1995 – Entretien avec Claude Sarraute (Le Monde)


Article de Claude Sarraute paru dans Le Monde le 11 Août 1995

– Carné, un ringard de génie –

Prévert était de la partie. Mais, avec lui ou sans lui, Marcel Carné a toujours été critiqué.
Aujourd’hui, il s’en amuse et, à bientôt 89 ans, il a des projets plein ses cartons.

Un monument historique, ça se visite. Marcel Carné en est un. Alors, pris de curiosité, depuis le temps qu’on l’admire de loin, par grand et petit écran interposés, on voudrait bien le voir de plus près. On arrive donc chez lui, prêt à s’arrêter tranquillement devant des vitrines étiquetées par ordre chronologique : enfance aux Batignolles entre un père ébéniste, veuf de bonne heure, assez coureur, une grand-mère et une tante dévouées.

Ecole buissonnière au promenoir des music-halls et dans les salles obscures où l’on se glisse par la porte de service. Garçon livreur, Employé de banque, Assistant de Feyder. Critique à Ciné-Magazine et Hebdo-Films. Un court métrage : Nogent Eldorado du dimanche. 1936­1946 : les années Prévert. 1947 et la suite : les années sans. De Drôle de drame aux Assassins de l’ordre, la liste de ses films. Celle beaucoup plus longue encore de tous les projets qu’il n’a jamais pu réaliser. Roland Lesaffre, un pote à Gabin, rencontré sur le plateau de La Marie du port entre dans sa vie. De Morgan à Brel, les vertus du star-system, La Bible, superbe documentaire. Enfin, un entretien bien fléché, bien balisé.

Imaginez un immense salon ensoleillé, fenêtres ouvertes sur l’église de Saint-Germain-des-Prés, tapissé d’une moquette à grands carreaux noirs et blancs et, posée sur un fauteuil, une petite toupie en robe de chambre vert bouteille – sa jambe lui fait des misères – qui s’incline vers vous, se renverse et se redresse autour d’une voltigeante canne. Il la tenait plantée entre ses genoux et – tiens, où est-elle encore passée ? – la voilà allongée derrière son dos. Si on devait le dessiner, à défaut d’un boule, une boule de vie, on ferait un rond avec deux demi-cercles cernant un regard malicieux, acéré, et un trait de sourire. Le sourire amusé d’un enfant volontaire et vagabond, un môme – c’est le surnom que lui avait donné Gabin – encore tout étonné de ce qui lui est arrivé. En bien et en mal. En mal surtout Franchement, il y a de quoi.

Parce que, enfin, la querelle des anciens et des modernes n’est plus de saison.
On peut aimer Godard sans cracher sur Renoir. Aujourd’hui, Carné figure parmi les grands classiques du cinéma mondial. Il a son propre musée à Boston. De Venise à Tokyo, il a été fêté, primé, encore tout récemment, aux quatre coins de la planète. Continuellement repris – merci le câble -, ses films ont emballé par leur réalisme poétique – nous, on dirait plutôt romantique – les blasés du ciné intimiste, façon télé. « T’as de beaux yeux, tu sais », tourne à la rengaine. Et pourtant le petit livre que lui a consacré Robert Chazal en 1965 est assorti d’une préface qui nous prie de bien vouloir excuser l’indulgence de l’auteur pour ce ringard dont la carrière se serait arrêtée net après la guerre.

Lui non plus. D’autant que ces réserves ne datent pas d’hier. Il y a eu droit dès le début. De Jenny aux Portes de la nuit en passant par Drôle de drame, Quai des Brumes, Le jour se lève, Les Visiteurs du soir et Les Enfants du Paradis, Prévert était pourtant de la partie.

« A peine l’a-t-il abandonnée qu’on s’est empressé de m’enterrer. Carné sans Prévert, ça n’était plus Carné. Moi, quand j’entends ça, je me pince en pensant aux critiques de l’époque. Ils n’avaient qu’un conseil à me donner : Séparez-vous de cet hurluberlu. Qui c’est d’abord ? Personne ne le connaissait alors. »

Où l’a-t-il donc déniché, Prévert, avec ce flair de chien d’arrêt, la truffe au vent, courant les théâtres, les music-halls, les boîtes, les cinémas, pour lever, sans toujours pouvoir l’utiliser, tout ce menu gibier devenu gros depuis ? Des noms ? On en trouve à chaque page de son autobiographie, La Vie à belles dents, un vrai régal. En voici quelques-uns, notés au hasard : Arletty, Terzieff, Tati, Belmondo, Charrier, Cuny, Leslie Caron, Robert De Niro, Claude Brasseur… Jusqu’à Ursula Andress rencontrée chez des amis.

