1961 – Entretien avec Jean Vietti (Cinémonde)


Cinémonde – n°51 – 21 décembre 1961 –

« Les Grandes Vedettes que j’ai connues…sans fleur ni couronnes » par Jean Vietti

Photos de Marcel Carné par J.Guittet

Tout d’abord, et d’une façon générale, je ne connais pas une catégorie d’individus qui soient plus ingrats que les acteurs !
Brutal, l’anathème a été jeté par mon vis-à-vis, lequel, toujours très élégant dans un complet bleu marine, me reçoit pourtant avec sa courtoisie légendaire, dans le somptueux appartement sis au dernier étage d’un vieil hôtel de l’avenue Montaigne, dont les arbres décharnés d’automne décorent les fenêtres, tendues à l’intérieur de feutrine rouge et de voilage blanc, d’autant de toiles inédites de Bernard Buffet.

Entre nos deux canapés, gris et confortables, sur la table basse et longitudinale où une très déférente femme de chambre en blouse blanche a, dès mon arrivée, déposé un plateau, où nos deux whiskies « on the rock » teintent d’amitié notre conversation.
L’homme qui me fait face, et dont l’esprit vif et caustique, la culture exigeante et la nature créatrice constamment en éveil sont une perpétuelle contradiction avec une rondeur physique à la « Boubouroche », est un authentique « grand monsieur » du 7 Art, et il peut se permettre de porter un jugement aussi radical que celui que vous venez de lire.


En effet, Marcel Carné est non seulement, avec les grands disparus que sont Jacques Feyder ou Jean Grémillon, et avec encore Jean Renoir, René Clair, Henri-Georges Clouzot ou René Clément, l’un des maîtres incontestés du cinéma français, mais, de « Jenny » à « Drôle de Drame » jusqu’aux « Tricheurs » et à « Terrain Vague », en attendant « Germinal » la nouvelle oeuvre à laquelle il travaille et en passant par « Quai des Brumes », « Le Jour Lève », « Hôtel du Nord », « Les Visiteurs du soir », « Les Enfants du Paradis », « Les Portes de la Nuit », « La Marie du Port », « Thérèse Raquin », « L’Air de Paris », « Juliette ou la Clef des Songes », « Le Pays d’où je viens », il est surtout le réalisateur le plus qualitatif de notre industrie du film, aucune de ses oeuvres n’étant indifférente, quand il ne s’agit pas d’un chef-d’oeuvre indiscuté.

La nomenclature de ses films d’ailleurs, sorte de tableau d’honneur où s’inscrit l’histoire du cinéma français depuis les années 30, illustrant la prestigieuse carrière de Marcel Carné en 26 années de réalisation, permet d’évoquer la « petite histoire » de presque toutes les personnalités artistiques (consacrées ou révélées) ayant défilé sur nos écrans dans le même temps.


Ce grand metteur en scène de cinéma, est un des rares qui ait le droit de le dire, lorsqu’on lui demande s’il existe un reproche général à adresser aux comédiens, que ceux-ci sont « les individus les plus ingrats » qu’il connaisse.
Il ajouta d’ailleurs aussitôt, pour expliquer cette critique assez féroce :
…Ainsi personnellement après avoir dirigé tant et tant de grands comédiens, le plus souvent dans des films importants de leur carrière, et après avoir donné une chance à tant et tant de jeunes qui ont été consacrés depuis, je serais bien en peine, aujourd’hui de vous citer plus de deux artistes qui me témoignent véritablement une affection certaine et qui sont, je les nomme avec une grande émotion : Arletty et Roland Lesaffre.
Et Marcel Carné, que la question semble avoir piqué au vif, insiste, animé d’une sorte de courroux :
Il n’est pas jusqu’à mes jeunes interprètes des « Tricheurs », dont le film a pourtant fait la fortune que vous savez, qui ne m’aient manifesté depuis une indifférence assez décevante. Ainsi alors que j’ai fait l’effort d’aller le chercher au théâtre où il jouait un petit rôle dans l’anonymat le plus complet pour en faire le héros de ce film , 18 mois plus tard, Jacques Charrier, que j’avais fait contacter pour un nouveau film me réclamait… 15 millions de cachet pour signer son contrat. A moi ! Je lui ai fait répondre que c’était immoral et… je n’ai pas tourné le film !


