1978 – « On tourne le dos à la vérité » par Roland Lesaffre (Arts 7)


Article paru dans la revue Art 7 en Mai 1978 écrit par Roland Lesaffre

Le comédien Roland Lesaffre m’a fait l’amitié de me confier ce texte qu’il a écrit à propos de son grand ami Marcel Carné et qui est paru dans la revue Art 7 en mai 1978, qu’il en soit ici remercié sincèrement.

– On tourne…le dos à la vérité –

« Art 7 », pour son numéro 2, m’avait demandé « Le Dossier Henri Langlois » vu notre amitié de trente années. Le comité m’a fait confiance en me laissant toute liberté, ô combien rare aujourd’hui pour un écrivain qui peut s’exprimer librement dans un journal lorsqu’il veut parler de sujets défendus.
Pour son quatrième numéro, le comité d’ « Art 7 » me demande une chose grave : de dépeindre quelques grands noms du Cinéma français.

J’ai choisi Marcel Carné avec qui j’ai eu la chance de tourner sept films ; Jean Grémillon, deux films (et dans les prochains numéros Edmond T. Gréville, deux films ; Henri Decoin, Yves Allégret; également mes scénaristes favoris Jacques Prévert, Charles Spaak, Jacques Sigurd, Henri-François Rey, Frédéric Dard, Didier Decoin). Tous des êtres originaux et phénomènes de toutes sortes, insolites et un peu fous. Ce sont tous des héros du septième Art et tous détestent ce mot. Tous ces beaux diables qui se sont battus, certains jusqu’à la mort, pour la qualité, la beauté, pour l’exaltation, le spirituel en effaçant leurs opinions personnelles devant la création.
Croyants ou incroyants, en dépit de l’argent, ils ont fait vibrer le cinéma français d’une époque comme une belle histoire d’amour, comme un grand chant d’amour : le septième Art.

Tous ensemble, ces écrivains, ces metteurs en scène, ces géants créateurs ont cru en l’Homme. Plus de défaites que de victoires pour ces diables d’hommes, certains ont été broyés, piétinés par une société injuste. Je ne me gênerai pas de tout élan pour dire cette vérité souvent cruelle.
A tous, je les remercie de m’avoir fait confiance pour m’avoir engagé bien souvent et de m’avoir livré quelques secrets de leur destinée exceptionnelle.

Je viens de brosser le cadre, mais un cadre c’est fragile, ça se démode, ça brûle, ça se loue, ça s’achète et ça se vend. Quand il ne plaît plus, ce cadre, le portrait se décroche de lui-même, mais le portrait demeure, Il peut même attendre son cadre.
Mais ces géants créateurs dont je vais parler sont incrustés à jamais dans l’histoire du Cinéma.

Leur maître à tous, Abel Gance, disait déjà à l’époque : « Comment s’engager dans un cinéma de demain quand on sait que la France laisse mourir ses meilleurs créateurs ? Aussi, je redoute plus tard de grandes catastrophes si le cinéma devait être assujetti au seul pouvoir de l’argent ».


MARCEL CARNE : Le Beau, La Nuit et l’Interdit

Enfant de la balle, sa mère morte à sa naissance. Quelques années plus tard son père mourait. Marguerite, une vieille tante, l’élevait.
Dans son nom Carné, c’est l’anagramme de Ecran.

A 14 ans, il discutait dans les Ciné-Clubs en culotte courte, il se battait même dans certains cinémas d’Art et d’Essai, notamment au studio 28 pour « L’Age d’Or » ou le « Chien Andalou » de Bunuel.

Les années passèrent, il s’intéressait à une caméra, il écrivait, il courait derrière les camions de charbon pour ramasser quelques boulets pour se chauffer gratuitement. Avec opiniâtreté, avec courage, Il commençait à devenir un nom et puis vint la guerre où i1 creuse des trous sur la ligne Maginot. Il demande à ses supérieurs d’être reporter au front avec une caméra. Son désir ne fut pas exécuté par ces « cons » de gradés en lui faisant continuer à creuser des trous avec un mois de prison. Plus tard, lorsqu’il a commencé à tourner avec une caméra d’un copain, il se fait arrêter par les flics qui lui demandent :
« Qu’est-ce que vous filmez ? »
– Je filme les statues de Mayol.
– « Ah! oui, Mayol, qui c’est ? et vous qui vous êtes ? »
Marcel Carné.
– « Ça s’écrit comment? »
– C… comme cul, A comme Amour, Il ne put en dire plus long, un des flics le gifla; son chapeau tout neuf tomba et ils se mirent à trois à le piétiner. Raison pour laquelle jamais un flic ne sera sympathique dans ses films.

Parler de Carné, il faudrait un livre entier, en passant du « Jour se lève » à « Drôle de Drame », « Quai des Brumes », « Hôtel du Nord », « Les Visiteurs du Soir », « Les Enfants du Paradis », « Les Portes de la Nuit », « Thérèse Raquin », « L’air de Paris », « Les Tricheurs », « Les Assassins de l’Ordre », « La Merveilleuse Visite ».
Pour conclure, je citerai les paroles d’André Malraux, en 1967 : « Comment ? on laisse Carné sans travail… 17 films, 10 chefs-d’oeuvre pour le monde et 7 autres grands films pour la Nation ».