« Prévert ? Il avait écrit une pièce complètement loufoque, surréaliste, présentée par le groupe Octobre à la Maison des syndicats en 1935 ou 1936. Je me souviens de ma joie en entendant cette réplique : « Soldats de Fontenoy, vous n’êtes pas tombés dans l’oreille d’un sourd. »

Carné s’en amuse encore et se félicite de ce coup de génie qui l’a poussé à demander à un inconnu le scénario de son premier long métrage.

« Ça n’est que bien plus tard, avec la parution de Paroles, en 1949, qu’il est devenu intouchable, Jacques. Mais, avant guerre et pendant… Si vous saviez la dégelée qu’on a reçue à la sortie de Drôle de drame. On ne s’était jamais autant amusés, et pendant l’écriture du scénario, et pendant le tournage. Au point de verser 1 franc dans une cagnotte, pour aller faire la fête ensuite, chaque fois qu’on éclatait de rire sur le plateau. Alors, vous imaginez notre stupeur en nous voyant traités de fous, de fils à papa qui ruinaient leurs parents. »

Nous n’en revenons pas non plus. Drôle de drame ! Françoise Rosay, Jouvet, Michel Simon ! « Bizarre… Bizarre !» Ce film-culte a été descendu en flammes ?

« Parfaitement. Entre la presse communiste et la presse d’extrême droite, on en a vraiment pris plein la gueule sous prétexte que nos héros n’étaient pas assez positifs. Au bout de dix ans, Jacques en a eu marre de se faire traîner dans la boue. Mais ce qui l’a vraiment ulcéré, ce qui l’a dégoûté du cinéma, c’est le fait que personne, vous m’entendez personne, n’ait remarqué Les Feuilles mortes, le leitmotiv des Portes de la nuit. Au point que je me suis demandé si je ne l’avais pas oubliée au montage, sa chanson ! Une chanson qui devait faire le tour du monde quatre ans plus tard, grâce à Nat King Cole et Sinatra. Ni Montand ni Gréco n’ont réussi à l’imposer entre-temps. »

Difficile d’imaginer, à le voir si détendu, si gai, qu’il est terriblement soupe au lait, capable de colères devenues légendaires : Parlant de Montand, justement, il n’était pas fameux dans ce rôle taillé pour Gabin. Il n’avait pas les épaules. Pas encore. Comment l’avez-vous dirigé ? En lui criant dessus ?

« Il m’impatientait, mais j’essayais de ne pas le montrer ; je lui disais, en serrant le poing jusqu’à m’enfoncer les ongles dans la paume de la main : « tu n’es pas très bon là, est-ce qu’il y a quelque chose qui te gêne ? » Je ne me suis jamais emporté contre les acteurs. »

Et de mimer, une serviette imaginaire posée sur son crâne chauve, la scène d’Hôtel du NordArletty, simple silhouette dans La Kermesse héroïque de Feyder – là, elle faisait ses vrais débuts au cinéma -, se prépare une inhalation. « A la répétition, elle mélangea, texte, ses accessoires, ses mouvements. On recommence deux fois, trois fois. La catastrophe ! Très inquiet ; je lui dis de s’asseoir et je joue la scène à sa place. Je pose l’inhalateur, je vais au fond de la pièce, je prends la boîte de Rimmel, je me brosse les cils… Alors elle : « Ne vous en faites pas, j’ai compris. » Effectivement. On reprend et, comme par miracle, tout est en place. Non, là où je devenais fou furieux, c’est quand, par exemple, le régisseur m’apportait trois malheureuses fleurs au lieu de l’énorme corbeille offerte par le comte à Garance dans Les Enfants du paradis, en croyant bien faire : ça revenait moins cher. »

Cher. Précédé de l’adverbe trop, c’est le maître mot de ses rapports souvent orageux avec certains producteurs, sceptiques, tatillons, moralisateurs et prés de leurs sous, effarés par les exigences – on disait de lui : Je dépense, donc je suis – de ce perfectionniste, épaulé par Trauner, décorateur visionnaire. Il n’hésitait pas à reconstituer les extérieurs de ses films en studio à l’abri des contingences inhérentes à l’utilisation d’une vraie station de métro, Barbès-Rochechouart en l’occurrence, ou d’un château noirci par le temps, celui des Visiteurs du Soir, alors qu’il le voulait tout neuf, tout blanc, ce qui lui a valu une volée de bois vert là encore. Un bon film, ça peut ne pas coûter cher. Un grand film, si.

