1991 – L’entretien AUDIO de Marcel Carné avec Brian Stonehill (The Criterion Collection)

L’entretien AUDIO de Marcel Carné avec Brian Stonehill (The Criterion Collection 1991)

 

Voici en exclusivité l’entretien pour The Criterion Collection ( la célèbre société américaine d’édition video (DVD/BR) entre Marcel Carné et le professeur Brian Stonehill  (1953-1997).

Cet entretien a été enregistré le 17 août 1990 dans le bureau du réalisateur des Enfants du paradis à Paris, rue de l’abbaye (75006).

Marcel Carné allait fêter ses 84 ans.

Brian Stonehill était le producteur de l’édition américaine en Laserdisc des Enfants du paradis pour The Criterion Collection en 1991.

A l’époque (grossièrement entre la fin des années 80 et le début des années 90) le Laserdisc était le nec plus ultra de la vidéo, dominé commercialement par la VHS et sa qualité médiocre.

Et cette édition de The Criterion Collection (#84) était considérée comme l’une des plus remarquables à tel point qu’elle reçut le prix Laser Tribune award pour les meilleurs bonus ainsi que le meilleur Laserdisc de l’année 1991.

Justement dans cette édition Brian Stonehill avait inclus des bonus exclusifs dont l’édition DVD de 2002 n’en reprendra qu’une partie.

Notamment, on trouve un entretien exclusif de près de 2 heures entre Brian Stonehill et Marcel Carné disponible dans sa version audio en français et en anglais.

Par la suite, The Criterion Collection ne reprendra qu’une version abrégée écrite de cet entretien que l’on retrouve dans le livret de l’édition 2002 du DVD et dans celle de 2012 du Blu-ray/DVD.


 
Nous sommes donc très heureux de pouvoir vous proposer de larges extraits de cet entretien exceptionnel à l’occasion de la sortie de la version restaurée des Enfants du paradis en Blu-ray et en DVD chez The Criterion Collection le 18 septembre 2012.

Vous découvrirez Marcel Carné évoquant librement ses souvenirs, avec parfois une pointe d’amertume : le tournage des Enfants du paradis bien sûr, mais aussi l’évocation d’Arletty au moment de son arrestation à la fin de la guerre, ou encore le souvenir de l’un de ses directeurs de production qui était résistant ; il parlera aussi de Mouche son dernier projet qui demeurera inachevé, de son enfance et bien sur de Jacques Prévert.

Nous avons préservé dans notre montage les questions que Brian Stonehill s’efforce de poser dans un français parfois approximatif pour garantir une plus grande authenticité à cet entretien.

 
Vous trouverez les caractéristiques techniques du Laserdisc des Enfants du paradis (Children of Paradise: Special Edition) de The Criterion Collection sur le site LDDB.com.

 

 

 

 […] Je vais vous dire la chose à laquelle je suis le plus sensible. C’est quand quelqu’un m’arrête dans la rue, me reconnaît, ils ne me disent pas “vous avez un grand talent, vous avez fait des films merveilleux” non. Ils me disent tous, vous m’entendez ? tous ! C’est drôle, c’est curieux. “Je vous remercie pour les joies que vous m’avez donné.”
Alors j’espère que ce vidéodisque leur procurera une joie identique… […]

Marcel Carné

TABLE DES MATIERES

– Assurez-vous d’avoir installé le player Adobe Flash pour pouvoir écouter cet entretien –

 1 – Comment sont nés Les Enfants du Paradis, les décors et Jacques Prévert. (7mn40)

2 – La Résistance, la Gestapo pendant le tournage des Enfants du paradis, et la clandestinité de Trauner et Kosma. (7mn24)

3 – L’arrestation d’Arletty, sa première scène dans Hôtel du nord et de l’esprit du chef. (5mn59)

4 – A propos des quatre amants des Enfants du Paradis, du chef d’orchestre, mais aussi de son coté sentimental et de Deburau/Jean-Louis Barrault. (4mn53)

5 – A propos de son enfance, et de son reflet dans ses personnages.  (4mn19)

6 – A propos de MOUCHE (son dernier projet), ses adieux au cinéma et les subventions. (7mn12)

7 – Quelle dédicace pour ce laserdisc ? et Juliette ou la clef des songes. (2mn45)

8 – (bonus) – La critique et Jacques Prévert (2mn31)

 

Nous remercions chaleureusement Karen StetlerAlexandre Mabilon et Peter Becker pour leur aide à la réalisation de ce projet.

Avec l’aimable autorisation de The Criterion Collection.

Tous droits réservés / All Rights Reserved

(c) THE CRITERION COLLECTION – 1991

 

 

 

 

 1 – Comment sont nés Les Enfants du Paradis, les décors et Jacques Prévert. (7mn40)

Brian Stonehill – Pour Les Enfants du paradis, le film français le plus aimé et le plus célèbre du monde, quels sont vos meilleurs souvenirs du tournage du film ?

