branches de nos professions qui ne vous soit redevable. Les anciens se souviennent de votre humanisme quand vous déclariez : « Ce qui est réaliste, ce sont les êtres. »

Et les autres n’oublieront pas que vous avez dit : « Je suis pour les jeunes cinéastes. En vérité, ils font évoluer le cinéma et font exactement ce que nous avons fait. La querelle des générations est une invention de l’esprit. » Et, puisqu’il faut conclure, vous me permettez de le faire avec les dernières lignes de vos souvenirs, chef-d’oeuvre de modestie, parus en 1975 sous le titre « la Vie à belles dents ». « J’allais oublier… Amusé, j’ai découvert il y a peu de temps, et sans que j’y sois évidemment pour rien, qu’il se trouve que l’anagramme de mon nom est : ECRAN. »

Réactions

Robert HUE, secrétaire national du Parti communiste français, sitôt connue la disparition de Marcel Carné, a publié le message suivant :
« J’ai appris avec beaucoup d’émotion la disparition de Marcel Carné. Il est un de ces artisans du film qui firent du cinématographe le 7° art. Aujourd’hui, je suis persuadé que des millions de spectateurs ont, comme moi, dans les yeux, les images inoubliables d’« Hôtel du Nord », de « Drôle de drame ». Ils entendent et voient ceux qui sont les interprètes immortels de ces films : les yeux de Michèle Morgan et la voix de Jean Gabin bien sûr, et aussi Arletty, Louis Jouvet, Gérard Philipe qui enchantèrent plusieurs générations.
Marcel Carné, c’est aussi « les Enfants du paradis » sacrés, à juste titre, meilleur film français du siècle.
Un des grands poètes du cinéma français nous a quittés ce jour, laissant des oeuvres qui font partie de notre patrimoine national. Elles sont inscrites à la fois dans l’imaginaire collectif et dans celui, le plus intime, de chacun des spectateurs que nous sommes et qu’elles ont contribué à rendre amoureux du cinéma. »

JACQUES CHIRAC a remercié Marcel Carné de « nous avoir fait tant rêver ».
« Je viens d’apprendre avec tristesse, a dit le président de la République, la disparition de mon ami Marcel Carné. Il est rare qu’un créateur voie ses oeuvres à ce point intégrées dans la culture de tout un peuple. C’était le cas de cet immense cinéaste. Garance, Thérèse Raquin, les ménestrels des « Visiteurs du soir » sont, parmi bien d’autres, des amis chers que l’on retrouve toujours avec émotion. »

JACK LANG : « C’est un géant du cinéma qui disparaît. Entré vivant dans la légende, il appartient depuis longtemps déjà au patrimoine cinématographique mondial. En même temps, il continue aujourd’hui d’éclairer les nouvelles générations de cinéastes, par un art à la fois populaire et raffiné. »

GILLES JACOB (délégué général du festival de cinéma de Cannes) : « C’est la dernière lumière de l’école réaliste poétique qui s’éteint. C’est le réveil-matin du « Jour se lève » qui tinte pour la dernière fois, le mime Baptiste qui lance une dernière rose aux pieds de la sublime Garance. On n’oubliera pas ses héros mythiques ni les emblèmes qui les idéalisent en une vision fraternelle et désespérée. »

ARMAND D’HAUTERIVES (secrétaire perpétuel de l’académie des Beaux-Arts, dont Marcel Carné faisait partie) : « Il a témoigné d’un rare talent dans la beauté de ses images qui demeurent toujours émouvantes, de même que dans le choix de ses acteurs, de ses scénaristes et dialoguistes. »


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