Puis, sa vivacité d’esprit et son souci d’honnêteté entraînent Marcel Carné à conclure :
Et cela est général pour l’ensemble de ceux à qui mon film a servi de tremplin, car il ne faut pas oublier que hors des rôles titulaires, Jean-Paul Belmondo, Dany Saval et Jean-François Poron par exemple, faisaient partie des « Tricheurs ». Mais je fais une exception pour Andréa Parisy qui est d’une grande correction à mon égard, et surtout pour la petite Danièle Gaubert (de « Terrain Vague ») qui, elle, est d’une gentillesse et d’une simplicité qui me changent d’une Pascale Petit !

Il faut bien reconnaître, en effet, que Carné est à l’origine d’un nombre incroyables de « grandes carrières » de vedettes, si l’on songe que c’est un peu lui qui amena au cinéma, Jean-Louis Barrault (« Drôle de Drame ») , Yves Montand (« Les Portes de la Nuit »), Gilbert Bécaud (« Le Pays d’où je viens »), Alain Cuny et Marcel Herrand (« Les Visiteurs du soir »), tandis qu’il a contribué avec « Quai des Brumes », non seulement à la consécration de Michèle Morgan mais à la gloire d’un Pierre Brasseur nouveau-style, de même qu’à celle de la grande Arletty dans « Le Jour se Lève », et qu’enfin il révéla de très nombreux « jeunes »: Anouk Aimée (« La Fleur de l’Age » inachevé), Nicole Courcel (« La Marie du Port »), Pascale Petit, Jacques Charrier, Laurent Terzieff, Andréa Parisy, Dany Saval (tous dans « Les Tricheurs »), Roland Lesaffre (« Juliette la clef des Songes »), Danièle Gaubert, Maurice Caffarelli et Alphonso Mathis (« Terrain Vague »), etc.


Relativement à la fierté justifiée qu’il pourrait tirer à l’égard de certaines de ses « révélations », il se refuse à faire un choix, estimant modestement que c’est au public seul de juger de la valeur réelle des comédiens. Par contre, lorsque je lui demande « quelles sont celles des grandes vedettes avec lesquelles il avait eu une collaboration efficace, et qu’il aimerait diriger de nouveau », il me répond très sincèrement :
Elles sont nombreuses… Je vous parlais d’Arletty il est évident que la retrouverais très volontiers comme interprète si l’occasion se présente. Mais, même avec Jean Gabin, la question ne se pose pas étant donné son immense talent et même, si quelques divergences nous ont heurtés, il existe entre nous une affinité qui n’est pas niable. Et puis, j’aimerais bien refaire un film avec Simone Signoret, car c’est vraiment un personnage d’écran, ce que j’aime le plus, « elle est là sur la toile » et son talent ne doit rien au théâtre. Même chose quand je tourne avec Roland Lesaffre, je le rudoie d’autant plus aisément que je l’ai un peu formé, mais j’aime bien le retrouver dans mes films car il émane toujours de lui une sincérité convaincante. Avec Laurent Terzieff aussi, peut-être ; si l’occasion se présente, j’aurais plaisir à le diriger de nouveau car, sur ce plan, vraiment, rien n’est limitatif à mon avis : tout est question d’occasions. Ainsi même Jean-Paul Belmondo et Jeanne Moreau, je vous assure, m’intéresseraient de nouveau si un sujet le permettait, bien qu’il y ait eu, réce­ment, un malentendu entre Jeanne Moreau et moi.
— Quel malentendu ?
Oh ! c’est très simple : je devais, il y a un an, réaliser un film sur « La Dame aux Camélias » et Jacques Sigurd et moi, avions vraiment écrit notre sujet pour une starlette de 18 ans, genre Claudia Cardinale, alors. Toute notre histoire était basée là-dessus, car nous avions transposé le sujet en prenant l’actuel milieu du cinéma comme toile de fond. Or, au moment où notre découpage était terminé, nos producteurs m’ont parlé de Jeanne Moreau comme héroïne. J’aurais été aux anges si le rôle de mon film avait été pour elle, et nous avons même cherché, en toute bonne foi, à adapter notre histoire à la personnalité de Jeanne Moreau qui est une star arrivée, on ne peut sortir de là. Aussi notre histoire, basée sur une petite starlette arriviste, s’écroulait de tous côtés. Alors, en vertu de l’honnêteté la plus élémentaire, j’ai renoncé à tourner ce film. Je crois savoir que Jeanne Moreau en a ressenti un certain regret; or je ne peux que répéter que j’ai vraiment beaucoup d’admiration pour elle et que c’est en fonction de cette admiration que je n’ai pas voulu risquer de la placer dans un contexte qui aurait pu paraître ridicule.