Marcel Carné – C’était en pleine guerre. J’étais très audacieux à cet âge là. À la réflection, c’était fou de tourner un film comme ça dans un pays où on manquait de tout. J’avais eu un mal terrible pour Les Visiteurs du soir. C‘était affreux. On peignait les parquets par exemple ! et les acteurs enlevaient la peinture avec leurs souliers. Tout ça c’était des produits de remplacements…
Le producteur (André Paulvé. ndlr) m’avait dit, compte tenu du grand succès des Visiteurs du soir, il avait gagné beaucoup d’argent, et il m’a dit “je veux un très grand film, une grande fresque”. C’est pas souvent qu’un producteur dis ça à un metteur en scène ! On a pensé à un Milord l’arsouille avec Pierre Brasseur, moi et (Jacques) Prévert, mais on a trouvé que c’était un peu provocateur, cette prodigalité, c’était mal venu de parler, en une époque de disette, de parler bonnes chairs, de bons repas.
Puis finalement on se promenait sur la promenade des anglais à Nice et on rencontre (Jean-Louis) Barrault qu’on avait pas vu depuis l’avant-guerre. Naturellement on bavarde inlassablement… Barrault en vient à nous parler d’une histoire arrivée au Mime Deburau. Il est au faîte de la gloire… Il se promène avec sa maîtresse à son bras et il y a un poivrot qui l’interpelle et qui traite la femme de tous les noms possibles y compris « putain » etc… Voyant qu’il est saoul, Deburau l’écarte et l’homme avec la douce obstination des poivrots revient à la charge et finalement Deburau excédé donne un coup de canne à l’homme si malencontreusement qu’il le tue. Et alors il est traîné devant les tribunaux et va en Cours d’assise. Où l’histoire nous a amusé et on aurait voulu le faire c’est que tout Paris s’est précipité pour entendre parler Deburau ! pour connaître la voix de Deburau !
On a trouvé l’idée formidable, On a dit “tope là” !

Puis on est remonté dans la campagne au dessus de Nice et on a réfléchi et très vite on s’est aperçu que c’était pas une idée de cinéma ! Que si on prenait Barrault pour faire Deburau on connaissait sa voix, il n’y avait pas de surprise ! Si on prenait un inconnu on se moquait éperdument de sa voix… Donc il a fallu abandonner, enfin Prévert n’a pas voulu mais moi j’ai dis “l’époque m’intéresse, le boulevard du crime, les théâtres, faire une sorte d’hommage, le cinéma faisant un hommage au théâtre, c’est quand même bien” alors j’ai dit “je vais aller à Carnavalet” qui est un très grand musée pour Paris et je vais aller au Cabinet des estampes, je suis sûr que je vais ramener un matériel. Je vais aussi voir dans le quartier de Saint-Germain-des-prés, je connais une petite librairie qui est à cent mètres (il y en a une autre derrière) chercher si il y a des livres sur sur les théâtres de ce temps. Je suis allé à Carnavalet et j’ai fait faire deux cents copies de gravures et j’ai trouvé trois ou quatre livres sur le théâtre dont un qui m’a appris que l’amphithéâtre s’appelait “le paradis”.

BS – Parce que la phrase n’était pas courante ?
MC – Pas courante du tout. on ne connaissait pas. maintenant on appelle ça “le poulailler” en terme populaire, argotique… On a fait une sorte de jeu de mot car il y avait un magasin rue Saint Honoré près de la Madeleine. C’était un magasin de jouet qui s’appelait “Le Paradis des enfants”, alors on a appelé ça “Les Enfants du paradis”.
Mais Les Enfants du paradis ça peut avoir deux significations. Ça peut être les gens, les spectateurs du paradis mais aussi les acteurs pour ceux qui sont au paradis, les enfants des spectateurs qui sont là-haut au paradis.
Alors je suis revenu où était resté Jacques (Prévert) tout fiérot avec mon paquet de documents et Jacques me dit “j’ai travaillé”. J’ai dit “à quoi ? au film j’espère ? aux Funambules (ça ne s’appelait pas encore Les Enfants du paradis) ?” et il me dit “j’ai travaillé aux Funambules et j’ai déjà bien avancé, tu vas voir je suis assez content.”  Alors j’ ai dit “bien, voilà le film” et j’ai jeté les photos sur la table, effectivement il y avait des photos de la façade et de la salle des funambules, d’un des grands théâtres du boulevard du crime, j’ai trouvé énormément de documents.

BS – Est-ce que le grand théâtre était vraiment en face des Funambules comme dans le film ?
MC – Il n’est pas en face ! il est à coté. Si vous voyez le boulevard du crime, les funambules sont plus loin. Tout est à gauche, rien n’est construit à droite, juste des rez-de-chaussées pour les contrechamps. Car ça coûtait déjà cher de construire ce décor de quatre-vingt/cent mètres de long… A Paris vous pouvez voir un théâtre un peu identique, c’est le théâtre de la Porte Saint-Martin. Mais lui c’était la fin du boulevard du crime. Il y a cinq, six ans il y avait un autre théâtre qui s’appelait “L’Ambigu” mais qui ressemblait plus aux Funambules.
Donc on a travaillé, on a pensé aux acteurs qu’on pouvait prendre… Ce qui était bien avec Jacques (Prévert), c’est qu’on avait les mêmes goûts pour les acteurs, on aimait les mêmes, on détestait c’est un grand mot mais on n’aimait pas certains autres. Et ça collait tout le temps. Il n’y a pas un acteur où il m’ait dit non car il n’aimait pas… Il n’a pas voulu signer l’un de mes films car il n’aimait pas le romancier… (Simenon pour La Marie du port. ndlr).