Reçu par tous les Rois, tous les Présidents du monde entier jusqu’à Staline qui lui offrait la reproduction en poupée de Baptiste pour ses fameux « Enfants du Paradis ». S’ils avaient su que pour terminer le dernier décor de ses fameux « Enfants du Paradis » Marcel Carné avait vendu la modeste bicoque de son père. Depuis André Malraux, les Ministres de la Culture se sont succédé, aucune avance sur recette ne lui fut accordée sur des sujets des plus grands auteurs, aucun concours auprès des pouvoirs publics.
Toujours avec le sourire, il essaya, il continua la lutte.

Poursuivi et saisi par le fisc pour 20 000 francs, il devait à une certaine période se réfugier chez moi, portant sous le bras un carton mal ficelé contenant les restes de sa fortune. Les employés du fisc découvrant qu’il se réfugiait chez moi, il dut fuir en banlieue chez une amie. Aucun pouvoir public, ni le Centre, ni le ministre de la Culture d’alors ne bougeront. Il fallut qu’il attende deux années encore pour qu’un producteur, Michel Ardan, lui tende la main, d’où « Les Assassins de l’Ordre » en 1970 avec Jacques Brel que les hauts fonctionnaires ont boycotté à sa sortie en France malgré la médaille d’Or et le Prix de la Critique de Moscou et quatre autres grands prix en Europe.

Il a fallu qu’il attende 1973 pour réaliser « La Merveilleuse Visite », sujet de H.G. Wells adapté par Didier Decoin. Il n’obtint aucun concours, bien au contraire il devra mendier une autorisation de tournage pendant des mois et des mois. Il ne trouve aucun distributeur, malgré le Prix de la Critique. Le producteur trouve une sortie dans deux petites salles et le retire au bout de quinze jours, malgré une critique extraordinaire et pourtant il continue avec ce sourire imperturbable, avec dans sa poche la douceur déchirante de ceux qui ne possèdent rien sauf leur talent, et ce fut le 20 février 1975 que Monsieur le Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, l’invite à l’Elysée.

Je passerai sur ce déjeuner où j’étais présent, qui dura cinq heures.
Je ferai ma conclusion que voici : lorsque les télévisions et les photographes se battaient pour filmer Marcel Carné. le Président lui disait:
« Quelle notoriété ! »
Carné répondait : « Ça vous incombe, Monsieur le Président ».
Le Président lui répondait : « Admettons que ce soit partagé ».
A sa sortie, il lui disait : « Vous êtes ici chez vous, mon cher Van Gogh ».
Depuis il est resté sans travail.

Encore une fois il a fallu qu’un producteur, André Tranché avec ses propres deniers, lui fasse faire un documentaire en Italie : un Oratorio de « La Bible » où il reçut le Prix du jury Oecuménique, le seul film français primé à Cannes, cette année-là. Après projection au Saint-Père, le Vatican lui décernait le Prix de l’Office Catholique Romain.
Depuis il se retrouve avec le sourire, toujours sans travail.
Les trois chaînes de télévision jusqu’alors lui ont refusé toute création ainsi que de faire sur lui un gros plan.

Pourtant, il fit gagner des fortunes à tous les producteurs avec lesquels il travailla, sans compter les millions de devises qu’il fit rentrer dans les caisses de l’Etat. Comme le disait un jour si élégamment Paul Meurisse — Ainsi que son sourire désarmant donne une grande leçon de dignité, et une belle petite gifle à nos hauts fonctionnaires qui nous gouvernent — quelle honte !.

Carné, ce géant créateur, c’est non seulement un des plus grands metteurs en scène du cinéma, mais c’est un coeur immense avec, au beau milieu, un oeil tout aussi immense. Un coeur puisqu’il aime avec la démesure indispensable à tout amour authentique. La passion rime avec perfection, raison pour laquelle il ne supporte pas la médiocrité. Il cherche l’absolu, y compris dans les détails les plus infimes. Carné, c’est la Vérité.

Un jour, il me dit : « Pourquoi la laideur quand on peut trouver la beauté ? ».
Carné poursuit la beauté, il la traque, quand il la trouve c’est comme s’il trouvait le bonheur.

Carné est bon et drôle. Pour lui, rien n’est tragique, il accorde Amour avec Humour. Il ne foudroie pas, il questionne, il ausculte, soupèse avec son oeil. Chez lui, l’amitié chasse la colère et ne venez pas me dire qui est Carné ? et son Cinéma ? et sa vision du monde ?

Tout cela vous le trouverez dans les encyclopédies en long, en large. C’est de l’homme dont j’ai voulu vous entretenir car ce qui importe d’abord, dans le créateur, c’est le coeur qui bat.

Carné, c’est « Le Beau, la Nuit, et l’Interdit ».

Une grande plage nue, humide et rose-grise, à l’infini. Sur le sable, un peintre à l’aide du manche de son pinceau, a dessiné un portrait, un visage.

Marcel Carné foule ce visage de sable et d’eau et Montand chante Prévert !
« Et la mer efface sur le sable, les pas des amants désunis… »

Par Roland Lesaffre


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