1959 – « Magicien de l’Ecran, Marcel Carné parle de sa rencontre avec les Enfants du Paradis » (Nous Deux)


Entretien avec Evelyne Marly paru dans le numéro 24 du mensuel Nous Deux daté du 15 mars 1959

MARCEL CARNE m’avait donné rendez-vous dans un bar des Champs-Elysées. Il sortait de chez un producteur. A sa mine réjouie, à son œil pénétrant, je compris qu’il venait de gagner une partie.
L’enjeu, c’était Les Prisonniers, un film qui se déroule dans une centrale pénitentiaire détruite par un tremblement de terre. J’interrogeai :


— Ça c’est passé comme vous le souhaitiez ?
Avec les producteurs, il faut être philosophe… A celui que je viens de voir, j’ai appris que les Américains allaient tirer un show des Enfants du Paradis. Il s’en est montré surpris…
— D’autres le seront. Vous-même, le premier, avouez que…
Que j’ai été surpris aussi ? Je l’avoue.
— Echange de bons procédés. L’Amérique nous envoie le cha-cha-cha et le hula-hoop et nous leur retournons des chefs-d’œuvre qu’elle accommode en shows. Fanny vient de servir de cobaye pour ce genre d’expérience.
N’importe ! poursuit Carné, Les Enfants du Paradis. Jean-Louis Barrault m’avait suggéré d’en tirer une adaptation théâtrale dont j’aurais assuré la mise en scène. Seulement, les Américains sont venus…
— Une mise en scène de théâtre vous intéresserait-elle vraiment, vous qui êtes cent pour cent cinéma ?
Elle m’intéresserait beaucoup. Si je n’avais été retenu par la réalisation des Tricheurs, j’aurais assuré la mise en scène de Vu du Pont pour laquelle j’avais été pressenti.
Les Tricheurs vous ont valu le grand prix du cinéma, une récompense qui est venue s’ajouter à celles qui vous ont été déjà attribuées. Entre autres, une « victoire » en 1946, et aussi le prix Populiste du cinéma. Quant aux Tricheurs, cette étude de moeurs de la jeunesse oisive qui évolue entre Saint-Germain-des-Prés et Passy, la critique a été unanime dans la louange. Louange qui a trouvé sa répercussion auprès du grand public. A l’heure où le cinéma tonnait une crise due, en parti, à la concurrence de la T.V., et aux taxes appliquées aux salles, trois ou quatre films seulement font recette : Les Tricheurs est du nombre… La réussite de votre film vous a-t-elle incité à le revoir, en public ?
J’ai un principe. Je ne revois jamais mes films.
— Pourquoi ?
L’irrésistible envie d’y apporter des modifications s’emparerait de moi. Je serais capable de revenir sur des séquences m’ayant paru excellentes à la présentation.