— Dans un autre ordre d’idées, on a souvent retrouvé Roland Lesaffre dans vos films, et cela dans des personnages qui semblent tous apparentés à un héros de votre mythologie que Jean Gabin illustra, d’ailleurs, avant-guerre dans vos oeuvres. Y a-t-il une raison à ce choix et à cette fidélité ?
En ce qui concerne ma fidélité à un même type de héros, victime d’un sort malheureux et venant de nulle part, elle est certainement inconsciente et correspond assurément à une attitude et à un état d’esprit qui me sont personnels dans la vie. Mais c’est là une manie que je partage avec de nombreux autres créateurs, et dans des domaines plus valables que le cinéma, puisqu’on a prétendu que certains d’entre eux racontent éternellement la même histoire ou refont toujours une oeuvre unique. Indépendamment de cela, il est également certain, et j’y ai déjà fait allusion, qu’il m’est très agréable d’avoir Roland Lesaffre comme interprète : indépendamment du fait qu’il s’apparente très bien au type de mes personnages, j’ai rarement rencontré autant d’assiduité, de sensibilité généreuse, de passion même, que chez cet acteur. Et pour peu qu’on tombe bien avec lui dans le choix d’un rôle ou d’un film, on obtient une épaisseur, un accent humains qui, personnellement, me touchent. Comme je parlais de Simone Signoret et de Jean Gabin qui sont aussi des « personnages d’écran » exceptionnels, j’apprécie de la même manière Roland Lesaffre et je trouve même qu’il n’a pas encore tout à fait trouvé son emploi idéal, mais, l’âge venant, il va y parvenir très vite maintenant. Bref, on sent toujours avec lui, qu’il y a quelque chose d’humain, et c’est ce qui fait les bons acteurs.


Le soir tombe avenue Montaigne… Mais la tristesse du ciel bas et gris ne pénètre pas dans cet appartement-terrasse où, soudain, des lumières d’or me font découvrir les trésors de goût que son occupant, qui s’est fait ici son propre décorateur, a accumulés dans ce « home » champs-élyséen tout-neuf où il va désormais habiter, après avoir, vingt années durant, été fidèle à Montmartre.
Cet appartement tendu de velours ou de perses multicolores, où chaque pièce a un caractère particulier, lui va très bien, en ce temps où le « Môme » (comme disait de lui Jean Gabin) approche de l’âge des honneurs et des luxes.
Tandis que j’admire les vitrines lumineuses de sa chambre ou les meubles anciens de son bureau, je poursuis mon « instruction » sur les vedettes « mises en accusation » aujourd’hui par lui.