Très cher. D’où des mesquineries, des pinaillages à n’en plus tenir, y compris sur la paye de l’équipe, allant jusqu’à déclencher des grèves en plein tournage. Ce qui nous amène à parler de celui de Mouche, la nouvelle de Maupassant, interrompu au bout de huit jours en 1993 – le Crédit lyonnais a coupé les fonds – après cinq ans de galère pour monter l’affaire.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? On a dit que vous aviez eu une attaque.
– Jamais de la vie ! Je n’étais pas bien, c’est vrai. Un état dépressif… L’angoisse, la peur de me retrouver sur un plateau. Rien de grave. Au bout de quarante-huit heures, ça allait déjà mieux. Le travail me dopait. J’aurais parfaitement pu continuer, mais ils n’ont rien voulu savoir. Après tout, Bunuel et Visconti, leurs dernières mises en scène, ils les ont faites dans un fauteuil roulant. Et je n’en suis pas là !
»

Il s’en faut ! Tiens, à propos, sorti des expressionnistes allemands, les Fritz Lang, les Murnau, il les a découverts, émerveillé, transporté de bonheur, à l’occasion de son service militaire en Rhénanie -, quels sont ses réalisateurs préférés ?

« Pardon ? Ah ! les metteurs en scène que j’admire. Eh bien… Heu… Huston. Ah ! Ici, là, maintenant ? AnnaudBeineixBesson, encore qu’il donne un peu trop, à mon goût, dans la violence à l’américaine… Rohmer,j’ai adoré Ma nuit chez MaudTruffaut…. »

Qui ça ? On a dû mal comprendre. Truffaut ? Mais Truffaut, c’est la Nouvelle Vague, et la Nouvelle Vague l’a laissé sur le sable après lui avoir tapé dessus dans Arts et Les Cahiers du cinéma pendant des années. Il se marre. Demande si nous connaissons sa boutade sur ces jeunes réalisateurs animés par l’esprit de chapelle, pas de cathédrale. Et enchaîne en nous citant de mémoire une lettre de Truffaut, qui était allé voir Terrain Vague en salle, avait trouvé le film excellent, et signait « Admirativement vôtre ».

« A une autre occasion – on inaugurait deux salles de cinéma à nos noms -, il a fait mieux; il a déclaré: « J’ai fait vingt-trois films et je les donnerais tous pour Les Enfants du paradis. Sans le battage des médias, entre nous, la nouvelle vague… »

Le seul à qui il garde un chien de sa chienne, c’est Jeanson, son scénariste d’Hôtel du Nord, qui s’est empressé ensuite de le couvrir d’injures. Feyder, Renoir, Clair, Duvivier en ont pris pour leur grade, eux aussi. Il n’attachait déjà aucune importance à la mise en scène. Tout reposait sur le scénario. Bientôt, on ne jurerait plus que par le cinéma d’auteur.

« Oui, mais bon, moi, l’auteur complet, le grand, le vrai, je ne vous parle pas des cinéastes à la petite semaine, sorti de Stroheim, Chaplin, Welles, Fellini, Bergman, et maintenant Woody Allen, je n’y crois pas. Le métier de réalisateur est trop prenant ; trop compliqué pour lui permettre d’en exercer un autre. Que l’idée vienne de lui, ça a pratiquement toujours été mon cas, oui, bien sûr. De là à en tirer un bon scénario ! »

Faut reconnaître, c’est beaucoup plus difficile que d’écrire une pièce de théâtre ou un roman. Ils en savent quelque chose à Hollywood, où les « writers », les écrivains, travaillent, aujourd’hui comme hier, en équipes qu’on fait valser, sans se gêner, pour les remplacer par d’autres plus performantes. Quant à nier l’importance d’un metteur en scène qui s’inspire d’un livre et s’appuie sur un scénario et des dialogues qu’il n’a pas signés, c’est jeter à la poubelle de l’oubli les plus grands noms du cinéma, les Hitchcock, Ford, Preminger, Capra, Spielberg, Coppola et autres…

Quand on lui demande avec quels acteurs il aimerait tourner aujourd’hui, lui qui a toujours attaché une telle importance, pas seulement aux vedettes de ses films mais aux plus petits rôles, il détourne les yeux, regard vague, prudent soudain : « Je n’en sais rien. » Des acteurs, il y en a tant aujourd’hui.

Et tous ces projets – il y en a une bonne quarantaine – qui, dès 1937, ont atterri dans un tiroir parce que les producteurs n’y croyaient pas ou faute de pouvoir réunir des capitaux, voire une distribution à la hauteur ? Des Evadés de l’an 4000, un film d’anticipation, à La Dame aux camélias, en passant par Chéri-Bibi avec Lino Ventura, La Puissance et l’argent avec Gabin, et La Reine Margot avec Anna Magnani. Pour Juliette ou la clé des songes, il aura attendu sept ans avant de pouvoir crier « moteur » suivi du clap : Juliette ! Une ! Première !

Là-dessus, il a un sourire à croquer, plein de joyeuse expectative, et lance, en vous raccompagnant à sa porte : « Remarquez, des projets, j’en ai encore plein mes cartons. »

Claude Sarraute


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