 

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 2 – La résistance, la Gestapo pendant le tournage des Enfants du paradis, et la clandestinité de Trauner et Kosma. (7mn24)

BS – Et dans Les Enfants du paradis, moi je vois dans la première scène où Garance est prise par la justice et puis libérée par l’art de Deburau, qu’il y a un exemple de la libération des gens par l’art ?
MC – Non, non…

BS – Vous n’avez pas prévu ?
MC – On a pas fait d’allusions parce que c’était trop grave vous comprenez ? On risquait pour le moins d’être interdit, le film pas fini. Alors fallait jouer au plus malin ! Alors c’était très embêtant quand on avait des scènes à figurations et dieu sait comme il y en a… Les Allemands arrivaient le matin avec des figurants à eux, des figurants de leur syndicat et ils nous obligeaient à prendre ces figurants ! Alors il fallait discuter. On les aimait pas ces figurants ! C’était des collaborateurs ! On en voulait pas mais on jouait avec… Je disais “moi j’ai besoin de la littérature du 19° siècle, j’ai besoin de tel physique, je regrette, j’ai rien contre ce monsieur mais je ne peux pas le prendre” Alors on trichait tout le temps…

Ce qui était beaucoup plus terrible, c’est que tout de même on était très surveillé. Il y avait déjà la résistance et tout… Un jour je demande l’un des deux directeurs de production. On me dit “il vient dans une heure” je dis “mais pourquoi ? il est pas là ?”. “Non, il est parti faire une course”. Une heure passe, deux heures et je dis “Mais je vous ai demandé…” (je sais plus comment il s’appelait) et finalement j’apprends qu’il s’est sauvé. On lui a dit qu’il y avait deux gars de la Gestapo qui l’attendaient en bas. On était dans un studio au premier étage et on avait ouvert derrière le studio un garage qu’on avait transformé en magasin de costumes. Il s’est enfui par là et si le hasard n’avait pas voulu qu’on ouvre ce truc là, il aurait été pris par la Gestapo.
J’avais un régisseur général, je l’ai su après il m’avait jamais rien dit (j’étais en colère du reste !) qui était un grand chef de la résistance. Il y avait des résistants dans l’équipe !

[…]

Il y a une chose effroyable dont je ne me consolerais jamais. On répète la scène du carnaval et le régisseur général vient vers moi et me dit :
Monsieur Carné, on demande un figurant un tel au bureau”.
Qui ?”.
Deux hommes
ils ont l’air français ?
oui, ils ont l’accent niçois, ils disent que la femme est très malade et veut voir son mari avant de mourir”.
Je suis surpris, on vivait dans la crainte quand même, je dis :
Mais de quoi ils ont l’air ?
Non je ne pense pas que ce sont des gens de la Gestapo. Ils sont français.”
On a pas su tout de suite ce qui se passait, je dis :
Est-ce qu’ils ont voulu regarder la feuille de présence ?” car les figurants signent quand ils arrivent, parce que certains se présentent à la fin pour toucher alors qu’ils ont été se promener donc on vérifie, il me dit “non”. Alors je dis “dites qu’il n’est pas là”. Puis on continue et il revient et dit :
Écoutez Monsieur Carné, excusez moi d’insister mais la femme a été renversé par un tramway elle a les deux jambes coupés, elle va mourir et elle ne le reverra pas si il n’est pas à l’hôpital dans une heure”.
Je suis là “qu’est-ce-que je fais”. Je me dis qu’il faut que je leur réponde. Je dis  “appelez le”. Le type va au bureau. Le régisseur revient cinq minutes après décomposé. C’était deux gars de la Gestapo !! Ça, je ne me le suis jamais pardonné…
et le régisseur, c’était un chef de la résistance, je lui ai dit “Comment vous êtes un grand chef de la résistance, vous les avez fréquenté, il y avait une Gestapo française, ils ont un accoutrement, ils ont un air, je les flaire à distance, je suis pas plus malin que vous ! ” Il dit “mais vous vous seriez trompé, c’était deux niçois, ils ne prenaient pas l’accent”. A Nice la Gestapo était très importante, la Milice…

BS – Mais on aurait pas pu agir autrement..
MC – Si, le type a été tout de même un peu imprudent. J’ai jamais su si il était ou juif ou résistant. C’était un décor conçu en extérieur sur un grand terrain… Il ne savait pas pourquoi on l’appelait au bureau, il aurait pas dû venir ! Il aurait dû s’enfuir comme mon directeur de production quand on lui a dit dans son bureau “il y a deux personnes qui vous demandent en bas” il était résistant il a dit “j’ai compris” et il a fichu le camp ! Ils venaient toujours à deux ces gars là, ils ne venaient jamais seuls.

[…]

BS – Pendant le tournage, vous aviez des gens qui travaillaient dans la clandestinité ?
MC – Il y avait (Alexandre) Trauner et (Joseph) Kosma. Alors Trauner faisait les maquettes des décors, il n’a jamais fait les décors ! Quand on dit les décors des Visiteurs du soir et des Enfants du paradis, c’est pas vrai ! Il a fait les maquettes au dessus de Nice dans un petit patelin… J’allais chercher les maquettes et puis il y avait (Georges) Wakhevitch pour Les Visiteurs du soir et (Léon) Barsacq pour Les Enfants du paradis qui avaient bien voulu travailler… C’était courageux parce qu’on risquait les camps ! Prévert lui ne risquait rien ! C’est pas lui qui a décidé, d’ailleurs il ne risquait rien pour la bonne raison que c’est pas lui qui choisit les techniciens ! C’est moi ! C’est moi qui ai la responsabilité du choix !
Alors j’allais donc là-bas et il (Trauner) m’apportait les maquettes. Un jour Trauner a voulu venir à Nice pour voir le décor du château (Visiteurs du soir. ndlr). Prévert l’en a dissuadé ! Il a dit “j’ai failli lui casser la figure”. Après Trauner s’est caché en pleine forêt dans une petite cabane. C’était insensé. Alors Kosma lui était dans un petit hôtel minable caché dans les feuillages, à la sortie de Cannes. Il m’a apporté les lignes de chant si vous voyez ce que je veux dire pour les deux chansons des Visiteurs du soir. Alors il a « remercié » le gars qui avait bien voulu… en disant que c’était lui la musique des Visiteurs du soir or c’était Maurice Thiriet ! Thiriet a fait toute l’orchestration, la chasse, le tournoi, le générique et tout l’orchestration. Il a demandé un arbitrage Kosma et il a perdu… Ils ont amené chacun leurs matériels, il m’avait donné deux pages et l’autre avait…
(la conversation ne se poursuit malheureusement pas sur ce sujet qui  n‘a toujours pas été résolu aujourd’hui. ndlr).