A vrai dire, me confie-t-il, je n’ai pas tellement eu à subir, personnellement, les légendaires « caprices » de certaines stars. Sauf dans le cas de Marlène Dietrich pour « Les Portes de la Nuit ». A cette époque, où elle partageait encore la vie de Jean Gabin, nous avions précisément écrit tout notre sujet en fonction d’elle, notre personnage féminin (on l’a bien vu, hélas, lorsqu’une débutante l’a finalement tourné) étant idéalement un rôle pour la féminité fatale et étrange qui était encore la sienne. Or, à la veille du tournage, Marlène a abandonné le film, entraînant, hélas, avec elle Jean Gabin, et ce fut sous le prétexte que… « le rôle n’était pas pour elle » ! En fait, c’était surtout, je peux le révéler, la longueur du rôle qui lui semblait trop peu importante, parce que nous avions de très nombreux et très bons personnages dans ce film et que nous n’avons pas voulu les lui sacrifier.
Si j’ai peu connu d’aventures aussi regrettables, c’est d’abord parce que j’évite, au départ, tout contact avec une vedette réputée comme capricieuse. Il m’est arrivé, bien sûr, en 2 ou 3 occasions, de me heurter à quelques-uns de mes interprètes célèbres, mais c’était uniquement dans le cas où ils ne voulaient plus, au moment de tourner, dire un texte qu’ils avaient pourtant accepté en signant leur contrat. Cela s’est notamment produit avec Raf Vallone, pendant « Thérèse Raquin » mais ce n’était pas grave. Dans ce cas-là, on tourne deux versions, avec les deux textes différents, et on choisit après. Raf Vallone, lui aussi, est oublieux : il ne m’a même pas fait envoyer une invitation pour sa pièce. Je lui ai aussitôt envoyé un mot « salé » dans lequel je lui dis qu’il ne pense à moi que pour ses « Joies de Vivre « …
Sur cette question, je serais intarissable et j’ajoute que l’ingratitude des acteurs se manifeste également à merveille dans la façon dont ils s’approprient un succès : si le film est bon, c’est lui, l’acteur qui est merveilleux; par contre, si le film est mauvais, c’est toujours à cause du metteur en scène ou de l’auteur ! Quant à leurs caprices, il faut bien dire que je ne suis pas homme à les faciliter, c’est ce qui explique que j’en ai peu souffert, en dehors des modifications demandées à propos d’un dialogue, ou même d’un rôle. Mais là, quand la vedette s’avère trop exigeante, je prends quelqu’un d’autre si l’entente n’est pas possible
.


— Dans vos contacts professionnels, vous avez également été très souvent en rapport avec de grandes vedettes étrangères, et par exemple Raf Vallone que nous venons de citer ou Anthony Quinn pour cet autre film que vous n’avez finalement pas tourné, « Les Prisonniers »; pensez-vous que ces comédiens étrangers aient un comportement différent de nos compatriotes, dans l’esprit comme dans le travail ?
Précis, passionné, plein de compétence, il me répond vivement :
J’ai fait une seule vraie constatation en ce qui concerne les grandes vedettes étrangères et, malheureusement, pour moi, c’est un reproche qui n’est pas à leur avantage. En effet, à part Vallone avec lequel il n’y a pas eu de problème véritable dans le travail, tous mes contacts avec des stars internationales, de Marlène, il y a quinze ans, à Anthony Quinn, il y a quelques mois, j’ai constaté que toutes avaient une tendance fâcheuse à se montrer très exigeantes en ce qui concerne le scénario, dans le seul but de tout ramener à leur seul personnage. Tous veulent davantage de scènes et se plaignent de ne pas figurer dans certaines séquences. C’est à un point tel, qu’avec Anthony Quinn, pour « Les Prisonniers », il aurait fallu que je fasse un film-festival avec l’excellent acteur qu’il est dans tous les plans. Or, je n’ai pu accepter étant donné qu’une histoire appelée « Les Prisonniers » sous-entend justement qu’il s’agit d’un sujet sur une communauté dans laquelle plusieurs personnages principaux interviennent directement et à égalité, ou presque. Or, il réclamait vraiment que tous les rebondissements tournent autour de lui.
On m’assure qu’en général, à Hollywood, c’est un peu le cas et que chaque star, là-bas, n’accepte jamais un film et ne signe jamais son contrat, avant d’avoir lu le script définitif. En France, on travaille à ce sujet dans une confiance réciproque, car le système américain sous-entend qu’on ne peut jamais être certain, quand on travaille à un scénario, d’avoir vraiment l’interprète pour lequel il est écrit
.

