1951 – « allocution de Charles Spaak » (L’Ecran Français)


Allocution prononcée en 1951, au cours d’un déjeuner offert à Marcel Carné par l’Association des auteurs de films et le Syndicat des scénaristes

par Charles Spaak

Reproduit en avant-propos de l’édition définitive de Ma Vie A Belles Dents (mémoires) de Marcel Carné Edition de L’Archipel – février 1996

Mon cher Marcel, il serait complètement ridicule d’expliquer ici qui tu es, quelle est ton oeuvre…
Tu es un des rares metteurs en scène dont nous pourrions, tous ensemble, citer le nom de tous les films et dans l’ordre où tu les as tournés… Je ne veux mettre en évidence que la plus belle de tes qualités : le courage. Tu n’as rien entrepris que sous le signe de l’ambition. C’est périlleux. Et à quel point, tu le sais depuis toujours.

Souviens-toi, Marcel, du temps où tu as débuté. Tu as vu Jacques Feyder, dans toute sa force, dans tout son génie, après chaque grand film qu’il avait achevé, payer de longs mois d’inaction l’amour et le respect qu’il avait de son métier. Pourtant, chaque fois que Feyder entreprit un nouveau film, il engagea dans l’aventure tout son crédit. Tu as appris, à son côté, comme tout est sans cesse à recommencer avec les producteurs et les distributeurs. Tu as vu de près ce qu’il lui en a coûté. Et tu n’as pas redouté de suivre son exemple.

Souvent j’entends soupirer de jeunes cinéastes : «Ah! si j’étais Carné!» Devenus Carné par miracle, ils ne le restaient pas longtemps ! Être Carné, être Feyder, c’est débuter à chaque film. Tu as été le grand élève du grand patron ; à la vérité, nous sommes ici quarante-six à l’applaudir…
Marcel, ne crains pas de retrouver la gabardine que tu as laissée au vestiaire bourrée de manuscrits ! Les scénaristes ont cela de particulier qu’ils n’écrivent pas de scénarios ! Et ils ont le goût de l’humour. N’ont-ils pas inventé de décerner tous les ans le prix « Lumière » à un film sans scénario ? Il leur plaît aujourd’hui de fêter un metteur en scène : voilà qui leur permettra, sans qu’on leur reproche du parti pris, de combattre en d’autres circonstances un metteur en scène qu’ils estimeraient moins que toi…

Retenus à Paris, nous avons suivi, par les journaux, les grandes présentations cannoises, et nous avons été profondément choqués par l’accueil fait à Juliette ou la Clé des songes. Tous les matins, je lis un journal qui a la réputation d’être sérieux et de ne point trop sacrifier aux titres sensationnels. Qu’y ai-je trouvé, au lendemain de la première de Juliette ? En lettres énormes, ce titre : « Nuit dramatique au Festival de Cannes ». A croire que la salle avait brûlé ou que Carné avait étranglé Fourré Cormeray ! Le critique habituel, généralement de sang-froid, y cédait à la joie trouble d’avoir vu le dompteur mangé par les lions.
Nous ne demandons aucune restriction aux droits de la critique, aucune !

Nous demandons… Mes chers confrères, ouvrez un atlas. La Hollande et la Russie, la France et la Chine, étrangement, tiennent à l’aise chacune sur une feuille de l’album. Au bas de la carte, il y a une échelle qui nous enseigne que trois cents mètres de Hollande correspondent à trois cents kilomètres de Russie. Bien sûr! Mais l’atlas fausse l’esprit des enfants, et la critique, à se servir des mêmes mots, des mêmes épithètes, pour tel film qui est moyen et tel autre qui est excellent, fausse l’esprit des spectateurs.

Nous demandons à la critique une échelle au bas des articles. Selon qu’on parle de telle oeuvre ou de telle autre, les mots n’ont plus la même valeur. La preuve ? Le même film, qui vaut un « échec » à Carné, vaudrait un « triomphe » à un autre metteur en scène… Et nous trouvons qu’en cette occasion la critique a manqué à ton égard de la déférence qui t’est due (…)

Que te reprochent les critiques, mon cher Marcel ? De dépenser trop d’argent. Les voici comptables des deniers du producteur, gardiens du devis ! La production avait déjà son Cheret. En voici cinquante, dont la compétence en la matière est nulle. Que ne songent-ils, avant de te rappeler cet argent dépensé, que tu maintiens ouverts, au cinéma français, les marchés étrangers et que tu lui rends, par là, un service inestimable !

Ils te reprochent aussi, âprement, de ne point faire des chefs-d’oeuvre à tous les coups… Prends-le finalement comme un éloge. Si la critique avait les mêmes exigences à notre égard, s’il suffisait, pour nous, d’un film manqué pour que notre interdiction soit aussitôt demandée, combien serions-nous ici pour te dire notre admiration et notre amitié ?

Aussi, ce n’est pas sans gêne, sans un serrement de coeur que nous évoquons la « fameuse nuit dramatique ». Juliette venait d’être présentée au public. Quelques heures auparavant, Gordine et toi, assaillis de demandes d’invitation et de marques d’amitié, vous traversiez le hall du Festival sans que plus personne ne vous reconnaisse. Pas un ami pour vous serrer la main !

Vous avez descendu le grand escalier, abandonnés de tous, comme si vous étiez coupables d’un crime envers le cinéma. Mon cher Marcel, c’est pour réparer. ce moment honteux que nous nous sommes réunis autour de toi. Nous te remercions de ce que tu as fait, de ce que tu fais, de ce que tu feras pour le bien et pour l’honneur du cinéma français. »


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