 

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 3 – L’arrestation d’Arletty, sa première scène dans Hôtel du nord et de l’esprit du chef. (5mn59)

MC – Mais j’étais très ennuyé parce qu’Arletty était la maîtresse d’un officier allemand que j’ai connu, que le hasard m’a fait rencontrer, très beau, très cultivé, très intelligent. Mais on le lui reprochait… Et elle recevait des petits cercueils en bois…

BS – Elle était en prison au moment de la sortie de la sortie du film (Les Enfants du paradis. ndlr) ?
MC – Elle n’a pas été exactement en prison. C’est-à-dire, j’avais un ami qui était page dans Les Visiteurs du soir et qui l’avait connue. Ils étaient devenus très amis. Quand la résistance a commencé à faire des descentes un peu partout, elle s’était réfugiée chez cet ami qui m’appelle et me dit :
Marcel faut que je te parle, je peux juste venir au bistro qui est en bas mais je peux pas quitter l’appartement.”
Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
Je te dirais
J’y vais tout de suite. J’habitais derrière le Moulin Rouge et lui habitait devant. Là il me dit :
Arletty s’est réfugié chez moi.”
J’ai dit :
C’est embêtant. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Mais elle a vraiment personne où se réfugier ? Parce que quand même en plein Montmartre…
Deux jours plus tard je reçois un coup de fil et il me dit “c’est terrible Arletty a été arrêtée chez moi. des résistants ont frappé chez moi”…
Et mon copain comme un imbécile a ouvert et d’un seul coup l’un a dit “ah la salope, la putain qui est là-bas ! Vous avez vu c’est Arletty !” Alors ils l’ont emmené, elle a failli être tondue au commissariat, ils ont été très grossiers avec elle, ils ne l’ont pas frappé mais ont été très grossiers avec elle, tous les noms possibles y sont passés. Et on l’a mise en résidence surveillée c’est-à-dire qu’elle était hors Paris et qu’elle devait pointer tous les jours chez un juge d’instruction je crois et le juge l’avait prise en affection. Elle y allait tous les jours et il blaguait avec elle et un matin il lui dit “comment vous sentez vous ce matin mademoiselle Arletty ?”. Elle dit “pas très résistante…” Elle avait beaucoup d’esprit…

BS – Vous êtes toujours en contact avec elle ?
MC – Oui, oui je la vois… Elle est complètement aveugle maintenant. Mais toujours aussi vive, aussi joyeuse mais elle se force un peu…

BS – Comment c’était de travailler avec elle ?
MC – C’était merveilleux. Mais j’ai eu très peur au début d’Hôtel du Nord. J’ai vu au début qu’elle et Jouvet allaient être mes acteurs principaux, ils étaient supérieurs aux deux autres. Annabella m’avait été imposée, (Jean-Pierre) Aumont presque et j’avais choisi ces deux là avec (Henri) Jeanson. Mais comme ils viennent du théâtre, on va filer la scène et je piquerais des plans là dedans.
C’était la première scène où elle a la couverture et dit “je m’inhalâte”. Et elle ne peut pas faire exactement ce que je lui demande. Elle est toujours à côté et peut pas trouver ses places et je me dis que je vais me ramasser complètement… Puis tout d’un coup je dis “écoutez mademoiselle Arletty”. Je l’avais connu quand j’étais assistant d’un film de (Jacques) Feyder Pension Mimosa. Je lui dit “asseyez-vous là et je vais essayer de la faire. Ça va être un peu ridicule car un jeune homme qui se fait les cils… n’allez pas voir ce qui n’existe pas…” et donc j’ai joué toute la scène et elle me dit “arrêtez j’ai compris” et ça a été merveilleux et c’est parti comme ça…

BS – Et dans Les Enfants du paradis, comment c’était de travailler avec elle ?
MC – Elle était merveilleuse, dés le début.  Elle avait une telle présentation (présence) et ce double rôle… Mais Les Enfants du paradis m’ont donné infiniment moins de mal que Les Visiteurs du soir… Voilà ce que c’est que le hasard.
J’avais une équipe formidable ! Parce que si je n’avais pas eu une équipe formidable, soudée… J’ai pas du tout un caractère fascisant, j’ai pas l’esprit du chef mais là faut quand même un centre de gravité, il faut quand même que tous les gens se réfèrent à un monsieur qui a toutes les responsabilités. Jamais je ne me suis disputé avec un technicien et encore ça n’était pas terrible… J’ai pas eu de disputes vraiment très graves mais avec les acteurs jamais ! Peut-être un petit peu avec (Yves) Montand dans Les Portes de la nuitJean Vilar aussi un peu… Merveilleux Vilar qui était gentil comme tout alors qu’il avait une notoriété extraordinaire.. Mais un petit peu avec Vilar qui était un peu paumé, un peu perdu. Vous savez commencer au cinéma et jouer le destin ! C’est pas facile non plus ? et avoir les traits d’un homme d’un clochard c’est pas facile ? et il était remarquable parce que la façon dont il parlait, cette espèce de chose personnelle…