— On s’est parfois étonné de trouver, à l’affiche de vos films, certaines célébrités féminines très discutées quant à leur talent. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous les avez engagées ?
J’ai subi, me réplique aussitôt Marcel Carné, dans la plupart de ces cas, la servitude à laquelle d’autres de mes confrères ont dû se plier, servitude découlant directement des rapports intimes existant entre mes producteurs et certaines de ces « célébrités » discutées.
— Si vous deviez, par contre, choisir, parmi toutes les admirables créations de grands comédiens dans vos films, quelles sont celles qui aujourd’hui vous sont particulièrement chères, lesquelles citeriez-vous ?
A peine un instant de réflexion et le grand réalisateur nous fait l’aveu inédit de ses propres préférences :
Ce sont : Michel Simon dans « Drôle de Drame », Jean Gabin dans « Le Jour se lève », Arletty dans « Les Enfants du Paradis », Roland Lesaffre dans « Thérèse Raquin », Michèle Morgan dans « Quai des Brumes »…
Je demande alors au futur réalisateur de « Germinal » s’il existe également « de grandes vedettes françaises qu’il n’a encore jamais eues comme interprètes et avec lesquelles il aimerait beaucoup travailler un jour prochain », en dépit de l’indiscrétion de la question, nous sommes enchantés de l’entendre répondre :
Bien entendu, il en existe même beaucoup et notamment Jeanne Moreau, comme je l’ai déjà dit. Mais j’aimerais surtout et beaucoup faire tourner Brigitte Bardot, même si ça paraît invraisemblable de ma part, mais en employant une B.B. très changée, si je puis dire, et qui ne soit plus le « bébé » (sans jeu de mot), qu’elle a été ! Comme j’espère bien que son éventuelle retraite ne sera que provisoire, je pense qu’ensuite, elle pourra évoluer vers un autre personnage de « femme » assez fascinante. Ce qui m’a donné cette idée, c’est une photo de Brigitte que j’ai vue dans un magazine américain et où elle a un chapeau, les cheveux et les traits très « tirés ». A mon avis elle est dans le vrai en voulant s’arrêter quelque temps… Cela lui permettra de se renouveler tout à fait.


Vous est-il arrivé de négliger certains débutants dans la préparation de vos films ou au contraire d’avoir décelé chez, certains inconnus les espoirs qu’ils ont réalisés depuis ?
Très souvent, les deux aventures me sont arrivées car, à vrai dire, pour chaque film, je cherche toujours à découvrir de nouvelles personnalités. Ainsi pour « Germinal », si je peux, j’essaierai de confier à deux inconnus le rôle du jeune couple central. Mais pendant les essais des « Tricheurs » par exemple, pour le rôle d’Alain, J’ai retenu deux comédiens jusqu’à la dernière minute, l’un étant l’un étant Laurent Terzieff (qui a eu le rôle en fin de compte) et l’autre, Jean-Pierre Belmondo qu’à tort ou à raison, je n’ai pas jugé suffisamment « intellectuel » pour ce personnage. Aussi, pour qu’il ne soit pas trop déçu, je lui ai tout de même confié un des rôles des principaux copains de la bande. C’est là un exemple, parmi tant d’autres des hésitations insolubles qu’on peut éprouver en face de l’inconnu. Si on m’avait dit, par exemple, à l’époque où j’ai tourné « Les Visiteurs du Soir » que Simone Signoret et Daniel Gélin étaient parmi mes figurants, je ne sais pas si je les aurais remarqués. Par contre, c’est moi qui ai donné à Dany Robin son premier rôle : la petite vendeuse de fleurs des « Portes de la Nuit ». Et enfin, je peux vous apprendre que pour « Juliette ou la Clef des Songes », avant d’engager Suzanne Cloutier, j’avais retenu une petite danseuse inconnue à qui j’avais fait tourner, en compagnie de Roland Lesaffre, un excellent essai. Malheureusement cette petite ballerine m’a été soufflée, avant qu’elle ne signe son contrat pour moi, par Hollywood : c’était Leslie Caron!