— Apporteriez-vous des modifications aux Enfants du Paradis, ce film qui a pris rang parmi les classiques du cinéma au même titre que Quai des Brumes, Hôtel du Nord, Les Visiteurs du soir ?
Je considère Les Enfants du Paradis comme le film le plus important de ma carrière. Tourné en pleine guerre. sa réalisation m’a causé de rudes difficultés. Il est évident que si j’avais disposé des moyens actuels…
— D’où vous est venue l’idée de ce film ?
C’est Jean-Louis Barrault qui me l’a suggérée. Prévert et moi, nous nous promenions un jour, sur la Promenade des Anglais, à Nice, quand nous rencontrâmes Barrault. Tout en faisant un bout de chemin avec nous, il évoqua des souvenirs de théâtre, ou plutôt du théâtre. Et il nous conta un épisode de la vie de Deburau, épisode authentique de la vie du célèbre mime. Il s’agissait de sa comparution en justice pour avoir assommé un passant ayant offensé la dame qui l’accompagnait. Sur-le-champ, l’histoire m’inspira l’idée d’un film.
– Après réflexion, le sujet réduit à ce seul fait, parut à Barrault, Prévert et moi, insuffisant pour être porté à l’écran. Aussi, décidai-je d’inclure cet épisode de la vie de Deburau, dans la vie même de l’époque, de ressusciter son climat, et en particulier l’ambiance du Boulevard du Crime.
– Soucieux de trouver une documentation appropriée, je quittai Nice pour Paris. Mon choix se fixa sur le musée Carnavalet. Pendant un mois, jour après jour, je fréquentai le Cabinet des estampes. Du conservateur, j’obtins l’autorisation d’en faire reproduire trois cents. De ces images, je m’inspirai pour les décors et les costumes.
– La recherche des matériaux, me causa bien des soucis. La moindre des choses exigeait une expédition. Il me fallait du bois contreplaqué, du drap pour les costumes. Le film remuait des masses considérables.
– J’ai eu La chance d’avoir de merveilleux acteurs. Arletty que j’adore. Brasseur et Marcel Herrand, des copains. Certains critiques — et la presse fut particulièrement tiède — ont qualifié mon film de « très parlant ». Or, il comporte une demi-heure de pantomime dans laquelle Barrault excelle.
– De son personnage de Frederick Lemaitre, Pierre Brasseur parait avoir subi l’influence. A travers les années. il conserve la silhouette, le maintien du plus magistral comédien de son temps. Quant à Maria Casarès… elle était morte de trac, et si nerveuse ! J’imputai, tout d’abord, son état, à la fatigue. Maria faisait la navette entre Nice où se déroulait le film, et Paris où elle jouait au théâtre des Mathurins. Un jour, la voyant, plus inquiète que jamais, je l’interrogeai :
– Maria, si quelqu’un vous gêne sur le plateau, dites-le-moi, je vous en prie. Je le ferai sortir…
– Oui… vous ! répliqua-t-elle.
Je lui retournai :
– Excusez-moi, Maria. Je suis la dernière personne que vous pouvez faire sortir d’ici !…


Les Enfants du Paradis virent le jour, en avril 1945. à Paris, et simultanément dans deux cinémas, où pour la circonstance, le prix des places fut porté de 40 à 80 francs, Cela n’empêcha pas l’affluence. Les files d’attente se prolongeaient. J’eus alors l’idée d’établir un système de location. Pour voir mon film, on pouvait louer ses places huit jours à l’avance. Les représentations se poursuivirent pendant quarante-cinq semaines.
– Le film fut présenté à Londres, l’année suivante. Alexandre Korda avait bien fait les choses. La salle était fastueuse, un faste qui contrastait singulièrement avec les sévères restrictions que connaissait l’Angleterre. Ce n’était que somptueuses toilettes, déploiement de fourrures, étalage des bijoux. Il y en avait pour des millions !
– Un souper fit suite à la présentation. Au Savoy, je me trouvai placé à côté de l’ambassadeur. Avant de passer à table, il me glissa un petit paquet. En l’ouvrant, quelle ne fut pas ma stupéfaction d’y découvrir un morceau de pain. Jugeant de ma surprise, son Excellence s’expliqua : « Comme vous le savez, me dit-il, nous sommes en période de restrictions. Dans une réception de cette importance, il a été demandé aux invités de choisir entre le pain et le dessert. Pour vous, qu’on sait gourmand, il y a dérogation ! »


Quelque temps après, Marcel Carné réalisa La Marie du Port avec Jean Gabin et Nicole Courcel, qui fut la révélation du film. Un peu plus tard, il tourna Thérèse Raquin, avec Simone Signoret, Raf Vallone et aussi Roland Lesaffre, qui tenait, dans le film, son premier grand rôle à l’écran.
Par la suite, Carné mit en scène l’Air de Paris, avec Gabin, Arletty et Roland Lesaffre.


Lorsqu’on évoque Chaplin, on a irrésistiblement la vision de La Ruée vers l’or, des Temps modernes. Pour René Clair, les souvenirs oscillent entre Le Million et Les Grandes Manœuvres. Pour Carné, en plus des Enfants du Paradis, deux titres s’associent dans toutes les mémoires : Quai des Brumes et Hôtel du Nord.


Créateur d’une « mythologie » Carné a le souci constant de la recherche du détail et de la perfection. Que les jeunes aspirants au septième art prennent exemple sur le maitre ! Lui s’apprête à livrer d’autres batailles.
En plus des Prisonniers, le réalisateur des Tricheurs va tourner Ecole communale, un film qui retracera la vie d’une école de Ménilmontant, où les instituteurs et les parents d’élèves, seront les partenaires des gosses. Le maitre dialoguiste Henri Jeanson sera le ciseleur des répliques.


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