 

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 4 – A propos des quatres amants des Enfants du Paradis, du chef d’orchestre, mais aussi de son coté sentimental et de Deburau/Jean-Louis Barrault. (4mn53)

MC – …Il y a des fois deux hommes qui aiment la même femme ou deux femmes qui aiment le même homme mais là c’est beaucoup plus compliqué… Le premier, le mime, est un timide. Le second est un tombeur de filles qu’il n’aime pas vraiment et qui va découvrir l’amour. Lacenaire c’est le type qui veut en imposer, intelligent il trouve Garance intelligente. Elle est intelligente, peut-être pas très cultivée mais elle est intelligente. Enfin le comte, c’est pour paraître, c’est pour avoir une jolie femme à son bras, il va l’aimer au moment où il sent qu’elle va lui échapper. Donc ça fournit une matière extrêmement importante si vous ajoutez en plus énormément de rôles secondaires… Quand il a fallu distribuer ce film, quand arrive le moment où on doit choisir quarante personnes, quand on doit choisir tous ces gens on se dit “faut pas que je me trompe !”. Les techniciens c’est pareil ! Vous êtes comme le chef d’orchestre qui doit choisir, avant on disait auditionner chacun, pour former son orchestre c’est exactement pareil…

BS – Vous perdez le sommeil au moment de choisir votre équipe et la distribution ?
MC – Évidemment ! Quand on tourne, il nous arrive… On est sur les nerfs ! Moi je ne suis pas le même homme ! Je suis nerveux, enfin je suis de moins en moins nerveux parce que le sang s’affaiblit un peu mais quand on pense le poids qu’on a sur ses épaules ! Je m’étais pas rendu compte… J’étais… Je suis souvent… C’est pas de la forfanterie, c’est pas de l’orgueil mais je ne me rend pas souvent compte des exigences que j’ai…
Comme par exemple j’ai fait Drôle de drame, j’avais fait un petit film qui etait un exercice de style pour moi, qui est Jenny. J’ai pas eu peur de demander (Françoise) Rosay, de demander (Louis) Jouvet, de demander Michel Simon, de demander (Jean-Louis) Barrault ! C’était une équipe extraordinaire pour un presque débutant ! Pour Quai des brumes aussi ! mais Quai des brumes c’est Gabin qui a voulu que je fasse Quai des brumes. Enfin qui a voulu faire un film avec moi, je lui ai proposé le livre de Mac Orlan et il a accepté. “Le Môme” il m’appelle ! J’avais soixante ans, il m’appelait encore “Le Môme”.

[…]

BS – Dans Les Enfants du paradis, quel est le personnage dont vous vous indentifiez le plus ?  avec la sensibilité ? ou admirez ?
MC – admirer non parce que on peut pas… C’est des caractères trop différents. J’admire la sensibilité de Barrault. J’admire la faconde de Brasseur et la race, le côté racé du comte où jamais un acteur n’a paru aussi noble, aussi racé que (Louis) Salou dans les films français. Celui pour lequel je me sens le plus proche, c’est Barrault, enfin c’est Deburau… Finalement dans le fond, j’en ai peut-être pas l’air comme ça, mais j’ai toujours été très sentimental.

BS – Et vulnérable surtout…
MC – J’étais très vulnérable sur le plan de la vie privée.

BS – On dit que ce personnage de Barrault dans ce film est le premier héros masculin mais vulnérable à ce point, qui se dit malheureux à cause de son amour et ne sait pas l’exprimer.
MC – Non je peux pas vous dire… Je pense pas, ça ne me revient pas à l’esprit tout de suite mais non il y en a d’autres, des amours malheureux… Je pense peut-être que ça tient au fait qu’il joue un mime et qu’il exprime plus par le visage par sa mimique justement que les autres… C’est possible…

BS – Souvent pendant notre conversation j’ai pensé si seulement cette machine pouvait enregistrer le geste ou l’expression que vous venez de nous montrer parce que vous parlez avec vos mains et votre figure exprime…
MC – Comme les italiens. À l’étranger je parle avec les mains mais je n’arrive pas à faire rentrer une langue étrangère dans mon esprit…

 

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 5 – A propos de son enfance, et de son reflet dans ses personnages.  (4mn19)

MC – …Et c’est le guide, le garçon qui parlait français qui a fait ce livre qui est remarquable (Edward Baron Turk. Child of Paradise: Marcel Carné and the Golden Age of French Cinema. Harvard University Press, 1989. ndlr), qui est le livre qui est le plus, comment dirais je ? vous l’avez ? oui. C’est le meilleur livre fait sur moi !
Je ne connais pas l’anglais suffisamment mais on m’a lu beaucoup de passages et vraiment il parait qu’il retrouve dans mes films des choses de mon enfance. Il trouve dans certaines scènes un reflet de mon enfance…