— Encore une question : vous qui avez dirigé Louis Jouvet, Jules Berry, Pierre Brasseur, Michel Simon, etc… estimez-vous qu’il existe réellement une grande différence entre ces comédiens considérés comme les « monstres sacrés » d’une époque et la génération nouvelle à laquelle vous avez fait appel pour vos plus récents films ?
Incontestablement, tranche mon interlocuteur, la différence est fondamentale. Les acteurs de l’ancienne génération ont une inévitable formation théâtrale apparente, tandis que les jeunes ont, au contraire, une espèce de don d’assimilation du « personnage naturel » que réclame aujourd’hui le cinéma. Bref, tandis qu’il faut constamment veiller à ce que les premiers jouent davantage « en-dedans », il faut, au contraire, pousser les jeunes à « sortir » plus d’eux-mêmes qu’ils n’ont tendance à le faire. Mais là encore, il n’y a pas de règle absolue. D’autant plus que j’exprime un peu ici des lapalissades : cependant c’est un fait que les acteurs de la nouvelle génération négligent trop leur métier jusqu’à ne pas travailler leur diction, tandis que les grands « monstres sacrés » d’hier ont trop de facilités à tout jouer… pour le 20e rang d’orchestre, même devant la caméra!


Il ressort surtout de notre entretien qu’en dépit de reproches aussi cruels, Marcel Carné, en artisan de génie qu’il est, adore « malgré tout » beaucoup ses vedettes et ses comédiens. D’ailleurs, qui aime bien…
Mais il manquait une dernière fleur à ce bouquet et, sans le savoir, mon ultime question a permis justement à Marcel Carné de « finir en beauté » et d’ajouter ici la plus jolie de toutes les roses, avec ou sans épines, dont il a composé ce bouquet, pour nous, à l’intention des vedettes.

— Avez-vous le souvenir d’un témoignage de comédien à votre égard, qui vous ait particulièrement ému ?
Oui, et ne vous en étonnez pas, il me vient d’Arletty. Il y a deux ou trois ans, je ne sais plus, Arletty avait accordé une grande interview à votre consoeur, Carmen Tessier, dans laquelle elle avait longuement parlé de moi, ce dont je ne doute pas une seconde. Mais, à la parution, tout le passage qui m’était consacré, « sauta » en raison d’une erreur d’imprimerie. Bien entendu, Arletty m’a téléphoné, dès le lendemain, pour s’excuser, alors qu’elle n’était en rien coupable de cette regrettable omission due à des contingences techniques de dernière minute. Et puis les mois passèrent ! Mais à quelque temps de là, pour le 1er mai, je reçus une merveilleuse corbeille d’Arletty avec une carte sur laquelle elle avait simplement écrit : « Pour la commère : je n’envoie « des fleurs » qu’à Marcel Carné ! », ce que Carmen Tessier, informée par Arletty, n’a pas manqué, cette fois, de publier. Mais c’est le geste qui est joli, non ?
Si joli qu’il sera également notre mot de la fin.


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