1939 – Le môme Carné par Jean Gabin (Pour Vous)


Marcel Carné par Jean Gabin

article paru dans la revue Pour Vous n°541, le 29 mars 1939

Cet article m’a été aimablement fourni par Guillaume Christophe-Huart et Albert Crance (cousin de Marcel Carné)

Le môme Carné par Jean Gabin

Faire un papier sur Carné, moi j’ demande pas mieux, encore que ça soit pas tout à fait mon boulot.
Enfin, j’ vais vous écrire ça comme je le pense.

D’abord, ça me fait plaisir de parler de Carné. J’ai pas encore fini son dernier film, le Jour se lève, que je pense bien en faire d’autres avec lui. Mais, dame ! s’il est pas content de ce que je vais dire de lui, il va râler et il me recoincera au tournant ; oh ! gentiment, j’en suis sûr.

Carné, je lui ai déjà dit vingt fois, a raté une belle carrière de jockey de handicap pour réussir celle de metteur en scène. Ça l’agace quand je lui dis ça ; ça n’est pas qu’il soit particulièrement susceptible, mais il trouve que j’ai tort de l’appeler devant tout le monde « petite tête de metteur en scène » ou de parler de lui en disant « le môme Carné ». Il dit « que je galvaude son autorité ». Pourtant, qu’est-ce que ça prouve ? Qu’il a réussi jeune… c’est déjà pas si mal.

Je crois que je le comprends, moi, Carné, et ça n’est pas donné à tout le monde, parce qu’on n’en voit pas des tas qui se donnent autant que lui à leur boulot. Alors, y a plus que ça qui compte et, pour faire ce qu’il a envie de faire, je ne sais pas comment dire, il ferait n’importe quoi. Il a raison ; on fait un truc ou on ne le fait pas.
Evidemment, ça ne le met pas toujours de bonne humeur, mais on a bien exagéré. A en croire certains bruits, quand Carné tournait ses premiers films, le studio, c’était une désolation. On pouvait pas entrer dans un bureau sans trouver un directeur de production en train de pleurer sous une table, et Carné criait si fort que ça faisait écailler les décors et qu’il fallait garder des plâtriers en permanence sur le plateau.

Moi, j’ai jamais vu ça. Carné rogne quelquefois, mais je ne l’ai jamais entendu éclater bruyamment en public ou accabler les fautifs avec hargne, comme font tant d’autres. Non. Il se cache pour être furieux. Il se promène nerveusement entre les décors et le mur du studio et il remâche sa rancune avec la chique imaginaire dont il gonfle sa joue droite, la mine orageuse. Et, si je me hasarde à lui demander ce qui ne va pas, il me confie avec expansion ses inquiétudes mortelles sur la catastrophe qui menace le prochain plan.
Crois-tu, dit-il, crois-tu ce qu’ils m’ont fait !
Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
Je lui demande et je m’attends au pire. Ça n’est généralement pas si grave que ça et les angoisses de Carné ne sont qu’une preuve de plus de la conscience formidable qu’il apporte à la moindre des choses qu’il fait. Mais, ce qu’il faut entendre, c’est ce « ils ». « Ils », ce sont les ennemis obscurs, les puissances néfastes et ténébreuses qui, pour des raisons inexplicables et qui ne regardent qu’elles, s’opposent à la perfection en tout vers laquelle tend le môme Carné.


C’est incroyable ce dont « ils » sont capables — ou, plutôt, incapables.
Quand Carné y pense, il tortille et malmène les boutons de son gilet ou de son veston avec tant de fureur inconsciente qu’il finit par les arracher et qu’il les répand autour de lui en grêle légère. Et, là encore, il faut une habilleuse en permanence avec du fil et une aiguille.
Mais bientôt le mal est réparé et Carné revient dans le décor tout souriant et tout heureux de faire sa mise en scène. Il se précipite vers l’appareil.
J’peux voir, moi ? J’peux voir, moi ? demande-t-il toujours deux fois avant chaque plan.
Et il voit vite et bien.

Qu’est-ce que vous voulez, on s’entend bien tous les deux, on pense la même chose sur beaucoup de questions, on a envie d’expliquer aux gens ce qu’on pense, et c’est peut-être pour ça que nous travaillons si bien ensemble. Ça fait longtemps que je tourne, et j’ai vu bien des metteurs en scène. J’ai toujours fait de mon mieux, et, je peux bien le dire, travailler avec Carné, ça me fait plaisir d’une autre façon, parce que je me sens dans une ambiance véritable de camaraderie et de franchise.

Moi, je l’aime bien, le môme…
Je me demande si tout ça fait bien un article. En tout cas, c’est ce que je voulais dire.

Jean Gabin


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