BS – qui n’était pas inséré par vous consciemment mais vous êtes d’accord que…
MC – Vous savez ? On n’abandonne jamais son enfance qu’elle ait été heureuse ou malheureuse je crois… J’ai perdu ma mère, j’avais cinq ans. Il y a deux femmes merveilleuses qui m’ont élevé tel que ma mère n’aurait jamais… C’est ma grand mère et la soeur de mon père. Elle ne s’était pas mariée pour m’élever justement. Elles ont été d’un dévouement, d’une gentillesse extraordinaire. En plus elles m’ont laissé une liberté totale. A l’âge de sept, huit ans je courais dans les rues de Paris,  j’allais où je voulais ! Mais j’ai quand même toujours ressenti l’absence d’une mère. Je m’en veux de dire ça quand je pense au dévouement de ces deux femmes, mais je l’éprouve encore aujourd’hui… Il me semble qu’il y a un lien du sang, il y a un rapport sanguin aussi entre une grand mère, entre la mère de son père et le petit fils il y a quelque chose quand même…

BS – Peut-être que Prévert pensait à vous quand il donne à Garance qui a perdu aussi sa mère très jeune, quand elle parle de ce que c’est d’être petit et ne pas avoir de mère…
MC – Peut-être ? Je ne sais pas, en tout cas il ne me l’a pas dit, il connaissait très bien l’histoire de mon enfance, ça il ne me l’a pas dit, mais on met toujours des choses de son enfance. Je ne sais pas si ça restera, mais dans Mouche (son dernier film inachevé. ndlr) le film que je dois faire sur les Impressionnistes, je raconte qu’il y a la fille qui chante, et on lui demande comment ça se fait qu’elle chante, et elle répond “j’avais une tante et quand elle est morte elle m’a laissé un cahier de chansons. Elle écrivait sur un cahier d’écolier les chansons qu’elle entendait.” J’ai mis ça dedans et c’est vrai, j’ai vécu quelque temps chez une tante à Courbevoie en périphérie de Paris et elle copiait sur un cahier d’ecolier des chansons que j’apprenais comme ça…

BS – Alors il y a non seulement des reflets de vie des acteurs mais aussi de votre propre vie dans ces personnages ?
MC – Il est possible oui… Il est possible que je me rappelle certaines choses… Par exemple, je vais vous dire quand j’étais gosse, plutôt quand j’étais adolescent vers quinze, seize ans, j’allais beaucoup au music-hall. Je voyais les grandes revues et j’adorais Mistinguett… Je revois encore le décor… Il y avait un décor du canal de l’Ourcq, du canal Saint-Martin, et on la jetait dans… C’était une piscine, c’était de l’eau. Elle ressortait dégoulinante et trois minutes après elle… C’était extraordinaire et je ne sais pas si ça m’a marqué mais dés que j’ai eu un appareil photo je suis allé photographier le canal Saint-Martin. Et ce canal Saint-Martin revient au moins dans cinq de mes films, c’est très drôle hein ?

BS – Surtout Hôtel du nord.
MC – Hôtel du  nord  mais Les Portes de la nuit beaucoup ! l’Hôtel du  nord c’est beaucoup plus bas, plus près de la Republique tandis que Les Portes de la nuit, c’est la rue de Crimée avec le pont….

 

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 6 – A propos de MOUCHE (son dernier projet), ses adieux au cinéma et les subventions. (7mn12)

BS – Quel est le sujet de votre prochain film ?
MC – Alors c’est une nouvelle de Guy de Maupassant qui s’appelle Mouche. C’est le nom de la fille. C’est l’histoire de cinq canotiers et d’une fille. Ils sont tous amoureux de la fille sauf un qui est homosexuel. Mais le fond, c’est vraiment celui-ci qui l’aime sentimentalement mais ça ne colle pas, il a essayé une fois avec une femme mais il a dit “je crois que je l’ai rendu heureuse mais moi je l’ai pas été”. Et ça va marcher très bien et ils trouvent une combinaison et tout le monde est heureux. Puis la fille devient enceinte. Mais c’est une histoire très jolie. Ça se passe en 1875 à la grande époque des canotiers, toute l’époque de Renoir, de Monet, La Grenouillère, Le Déjeuner des Canotiers et tout ça… Je reconstituerais tout ça y compris Le Moulin de la Galette peint par Renoir
Il y a deux, trois scènes au milieu du film et puis je montre Le Moulin de la Galette au tout début mais faut pas, il faut le montrer après. Il y a deux grandes idées de mise en scène. Il y a ce moulin et un 14 juillet à Chatoux avec la retraite au flambeau et tous les bateaux illuminés sur la seine et tout ça…

BS – Alors il va y avoir beaucoup de scènes qui rappellent des toiles…
MC – Ah oui évidemment ! donc le Moulin de la Galette de Renoir, le Déjeuner des Canotiers, la Grenouillere de Renoir et Monet puisqu’ils peignaient côte à côte…

BS – Ça va être formidable.
MC – Si c’est réussi oui… En plus de ça, les précédentes années, les étés n’étaient pas très favorables et puis j’ai eu à faire avec un monsieur qui a laissé traîner et je suis resté un an… et ça fait trois ans que j’ai pas tourné, que j’ai pas travaillé je veux dire…
C’est un film cher de 5 milliards d’anciens francs, 500 millions, mais c’est pas tellement cher, c’est compte tenu des films à grands spectacles, Cyrano de Bergerac (de Jean-Paul Rappeneau. ndlr) a coûté  6 milliards de centimes ! Le Nom de la rose (de Jean-Jacques Annaud. ndlr) 9 milliards ! Ici les films coûtent cher, la main d’oeuvre coûte très cher, les décors coûtent un prix astronomique mais je ne le ferais que l’année prochaine (1991. ndlr).

[…]

Alors j’avais un couple d’américains qui s’intéressait au projet. Ils étaient à Miami, palm beach. Je suis allé les voir mais c’était pas très sérieux…
Je leur avais donné un autre scénario sur la schizophrénie et ils m’ont téléphoné il y a deux jours pour me dire qu’ils sont toujours preneur pour le scénario et tout… Alors moi comme je veux faire mes adieux avec Mouche, mes adieux au cinéma alors peut-être que je vais leur vendre le sujet si ils veulent…

BS – Pourquoi voulez-vous faire vos adieux au cinema si tôt ?
MC – Ecoutez, je suis beaucoup plus vieux que je parais…

BS – Et vous êtes plus vieux que vous avez dit depuis longtemps, vous êtes plus jeune que vous avez dit, on lit dans Turk (le livre d’Edward Turk sur Carné. ndlr) l’histoire que vous avez dû mentir au sujet de votre âge…
MC – Ah oui au début mais après ça a changé. Je me rajeunirais plutôt ! Mais je l’ai pas dit longtemps parce que les gens auraient prétexté que j’étais jeune mais finalement je demandais pas des prix exorbitants parce que finalement de concessions en concessions pour faire le film je le faisais pour des prix très modiques, parce que j’ai eu des hauts très hauts mais j‘ai eu des bas très bas…

BS – Vous n’avez pas fait de films depuis La Bible (1977) n’est-ce pas ?
MC – Oui c’était le dernier que j’ai fait. Mais j’ai fait des spectacles audiovisuels sur Lourdes, sur Toulouse Lautrec, un à la Martinique, un autre à Rome. Un autre sur Paris que j’aimais beaucoup mais ça a très mal marché avec le producteur, il n’aimait ce que j’avais fait, il a tout bousillé, il n’avait pas du tout aimé le scénario, mais avait été contraint de le faire alors il m’a tout bousillé… Et c’est dommage car le financier était Jérome Seydoux ! et Seydoux quand il a vu le scénario, il a dit qu’il avait pas eu de coup de coeur et moi je voulais lui parler, lui dire que je refusais de le signer et j’ai pas eu l’occasion… Mais c’est pas maintenant que je vais lui parler, il croirait que je me décharge parce qu’il est chez Pathé !

BS – On peut dire donc que Mouche est un film très attendu !
MC – Trop ! trop attendu. J’ai peur un peu. J’ai peur un peu parce que je reviens, j’ai peur que les gens disent “ben il aurait mieux fait de rester tranquille ou rester chez lui” Je sais pas si on se moquera… Imaginons que, je touche du bois, le film ne soit pas très réussi, je sais pas si on sera un peu indulgent ou si au contraire on enfoncera le clou, je sais pas…

[…]

Alors là ça a l’air, le producteur a dit qu’il me ferait le contrat au début du mois mais j’ai demandé une subvention à l’Etat mais rien à faire…

BS – C’est vraiment inexcusable !
MC – Vous savez qu’il y a des tas de gens qui sont furieux que je ne travaille pas, qui disent que c’est scandaleux. Il y a Meurisse, Paul Meurisse très bon acteur que j’ai eu dans un film et demie. Dans Du Mouron pour les petits oiseaux qui était une comédie et dans La Fleur de l’âge qui n’a jamais été terminé. Il faisait un gardien de prison, et il a déclaré à la radio qu’il avait honte de son pays qui ne me faisait pas travailler.

BS – Je suis de son avis bien que ça ne soit pas mon pays.
MC – Mais oui mais après je ne sais pas ce qu’ils diront quand je serais mort. Je m’en fous ! Après ils pleureront… Moi j’ai vu, il y avait un auteur dramatique qui s’appelait Steve Passeur qui faisait de très bonnes pièces, très dures mais très bonnes, des pièces éreintées tout le temps par la critique ! Puis il est mort et alors la critique après sa mort, le jour de sa mort, c’était… on perdait un enfant ! blablabla…

BS – C’est l’hypocrisie…
MC – Et vous savez que c’est ça la France ! si vous considérez tout, je me mets pas à leur niveau c’est pas ça que je veux dire, mais si vous considérez le nombre de romanciers, de musiciens, de peintres qui ont été méprisés, honni … Bizet pour Carmen a été traîné dans le boue, Diaghilev, Stravinsky le jour de la première du Sacre du printemps a été obligé de sortir par une fenêtre sans ça il allait être… C’est ça…

 

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 7 – Quelle dédicace pour ce laserdisc ? et Juliette ou la clef des songes. (2mn45)

BS – Finalement quel dédicace espérez-vous attacher à votre film en le fixant sur video-disque destiné aux spectateurs du monde ?
MC – Celle que je ferais ? C’est… Je vais vous dire la chose à laquelle je suis le plus sensible. C’est quand quelqu’un m’arrête dans la rue, me reconnaît, ils ne me disent pas “vous avez un grand talent, vous avez fait des films merveilleux” non. Ils me disent tous, vous m’entendez ? tous ! C’est drôle, c’est curieux. “Je vous remercie pour les joies que vous m’avez donné.”
Alors j’espère que ce vidéodisque leur procurera une joie identique…

Et c’est vrai ça je suis très sensible à ça. Parce que on est heureux, c’est pas qu’on joue les grands humanistes mais ça fait plaisir… Comme je me souviendrais toujours la première fois que j’entre pour entendre la réaction des gens à (une projection de. ndlr) l’Hôtel du nord, ils étaient en train de rire, toute la salle était en train de rire à “atmosphère, atmosphère” ou je sais pas quoi. J’étais heureux. Ça fait plaisir vous savez ? Je déteste pas les gens mais je ne sais pas, j’ai pas une fraternité, une sentimentalité excessive donc je suis heureux quand on me dit ça…

On me dit souvent “Mais c’est drôle comme vous êtes simple !” et je dis “Mais pourquoi je serais prétentieux ?” S’il est vrai que j’ai du talent, c’est pas un mérite ! c’est la providence qui me l’a donné, la bonne fée qui s’est penchée sur moi.
J’ai pu travailler, l’amplifier peut-être ce talent c’est possible… Mais je me reconnais simplement des efforts, un travail, une volonté de faire certaines choses que je n’ai pu faire qu’à force de volonté, d’opiniâtreté mais c’est tout le mérite que je me reconnais…

BS – Et aussi de prendre les risques de…
MC – De prendre des risques oui… Mais enfin courir le risque de me casser la figure ! ce qui m’est arrivé d’ailleurs. Enfin il y a eu, on dit toujours ça mais enfin des fois c’est Drôle de drame, c’est un peu exagéré… On l’a vu par la suite. D’autres s’en sont pas relevés comme le film avec Gérard Philipe, Juliette ou la clef des songes, qui est l’un des films que je préfère de moi.

BS – C’est vrai ? plus que Les Enfants (du paradis. ndlr) ?
MC – Non. J’ai dit l’un des films, pas le film. Mais je le mets voyez-vous avant Hôtel du nord dans mes préférences. Mais vous me répondrez, il y a des mères qui aiment le fils un petit plus malvenu que les autres, pas très costaud. c’est peut-être un peu ça. là il y a du sentiment !

 

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 8 (bonus) – La critique et Jacques Prévert (2mn31)

BS – Vous vous êtes posé de telles questions quand ?
MC – C’est idiot mais vous savez la presse a souvent, du moins certains critiques, des Cahiers du Cinema qui ont continué, ne m’ont jamais vu d’un très bon oeil…

BS – Mais ça a changé je crois ?
MC – Ça a changé mais il y a encore un peu l’esprit… Il y a deux revues de cinéma qui ont encore l’esprit. Il y a même un journal de télévision, un hebdomadaire de tv… Et bien je vois dans les critiques… J’ai vu, on a sorti Thérèse Raquin à la télévision il y a un peu prés un an, non ! Ils ont fait une intégrale de mes films à la Cinémathèque, “Enfin on va voir si les films sans Prévert sont aussi bons que ceux avec !” mais pourquoi dire ça ! Prévert ? il ne venait jamais sur le plateau ! On peut pas dire que c’est lui qui les faisait ! Et puis enfin j’ai une défense, pourquoi chaque fois qu’on parle de Prévert, on parle des films qu’il a fait avec moi ? jamais avec d’autres !

BS – Il en a fait beaucoup avec d’autres dont on ne parle plus.
MC – Mais oui on n’en parle plus ! Une fois dans Le Canard Enchaîné, ils avaient fait un film avec je ne sais qui et on a dit “au générique figure le nom de Prévert mais ça doit pas le même !
Non ça collait, on se complétait, lui était merveilleux dans sa partie, je le suivais bien. Et il avait cette chose tout de même je ne sais pas si il le disait aux autres ou si il imposait son point de vue ? il disait “je suis pas d’accord avec toi pour une scène mais je vais écrire la scène comme tu veux parce que autrement elle serait pas bonne.” Il avait raison. Moi je ne suis pas… Je fais pas ça mécaniquement, j’ai la scène sur le bout du doigt et c’est tout …

 

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 Qui était Brian Stonehill ?

Brian Stonehill est né le 20 décembre 1953 à Brooklyn, New York.

Dès 1979 il rejoint l’université Pomona College à Claremont, Californie en tant que professeur d’anglais.

Il fut à deux reprises le directeur des Sciences Humaines de cette université (1981/1982 et 1993/1997).

Passionné des nouvelles technologies, il fut un pionnier dans l’utilisation des ordinateurs en réseau et de l’Internet comme outils d’enseignement à Pomona College.

C’est en 1990 qu’il produisit les bonus de l’édition Laserdisc des Enfants du paradis pour la société The Criterion Collection pour lesquels il obtint  le prix Laser Tribune award pour les meilleurs bonus ainsi que le meilleur Laserdisc de l’année 1991

Malheureusement Brian Stonehill est décédé d’un accident de voiture le 6 Août 1997.

LIENS

La page (en anglais) consacrée à Brian Stonehill sur le site Intercollegiate Media Studies of The Claremont Colleges avec une biographie et des renseignements concernant la bibliothèque Brian Stonehill.

L’inventaire des archives de Brian Stonehill est disponible sur cette page.

Le site de The Criterion Collection.

Les Enfants du paradis en Blu-ray/DVD sur le site de Criterion.

La lettre de remerciement de Marcel Carné à Brian Stonehill pour l’édition Laserdisc
des Enfants du paradis chez The Criterion Collection.

Source : Criterion Collection Tumblr.

 

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